• pierre-yves cossé

Voyager en première avec un billet de seconde...


Nos présidents ne connaissent que la première classe.


Le surclassement est un art chéri de nos gouvernants. Pour eux, la France, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de Sécurité, riche de son passé, des restes de son empire et de sa culture, forte d’une diplomatie experte, est une « Grande Puissance », capable d’intervenir sur les cinq continents. Cet art pratiqué avec talent par un « Grand Homme » comme le Général de Gaulle, a été longtemps accepté, toléré, voire loué, en France comme à l’étranger. Dans le conformisme atlantique, les éruptions françaises pouvaient être salutaires, même si les résultats concrets étaient limités. Après le Général, la tradition de la grandeur et de la puissance, seule capable de contrebalancer la domination américaine, s’est perpétuée. Ainsi Jacques Chirac s’opposa à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, avec fermeté mais sans succès.


Emmanuel Macron se situe dans cette tradition gaullo-mitterrandienne. Le déclin de la France étant devenue plus visible, notamment sur le plan économique, et de nouvelles puissances étant apparues, les prétentions mondiales de la France sont de moins en moins tolérées et laissent sceptiques un nombre croissant de Français.

La nouvelle alliance stratégique du Pacifique entre les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume Uni (AUKUS) exclut la France. Si la forme suscite légitimement une fureur française (absence de toute concertation et dénonciation unilatérale d’un contrat de plusieurs milliards portant sur des sous-marins), l’absence française n’est pas sans raisons.


Les éléments concrets de puissance et les capacités d’intervention française sont limités. Si notre zone maritime est étendue, les territoires exhibant le drapeau français sont peu nombreux et certains n’ont pas achevé leur décolonisation : Nouvelle Calédonie, Polynésie, Wallis et Futuna. La population est limitée à deux millions. Sept mille militaires sont prépositionnés mais ils sont surtout destinés à assurer la sécurité dans les territoires. Le Charles de Gaulle et autres bâtiments militaires sont parfois présents dans cet océan mais nous n’avons qu’un porte-avion et au bout de quelques mois il doit rentrer dans son port d’attache distant de 8000 km.


Notre seul porte avion , parfois présent dans le pacifique.


Notre puissance n’est que peu accrue par des alliances avec des pays du Pacifique, en particulier avec l’Inde, qui est un « partenaire stratégique » mais qui redoute un armement de son ennemi historique par les Etats-Unis, le Pakistan. Pour la plupart de ces pays, la grande puissance asiatique demeure les Etats-Unis, qu’il n’est pas question de mécontenter pour satisfaire une lointaine France.


L’exclusion française n’affaiblit guère une alliance dont l’objectif est de faire face au défi chinois, devenu de plus en plus agressif. L’Australie en est la dernière victime, ses exportations vers son important client Chinois ont été arbitrairement limitées, pour la seule raison qu’elle avait demandé à l’OMS une enquête supplémentaire sur l’origine du virus de Wuhan. La France est-elle prête à soutenir l’Australie, au risque de représailles chinoises, alors qu’une partie de son industrie (luxe) a de plus en plus besoin d’être présent sur ce marché en expansion rapide ? L’AUKUS pourrait être le début d’un nouvel OTAN et la France a-t-elle intérêt à y faire de la figuration, à l’exemple du Royaume Uni ? Ces questions mériteraient d’être débattues, notamment devant la représentation nationale. Mais en France, les débats sur la politique étrangère sont rares et la curiosité des parlementaires limitée.


La puissance d’un Etat a un rapport avec la géographie et bien sûr avec l’Histoire. La France est en Europe. Pour sa sécurité et ses échanges, il est justifié qu’elle cherche à être présente dans les zones les plus proches. Au Moyen-Orient, son retrait de Syrie et l’échec, pour l’instant, des efforts louables d’Emmanuel Macron au Liban, pays que nous avons longtemps protégé, sont les indices les plus récents que la « puissance française » s’est quasiment effacée. En Afrique, la puissance française compte encore, même si des interventions du type Mali sont condamnées à terme. L’Afrique ne tolère plus des militaires « blancs » venant des ex-puissances colonisatrices. Il nous faut inventer de nouvelles formes de présence : aides indirectes à la sécurité et aide au développement sous toutes ses formes.


La France compte en Europe.


C’est en Europe que la France demeure une puissance qui compte. C’est à travers l’Europe que la France peut prétendre à des éléments de puissance durable. Cela implique de la patience et des compromis, en particulier avec l’incontournable partenaire allemand. Les petits pas seront plus fréquents que les bons et le processus s’étalera sur plusieurs dizaines d’années, voire plus, mais l’unilatéralisme américain et chinois seront de puissants stimulants. Emmanuel Macron semble l’avoir compris, même s’il n’en tire pas toutes les conséquences. Que d’initiatives unilatérales sans consultations préalables ! Que de pusillanimité pour faire entrer l’Europe dans ce qui était notre « pré carré » africain. Avançons progressivement avec discernement, car sur de nombreux problèmes de politique étrangère, le consensus européen n’existe pas encore.


France, grande puissance européenne dans une Europe devenue puissance, tenant sa place à côté des Etats-Unis et de la Chine, tel est l’objectif réaliste et susceptible d’être agréé par une majorité de Français, Il existe une condition pour qu’elle soit mobilisatrice : cette puissance ne saurait se limiter aux seuls rapports de force, notamment militaires. Dans un monde dangereux et divisé, la sécurité doit rester une préoccupation majeure, et inclure la protection contre de nouveaux types de dangers, avec la guerre de l’espace ou la guerre cybernétique. Comme le principal danger est devenu le réchauffement climatique et la réduction de la biodiversité, la mission urgente de l’Europe est de gagner la bataille de la transition écologique. Elle semble s’être engagée fermement dans cette bataille mais elle est loin d’être gagnée. Elle ne saurait l’être uniquement par une action venant « en haut » Dans la phase de bascule actuelle, tous les acteurs économiques et sociaux ont un rôle à jouer, en particulier aux différents échelons territoriaux. Elle ne saurait être gagnée sans une redistribution des pouvoirs que les procédures et les politiques européennes doivent faciliter.


Une réflexion s’impose sur le contenu de la notion de puissance pour les Etats en ce temps de rupture. Certains attributs deviennent des hochets lorsque les conditions de vie des hommes sont menacées.


Au lieu de prétendre à la « grande puissance » mieux vaudrait prendre le chemin de la modestie et de l’efficacité, celui de la « petite » « grande- puissance, qui sait exploiter son « software » et ne dépend pas de l’étranger pour équilibrer ses comptes extérieurs. Un candidat qui s’engagerait sur ce chemin aurait ma voix.


Le passager de seconde classe n’arrive t ’il pas à destination en même temps que celui de première ?


Pierre Yves Cossé


26 septembre 2020

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