• pierre-yves cossé

Vendre des armes à l’étranger



Cinq pays concentrent plus de 75% de la totalité des exportations d’armements ans le monde. La France fait partie des cinq. 30% de sa production d’armements est exporté contre 15% dans les années 70.

Le sujet est absent du débat public (comme notre force de frappe) Cette carence est regrettable, même si le problème est complexe et les arbitrages difficiles.

Les inconvénients des exportations militaires sont graves et multiples.


Notre diplomatie est polluée


Ces ventes polluent notre diplomatie. Les Ministres, Armées, Affaires Etrangères, en particulier l’actuel, M. Le Drian, et les présidents de la République deviennent les commis voyageurs des industriels de l’armement, privés ou publics. Comment expliquer notre complaisance à l’égard de l’Egypte du Maréchal Al Sissi, dictateur plus répressif que ses prédécesseurs, sans prendre en compte ses achats massifs (rafale) ? Un client aussi important mérite d’être choyé et récompensé, ce qui lui vaut d’être fait grand ’croix de la Légion d’Honneur, cérémonie restée inconnue à Paris mais célébrée au Caire. Il en est de même avec l’Inde et son président, qui réprime la population musulmane, et commande 36 Rafales, nos ventes étant présentées comme un élément d’un « partenariat stratégique » qui n’empêche nullement l’Inde de préférer l’alliance américaine dans le Pacifique. Cette soumission aux impératifs des marchands d’armes ne concerne pas la seule France. En 1961, le Président Eisenhower avait dénoncé le « complexe militaro-industriel » un état dans l’état.

un aussi bon client mérite d’être honoré


La corruption est partout


Ces exportations polluent également les hommes et les institutions. Les contrats d’armement sont ceux qui donnent le plus lieu à la corruption. Sont fréquents règlements de compte dans les pays corrompus et luttes entre factions, prolifération d’intermédiaires douteux, et reversements de fonds dans les pays corrupteurs. Citons comme exemple les sous-marins livrés au Pakistan (1994), qui s’est soldé par des morts d’hommes et la poursuite devant les tribunaux d’un ancien Premier Ministre (E Balladur) et du ministre de Armées ( Léotard) Il ne s’agit pas de cas exceptionnels mais de situations fréquentes.


Les risques financiers sont réels pour les fournisseurs comme pour les clients

Elles peuvent polluer nos finances publiques. Les contrats sont généralement très rémunérateurs pour les fabricants et le risque pour les entreprises est faible puisqu’il est couvert par l’Etat. Ces ventes se font à crédit et en cas de non-remboursement, l’Etat indemnise. Un directeur de Cabinet du ministre des Finances m’avait avoué avoir été soulagé lors du déclenchement de la guerre avec l’Irak, il était incapable de résister au puissant lobby irakien qui exigeait de nouvelles garanties pour de nouveaux contrats. Combien ont coûté aux Français les contrats d’armement avec Saddam Hussein ? Je ne suis pas sûr que l’information n’ait jamais été rendue publique.


La France armé Saddam Hussein jusqu'au bout.


Comment croire que des pays financièrement aussi fragiles que l’Egypte ou la Grèce respectent les échéances? Il faudra au mieux consolider les prêts, puisque nous ne comportons pas comme la Chine, qui, lorsqu’elle n’est pas payée, exige des actifs en compensation (un port au Sri Lanka)

Nos contrats polluent également les économies et les finances de certains de nos clients. Ils préfèrent des dépenses d’armement à des dépenses au profit de leurs population. Parfois, ils utilisent ces armes pour des aventures extérieures ou la répression de leur opposition. Dans d’autres cas, au Sahel, les armes françaises se retrouvent dans les mains des djihadistes.


Nos armes tuent des civils


Elles tuent des civils. Nos armes, généralement de bonne qualité, sont efficaces, pourvu que l’on sache en servir et que la France assure la formation, ce qu’elle fait sans difficulté. Ainsi, des civils yéménites sont tués régulièrement par des armes françaises vendues à l’Arabie Saoudite et aux émirats arabes (avant qu’ils se retirent)


Au Yémen, les armes françaises tuent des civils


Les avantages ne sont pas moins considérables, même s’ils sont d’inégale valeur. Le premier n’est pas décisif : ces exportations contribuent à réduire le déséquilibre de notre balance commerciale, déficitaire depuis une vingtaine d’années. Heureusement dans le monde, de nombreux pays, notamment en Europe, ont une balance équilibrée sans l’apport d’exportations militaires. La France pourrait faire de même.


Les retombées de la recherche militaire


Le second avantage a une plus grande portée. Une forte activité du secteur de l’armement liée à l’importance des exportations a des effets positifs sur la recherche, dont une bonne part bénéficie aux activités civiles. L’exemple des Etats-Unis est donné. Le Pentagone finance la recherche et permet à de grandes entreprises privées de faire des bénéfices considérables, qu’elles répercuteront dans leurs contrats civils, faussant la concurrence. En France, la recherche militaire est traditionnellement de qualité et des ingénieurs talentueux (des X) sont attirés par ce secteur. Il n’est pas décisif, il existe des secteurs pointus combinant activités civiles et militaires , qu’il convient de développer , l’espace, le transport aérien (hélicoptères) nucléaire civil et des secteurs prioritaires comme la Santé, sans liens directs avec le militaire. Constatons néanmoins, que la recherche militaire est souvent privilégiée, au nom de la Sécurité, par rapport à la recherche civile et qu’il n’est nullement prouvé qu’une diminution des crédits affectés à la recherche militaire bénéficierait à la recherche civile.


Elargir le marché pour atteindre le seuil de rentabilité


Le troisième avantage est lui décisif. Le marché national est trop étroit pour amortir des matériels couteux et en l’absence de débouchés extérieurs des entreprises importantes renonceraient à ces productions. Il en résulterait une dépendance par rapport aux importations, principalement américaines, et une perte d’autonomie de notre Défense. Le risque existe déjà, comme la lacune dans le transport de troupes où longtemps notre armée a dû recourir à des Antonov. Un certain nombre de nos équipements ne pourraient fonctionner sans des pièces fabriquées à l’étranger. Lors de la crise avec les Etats-Unis, guerre d’Irak, les autorités américaines avaient bloqué la livraison de pièces détachées nécessaires au fonctionnement de notre unique porte-avions. Si notre autonomie ne peut être absolue, il est légitime de réduire autant que possible notre dépendance et de disposer, à cet effet, d’entreprises nationales efficaces et inventives.


Un marché européen encore dans les limbes


Les remèdes sont peu nombreux et d’un emploi difficile. Créer un marché européen de l’armement serait un progrès décisif. Il est d’ailleurs réclamé par la France depuis de nombreuses années, mais vivement combattu parles Etats-Unis, qui utilisent tous les moyens de pression possibles et les dirigeants de l’Alliance Atlantique. Faute d’un marché européen, un marché associant quelques pays européens, notamment l’Allemagne et la France, serait déjà un progrès certain. Pour l’instant, les tentatives ne sont que partiellement convaincantes. Chaque pays a des besoins propres et alourdit le cahier des charges par des exigences spécifiques, au point d’engendrer des « monstres » impossibles à fabriquer.


L'avion de transport européen a fini par voler.


Le cas le plus connu est l’avion de transport militaire polyvalent européen qui a longtemps été retardé et a couté beaucoup plus cher que prévu. De plus, chaque industrie nationale veut avoir sa part, la plus forte possible, ce qui aboutit à des surcouts et à des solutions peu fonctionnelles. Les projets franco-allemands de char de combat prévu pour 2035 et de successeur du Rafale montrent que les difficultés restent considérables. La voie est étroite, les progrès seront lents, mais il est indispensable de persévérer.


Plus de sélectivité


Depuis 1949, il existe une Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre. Une directive publique devrait lui être adressée afin que des principes de sélectivité soient retenus: type de matériels exportables, pays indemnes d’une guerre civile et ayant un usage raisonné des armes.


Faut-il vendre à une Grèce lourdement endettée et peu solvable ?


Sur le plan financier, devraient être bannis les pays présentant des risques évidents d’insolvabilité, plafonnés les montants de commissions tolérés , et mieux contrôlés les rétrocommissions, l’argent des commissions renvoyé en France. Le montant des risques porté par le Trésor public, et surtout leur évolution devrait donner lieu à une publication régulière.


Ajoutons une touche supplémentaire de naïveté en souhaitant que nos dirigeants se posent la question du Pape François : « Combattons-nous suffisamment pour qu’il n’y ait plus de guerre ?»


Pierre-Yves Cossé

11 novembre 2021

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