• pierre-yves cossé

Winston avant Downing Street




Winston avant Downing Street


Quel roman d’aventures, sur trois continents (Europe, Asie, Afrique) et pendant plus d’un demi-siècle ! La geste gaullienne parait fade à côté. Quel homme extraordinaire ! Des qualités exceptionnelles : santé, vitalité, énergie, courage physique, force de caractère, mémoire, culture, éloquence, imagination, puissance de travail, obstination. Il fut non seulement le grand homme politique anglais de la période, mais un journaliste, un écrivain prolixe et un peintre. Son pouvoir d’attraction peut seul expliquer que le monde politique britannique l’ait supporté si longtemps, parfois en le marginalisant, malgré ses défauts éclatants : provocations, colères, méchancetés, excès de toute sorte (boissons fortes comprises) arrivisme et retournements et erreurs.

Certaines furent spectaculaires, comme le personnage : tragédie des Dardanelles et siège d’Anvers lors de la première guerre mondiale, velléités guerrières contre la Turquie après la guerre, réévaluation de la Livre et politique déflationniste malgré l’avis de Keynes, soutien de Mussolini dans les années 30, opposition à la démission d’Edouard VIII (1938) rejet de l’autonomie des Indes.


Le traditionnaliste victorien


Ce conservateur social, né en 1874, partageait les préjugés de l’époque victorienne. Longtemps opposé au vote des femme, il fut la cible des suffragettes. Surtout, il était raciste et colonialiste. « Une race plus entreprenante peut prendre la place des autochtones…Les peaux-rouges n’avaient ni le droit n le pouvoir de dire : le continent américain nous appartient et nous n’allons laisser aucun de ces colon européens s’installer ici » Son colonialisme était teinté de paternalisme ; le devoir du gouvernement est de « protéger les indigènes de la communauté des petits blancs, avec les idées cruelles des égoïstes qui caractérisent la fréquentation envieuse des races et l’exploitation des plus faibles » Il méprisait l’Islam lorsqu’il se battit en Afghanistan/ « L’Islam accroit, au lieu de la réduire, la furie de l’intolérance…La civilisation est confrontée au mahométisme militant » En revanche, il comptait les Juifs parmi les races les plus fortes et les plus « avancées » à côté des Anglo-Saxons. « Nous sommes redevables aux Juifs d’un système éthique…sur lequel toute notre civilisation actuelle a été bâtie à partir des décombres de l ‘empire romain ». L’impérialisme, fondé sur une foi laïque dans le progrès de l’histoire et la mission civilisatrice de l’Angleterre lui tient lieu de religion.


Des talents exceptionnels


Ses talents de prévisionnistes, de stratège, d’organisateur et même d’écrivain ne furent pas moins exceptionnels. Sa haine du bolchévisme était normale pour un conservateur-libéral ; « le bolchevisme n’est pas une politique, c’est une maladie, il est violemment contagieux, il plonge les gens dans une frénésie d’exaltation : la mortalité est effroyable » La condamnation du nazisme et de Hitler, dès les premiers jours, et du risque de la reprise de la guerre, l’était moins. Il plaida en vain pour le réarmement du Royaume Uni avant même l’occupation de la Rhénanie en 36 et fut un ferme opposant aux Accords de Munich (38) cessés apporter « la paix pour notre époque » (Chamberlain). En revanche, entrainé par son antibolchevisme ; il déclare en 1927 que « le mouvement des fascistes italiens avait rendu un service au monde entier » Et en 1933, il considère que Mussolini dont il espère qu’il ne tombera pas dans les bras d’Hitler, est le plus grand législateur parmi les vivants » Toujours mû par son anticommunisme, il est compréhensif à l’égard du Japon envahissant la Mandchourie.


Il fut un visionnaire, dans des domaines très divers, la politique ( les divisions sanglantes dans une Inde indépendante), les techniques et les armements : le rôle des chars et des sous-marins dès la première guerre mondiale, puis l’aviation, le nucléaire, le radar ou les missiles. En 1914, il évoque « la puissance du sous-marin dans la guerre navale de l’avenir et l’importance de la DCA » Dès 1919, il plaide pour une armée de l’air indépendante : « il faut créer de véritables forces aériennes » En 1934, il expose les implications de la fission de l’atome : « L’humanité a pour la première fois tous les outils qui lui permettent de procéder à coup sûr à sa propre extermination. La Mort est au garde à vous… Une bombepossédant la puissance de rayer d’un seul coup une agglomération de la carte pourra t’elle être fabriquée ? » Même préscience à l’égard des applications civiles de l’atome dans le domaine de l’énergie. Pourtant sa culture scientifique est limitée et il peut se trompe lourdement. Mais il sait consulter les experts et sa culture livresque est étendue, incluant la bible.

Il n’a cessé d’écrire et est l’auteur de trente-sept ouvrages, six millions de mots, plus que Shakespeare et Dickens réunis. Ses discours publics, plus de cinq millions, sont presque tous écrits.


Dès son premier grand poste politique, à l’Amirauté, il se révèle un organisateur sachant mobiliser ses collaborateurs (souvent jeunes), aller sur le terrain, s’intéresser aux conditions de vie des marins de tout grade et prendre des décisions.

Préscience ou excès d’imagination ; adolescent, il prévoyait que Londres courrait un grand danger et qu’ il préserverait la ville d’un désastre.

Tout ceci nous est narré dans la biographie détaillée d’Andrew Roberts (Perrin) Sur 1211 pages, 611 sont consacrées à la période la plus longue de sa vie, avant Downing Street, où il entra à l’âge de 66 ans. Plus de cinquante ans après sa mort, de nouvelles archives ont été accessible, les carnets de George VI et de l’ambassadeur d’URSS à Londres, les procès-verbaux du War Cabinet. Elles justifiaient l’écriture d’une nouvelle biographie, qui n’est pas une hagiographie et qui comporte des jugements critiques.

Ses débuts


Le petit duc fut élevé loin de ses parents


De son enfance, l’on retiendra que, portant un nom célèbre, petit-fils d’un duc, et descendant de l’illustre duc de Malborough, dont il écrivit l’histoire, il fut délaissé par ses parents, en souffrit et compensait ce manque d’affection par un attachement à sa nounou, qui subsista même adulte. Des premières années, sélectionnons quelques détails : il était bon en histoire, souvent fouetté en raison de son insolence, soigné à douze ans d’une forte pneumonie par l’administration à intervalles réguliers de doses relativement élevées de cognac par voie orale et également rectale. Il sortit de Sandhurst (le Saint Cyr britannique) 20 è sur 130 e et choisit la cavalerie, ce qui n’était pas l’arme la plus prisée. Très tôt, il voulut réussir dans le métier choisi par son père, Lord Randolph, mort brutalement à 45 ans- avec qui les relations étaient toujours restées distantes- la politique. L’armée était pour lui un moyen : il voulait se faire un nom comme soldat (et comme correspondant de guerre) avant de devenir un grand homme d’état.


Toute sa vie, il défendit l’Empire


Il fit ses débuts à Cuba, où il se mit aux cigares, en révolte contre l’Espagne. Aux Indes, où il joue beaucoup au polo, il admire « la grande œuvre qu’accomplit l’Angleterre, cette haute mission de gouverner ces races primitives mais pas déplaisantes à leur profit et au nôtre » Au Soudan, le lancier charge victorieusement les fantassins de l’émir. De retour à Londres, il démissionne de sa charge. Battu comme candidat tory la même année, il part pour l’Afrique du Sud, en tant que correspondant de guerre. Fait prisonnier par les Boers, une évasion spectaculaire le rend célèbre (1899) . Ce fut la première manifestation d’un courage physique, lui aussi, exceptionnel. Plusieurs circonscriptions torys le réclament et il entre au Parlement (1901). Son mandat ne saurait lui suffire, puisque les parlementaires ne seront rémunérés qu’ après 1911 et que jeune marié, il a de gros besoins d’argent. Il fait des conférences, écrit dans les journaux et rédige des livres, qui se vendent fort bien. Il devint rapidement un grand orateur, sachant capter l’ attention et ses discours, murement préparés et répétés étaient truffés de mots d’esprit (également préparés) et de réparties. Ce professionnel de l’éloquence, souvent invité avait déjà fait, à la veille de la seconde guerre mondiale, 1700 discours et parcouru environ 130 000 kilomètres.


Libre-échangiste, jusque dans les années 30, il prend le risque de quitter le parti conservateur au profit du parti Libéral. Opposé au socialisme, son libéralisme était social ; l’Etat devait intervenir pour combler les défaillances du marché et il fut un acteur important de la « réforme sociale » : retraite, durée du travail, assurance- chômage (1913)

Dès 1910, à l’âge de , il occupe des postes ministériels importants. Au ministère de l’Intérieur (1910-1911) il a la mission ingrate de l’examen des recours en grâce et il parviendra à vider les prisons des personnes condamnées pour ne pas avoir payé leurs amendes à temps. Comme Premier Lord de l’Amirauté (1911-1914) il renforce la marine de sa Majesté, qui sera prête en 1914 (ce qui ne sera pas le cas en 1939)


La Royal Fleet était prête en 1914


Les tourments de la guerre


Winston n’est pas un va-t’en-guerre, à plusieurs reprises il a recherché un accord avec Guillaume II. En revanche, il maîtrise parfaitement l’art de la guerre, elle stimule sa volonté et ses talents. Il reconnait qu’il l’aime, alors qu’elle lui vaudra de graves revers. Le premier est l’expédition d’Anvers ; il envoie des troupes mal formées, se rend sur place. La prise du port n’est retardée que d’une semaine, 245 britanniques sont tués ou blessés et 931 faits prisonniers.


L’échec sanglant des Dardanelles l’affaiblit durablement


L’échec des Dardanelles, le détroit qui ouvre l’accès à Constantinople, est plus grave. C’est un échec naval et terrestre, L’évacuation est décidée contre l’avis du Premier Lord de l’Amirauté qui doit démissionner le11 novembre 1915. Churchill avait sous-estimé l’armée turque, commandé, il est vrai par le futur Kemal Atatürk et surestimé les capacités de ses dreadnoughts . Le 18 novembre, le commandant Churchill revêt l’uniforme de son commandant de réservistes, avant d’aller se présenter à ses supérieurs en France. Sur le front « il ne savait pas ce qu’était la peur » Son passage aux armées sera court. Il retourne à la Chambre des Communes et est nommé en 1917 ministre de l’Armement de guerre. La tâche est lourde. Il est l’employeur industriel et l’acheteur public le plus important du pays. Il procède à une réorganisation complète et adopte une approche globalisante de la guerre mécanique en élaborant une stratégie et en évaluant les besoins en matériel.


Presque toujours Ministre


Ministre des Colonies en 1921, il recrute Lawrence d’Arabie comme conseiller pour le Moyen-Orient. Il crée l’état moderne de Jordanie et y place à sa tête l’émir Abdallah, dont l’héritier est toujours sur le trône. Il soutient le développement d’un Foyer National pour les Juifs en dépit des protestations arabes.

Suite à une menace de guerre avec la Turquie et à des scandales, le parlement est dissous en novembre 1922. Winston, député depuis vingt-deux ans perd son siège. Il utilise son temps libre à écrire les deux premiers tomes de ses Mémoires de la Grande Guerre. Ayant perdu ses indemnités, il doit faire des économies.



On venait l’écouter comme au spectacle, même ses adversaires


Revenu conservateur, le parti tory revenant sur son engagement d’instaurer des droits de douane, il se fait élire à Londres en 1924 et est nommé chancelier de l’Echiquier, poste où il connait son troisième échec. Tenant de la grandeur britannique et influencé par le Gouverneur de la Banque d’Angleterre, et refusant de suivre l’avis de Keynes, il rétablit l’étalon-or. Il en résulte des prix plus élevés à l’exportation, notamment par rapport aux Etats-Unis et même par rapport à la France, des pertes de marchés, et la nécessité de subventionner massivement les charbonnages privés. Il s’y refuse, ce qui déclenche des grèves violentes quasi insurrectionnelles. Elles finiront par échouer et Winston sera traité par les Trade Unions comme un briseur de grèves.



C’est l’économiste, Keynes, qui avait raison


La politique déflationniste, incluant de fortes baisses de crédits budgétaires durant cinq exercices, conduira lors des élections de 1929, où pour a première fois les femmes votent, à un succès travailliste, même si Winston est réélu à Londres.


Les Années difficiles


Il voyage et est surpris aux Etats- Unis par le krach de 1929. Ce joueur au Casino de Monte Carlo est aussi un boursicoteur versatile. Il est à moitié ruiné par la chute des cours.

C’est la traversée du désert. Son opposition à la transformation de l’Inde en dominion (“Les Indes ne sont pas plus une entité politique que ne l’est l’Europe… elles ne constituent pas une nation unifiée ») et sa défense pathétique d’Edouard VIII et de son épouse divorcée l’isolent. Il est perçu comme un opposant systématique à la recherche de bons mots qui se trompe souvent ou un Cassandre. Il est écouté, puisque ses interventions au Parlement continuent d’attirer les foules mais le prophète n’est pas entendu. Il plaide pour le réarmement . Annonçant que l’Allemagne allait atteindre la parité aérienne avec la Grande Bretagne, il prévoit que Londres sera bombardé « Trente à quarante mille Londoniens seraient tués ou mutilés par une semaine de bombardements …le palais de Buckingham rasé, et les lions et les tigres s’échapperont du zoo pour rôder dans les rues » Dans une Chambre des Communes hostile, il tonne contre les accords de Munich (Nous venons de subir une défaite complète sans rémission ») Beaucoup considèrent que ce sexagénaire est un homme politique fini.


A la déclaration de guerre, il redevient Premier Lord de l’Amirauté, « Winston est de retour ». Il inaugure une correspondance avec Roosevelt qui aura une portée historique.

Les deux lieux forts de sa vie politique ont été le Parlement, où le débat est permanent, et le Cabinet, soit un gouvernement restreint comprenant dix ministres au plus, où là aussi le débat est vif. On ne trouve pas l’équivalent en France.


Pierre-Yves Cossé


Avril 2021

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