• pierre-yves cossé

Une autobiographie encyclopédique


Près de 450 pages consacrées à Paul Morand avec un index des auteurs cités de neuf pages. Quel travail ! La romancière, Pauline Dreyfus, a fait une œuvre d’universitaire. Le sujet en valait-il la peine ? Certes, Paul Morand a vécu 88 ans (1888-1976) Sa vie romanesque est pleine de rebondissements et son œuvre littéraire qui connut son heure de gloire a été abondante jusqu’à la fin. Beaucoup de matériaux sont devenus disponibles, ses lettres, d’une grande qualité, notamment avec ses proches (ses parents) et ses pairs (Chardonne) ainsi que le Journal Intime- des milliers de pages- tenu entre 1940 et 1950, dont la publication était interdite jusqu’à l’an 2000 et auquel la biographe a eu accès.



Le personnage et l’écrivain


Il n’est pas caché que le personnage est antipathique, voire « vénal » Les qualifications négatives pleuvent : « un mufle » « un xénophobe » « un jouisseur misogyne » « un mondain prisonnier de son snobisme » « un grand bourgeois au cœur sec, qui thésaurise…ou un petit bourgeois aventureux » « un obsédé du grade et de l’avancement » « un mercenaire » « un praticien de l’art de la fugue » « un embusqué durant la première guerre mondiale, un homophobe » Tous ces attributs s’ajoutent aux deux reproches majeurs l’antisémitisme persévérant et la Collaboration. Les qualifications neutres ou positives sont moins nombreuses : « un pacifiste depuis 1916 » « un homme pressé amoureux de la vitesse » » un regard qui a épousé son époque » « une empathie tardive pour de jeunes écrivains (Nimier) « un époux admirable de dévouement pour sa femme grabataire »



« un jeune dandy ambitieux »


La biographe refuse de se laisser enfermer dans l’alternative « Grand écrivain et petit homme…il ne fut pas toujours un grand écrivain et pas toujours un petit homme »

Si Pauline Dreyfus reconnait que « l’œuvre est inégale, plombée par les contrats alimentaires » c’est de l’auteur que, selon son propre terme, elle est éprise. Sur l’homme, elle raconte et cherche à comprendre, en s’imposant de ne jamais « mêler de jugement de valeur » à son portrait. Elle est moins sévère que Morand qui fut souvent son propre procureur.

A la vérité, les liens de PaulineDreyfus avec Paul Morand sont plus complexes. Si elle ne l’a pas connu personnellement, elle avait six ans à sa mort, les liens avec sa famille maternelle ont été étroits. Sa grand-mère, dite Lotte, née princesse de Faucigny-Lucinges, était une amie intime. « Son nom était omniprésent dans les conversations familiales » Son grand-père, Alfred Fabre -Luce et Paul Morand se lancèrent au même moment dans l’aventure des lettres. Ils n’avaient pas le même talent et Morand dans ses écrits dit beaucoup de méchancetés sur son « ami » comme il le faisait souvent à propos de ses amis et pairs. Ils étaient tous deux de droite, antisémites et ont collaboré. Le grand-père fut condamné à dix ans d’indignité nationale, alors que Morand, beaucoup plus compromis, échappa à toute sanction. La culture et la sensibilité de Pauline Dreyfus ont sans nul doute facilité sa compréhension de l’époque et du milieu social. D’ailleurs, Pauline Dreyfus avait déjà écrit sur l’écrivain accédant après des dizaines d’années d’efforts à l’Académie Française une satire souriante, Immortel, enfin (Grasset 1972)



« le Quai Conti, enfin ! »


Pauline Dreyfus est une romancière, sa plume est légère, les images abondent et la lecture est agréable. Selon ses gouts, l’on s’intéressera plus à une période ou à une autre de cette sorte d’encyclopédie des milieux littéraires français sur près d’un siècle.



Le tourbillon de l’entre- deux guerres


Comme souvent, ce sont les débuts qui fascinent : la rencontre avec Giraudoux, qui fut un temps son précepteur et qui lui ouvrit la voie de la littérature ; la découverte d’Oxford et de la vie mondaine londonienne (ce fut un anglomane) ses rencontres de jeune diplomate avec Alexis Léger ou Philippe Berthelot, dont il fut un admirateur et surtout avec Marcel Proust-un juif- qui lui rendit visite la nuit et monologua plusieurs heures. Il se noue une amitié qui durera jusqu’à la mort de Proust en 1922. Souvent, ils dinèrent ensemble au Ritz. Dans une ode, il lui consacre une strophe :

« Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit

Pour en venir avec des yeux si las et si lucides ?

Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous donc connues ?


Les années 20 sont éblouissantes. Jean Cocteau « l’elfe aux traits pointus » ne cesse d’étonner par des spectacles qui font scandale. Il est à la tête de l’avant-garde. Le samedi soir, il réunit ce que Morand appelle la « société d’admiration mutuelle » des créateurs dans le domaine de la musique, de la peinture et de la littérature. « Le col roulé a remplacé le col dur » La vie privée de Morand est chaotique mais il se fait un nom dans la littérature, tout en continuant d’émarger au Quai d’Orsay. Toujours à la recherche d’agent, il profite de la rivalité entre Grasset et Gallimard pour se vendre au plus offrant.

Il sculpte sa légende, « celle de l’amoureux des voyages, de la vitesse et de la modernité « Nul n’a plus aimé que lui le chant des soupapes »


« l’amoureux de la vitesse a possédé trente-cinq voitures)


Il ne tient pas en place. C’est le temps des déplacements multiples. Son talent s’essouffle.


La période trouble


Que Paul Morand, se retrouvant chef de poste à notre ambassade de Londres, n’ait pas rallié en Juin 1940 la France Libre et le Général de Gaulle, n’est ni surprenant ni scandaleux. Il s’est comporté comme la quasi-totalité des diplomates et de la fonction publique. C’est sa mesquinerie et ses justifications qui sont minables. Il reproche au général de Gaulle de l’avoir convoqué, alors que les règles de la préséance auraient voulu que ce fut l’inverse et de ne pas l’avoir remercié pour lui avoir « prêté » sa secrétaire, Elisabeth de Miribel. Ce fut le début de son antigaullisme frénétique et durable. Plus grave sont les mensonges proférés lors de son abandon de poste sans autorisation de Paris et la dépêche sur l’état d’esprit des Français de Londres où il accumule des propos fielleux sur les Français de Londres, pour se faire bien voir de Vichy. Il se voyait déjà ministre. Echec, le nouveau ministre des Affaires Etrangères, Paul Baudoin, le congédie et le prive de sa retraite.

Beaucoup plus grave, est sa collaboration avec Pierre Laval. La première explication est d’ordre alimentaire. Depuis juin 1940, il était privé de ressources régulières et à la recherche d’un emploi correspondant à son rang. Il disposait d’une intermédiaire fidèle en la personne de la fille unique et chérie de Pierre Laval, Josée de Chambrun, qu’il rencontrait fréquemment dans les salons parisiens. De plus, il était, un admirateur de l’homme politique, pacifiste, défaitiste, ennemi des bolchéviks et subjugué par l’Allemagne nazie à qui il aurait fallu ne jamais déclarer la guerre. L’auvergnat, « pas séduisant mais magnétique » était un homme public dont il partageait les convictions. Il dut attendre que Pierre Laval soit rappelé par le chef de l’Etat français et cumule les fonctions de président du Conseil et de Ministre des Affaires Etrangères pour être convoqué à Vichy (1942. Il est rétabli dans ses « droits » perçoit rétroactivement ses émoluments supprimés en Aout 40, et est nommé chargé de mission au cabinet de Pierre Laval. A la vérité, il n’est qu’un « sous-fifre » qui prend fréquemment son déjeuner avec son chef. Il doit attendre une seconde fois avant d’être nommé à Bucarest à un moment où la défaite de l’Allemagne est prévisible (Juillet 43) La Roumanie, l’époux d’une princesse roumaine, Hélène Soutzo, la connait parfaitement. Comme à Londres, son comportement de chef de poste est minable. Il se préoccupe avant tout de son confort et cherche à s’enrichir, en allant même jusqu’à trafiquer sur le franc de chancellerie. Il fait preuve d’un vychisme actif à l’encontre de la majorité de son personnel rallié à la France Libre. Il prétendra plus tard avoir sauvé quelques juifs, argument souvent avancé par les collaborateurs qui avaient « leurs » juifs à mettre à l’abri. Suite à l’offensive soviétique, il quitte en catastrophe Bucarest, rejoint Berne où il vient d’être nommé avec difficulté, en Aout 44. Il cesse ses fonctions au bout de quelques jours après l’enlèvement de Philippe Pétain par les Allemands et reste à l’abri en Suisse. On ne peut lui reprocher d’être une girouette. Après le « simulacre de jugement » et l’exécution de celui qu’il continue d’appeler le « président » en octobre 45, il écrit « J’ai eu foi en sa personne, en son étoile, je ressentais profondément sa force psychologique, son don de divination »


Le reproche majeur

Antigaulliste, collaborateur et antisémite. Ce dernier reproche est celui qui ne passe pas. Il ne s’agit pas d’un antisémitisme « ordinaire » et feutré, largement répandu dans son milieu social à la fin des années 30 et accru durant l’occupation par des vaincus à la recherche d’un bouc- émissaire. C’est un antisémitisme violent qui ne s’atténuera pas après 1945, au point de devenir quasiment maladif. Les Juifs sont traités soit de « microbes qui viennent se poser là où il y a de la fermentation » soit « d’insectes et d’asticots » Comment l’ami du « youpin » Proust et son admirateur jusqu’à la fin de ses jours a-t-il pu écrire de telles insanités ? A Vichy, le chargé de mission entretenait des relations avec René Bousquet et Darquier de Pellepoix qualifié « d’entrepreneur de dératisation qui a l’air d’avoir avalé ses produits ». Ces dignitaires ne s’interrogeaient pas sur le sort des Juifs livrés aux Allemands. Le raisonnement semble avoir été : peu importe que Hitler les tue, pourvu qu’il nous débarrasse des Bolchéviks.

Paul Morand a-t-il trop payé ou pas assez ? Le lecteur tranchera. L’exil fut long, jusqu’ en 1951- les conditions matérielles rudes (il eut froid et faim) et l’ostracisme de ses pairs lui pèsera. En fin de compte, le réprouvé ne fut ni jugé ni condamné et récupéra ses biens.


La fin du purgatoire

Le vieux monsieur, de retour à Paris, est adopté par les écrivains « dégagés » Chardonne, que pendant longtemps il n’a pas apprécié, et avec qui il correspondra jusqu’à la fin, contribue à sa relance. Plus surprenant, il noue des relations avec de jeunes écrivains, un petit groupe de « revanchards » les « hussards » Jacques Laurent et surtout Roger Nimier. Morand n’en revient pas : « J’adore tous ces jeunes. Je rajeunis près d’eux » Roger Nimier devient un ami et quasiment son fils. Ils s’écrivent, voyagent ensemble et la mort accidentelle du hussard ouvrira une plaie qui ne se refermera pas.

De nombreux lecteurs apprendront que Paul Morand a beaucoup écrit après 1945, du bon et du moins bon, même si les tirages ont été beaucoup plus faibles qu’entre les deux guerres et si, dans un premier temps, les grands éditeurs parisiens se sont abstenus.


L’œuvre et l’Homme


A une époque où un lien excessif est noué entre une œuvre et la vie de son auteur, la lecture de cette biographie trop complète (?) risque de dissuader certains de lire du Morand, en dépit du talent de Pauline Dreyfus. L’œuvre est présentée dans un ordre chronologique, sous tous ses aspects, lettres, poèmes, nouvelles (très nombreuses) guides géographiques et historiques et même cinéma. Les livres considérés comme des chefs d’œuvre sont à leur place, Lewis, Irène, l’Europe galante, le Flagellant de Séville. Les autres aussi. La concision de la phrase, le style alerte, les qualités d’observation sont louées.


Sa dernière œuvre importante (1971) Venises, « une somptueuse addition de cartes postales à mi-chemin du portait de villes et des Mémoires » écrite dans un style éblouissant, est la vie expurgée de Paul Morand. « C’est l’adieu sans larmes d’un Viel homme à une civilisation qui a disparu.



Pierre-Yves Cossé, 31 Décembre 2020

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