• pierre-yves cossé

UN PROSATEUR POÈTE, CHRISTIAN BOBIN (1951-…)


Dans une émission tardive sur les livres de la chaîne parlementaire, Christian Bobin répondait à des questions. Les réponses sortaient lentement comme avec douleur. Comportement d’un grand timide mal à l’aise devant les feux de la rampe sur le modèle de notre dernier prix Nobel de littérature, JMG Le Clézio, dont les interviews sont une suite de silences entrecoupés de phrases bredouillées, voire de borborygmes ? Avec Christian Bobin, c’est différent. Répondre à brûle pourpoint le fait souffrir mais il finit par imposer son rythme et à vous rendre patient. Comme il le dit lui-même, je parle sur la pointe des pieds laissant une grande place aux silences. Du personnage émanent gaité et bonté et se tisse une sorte de lien complice.


La Grande Librairie, sur France 5, elle a pris son temps et consacré au prosateur-poète toute une émission. Dans une longue conversation avec François Bunel et ses invités, Christian Bobin s’est détendu. Il a parlé, toujours lentement, mais avec plus de fluidité. Il multiplie les images, les références à des personnes et à des livres. Il se présente comme un oiseau dans la cage de l’émerveillement qui essaie de s’envoler » Il célèbre la splendeur de la vie, le jaillissement d’une présence, tout en reconnaissant la face dure et les souffrances innombrables des vies humaines. Il est celui qui lance la main dans le noir du langage, cherchant les mots, tâtonnant, faisant silence. L’écriture est pour lui guérison de la vie, souffrante, mise à mal par les conditions modernes.


Sa vie est sommairement résumée. Il ne s’y passe pas grand-chose. Né au Creusot, à l’ombre des usines Schneider, il ne sortait guère de chez lui enfant, il fit une fugue mais vécut toujours près de sa ville natale. Il est licencié de philosophie mais refuse d’enseigner. Il occupe de « petits métiers : aide-infirmier quelques semaines mais congédié pace que trop chaleureux avec les malades, bibliothécaire à mi-temps durant une dizaine d’années. La richesse de sa vie se situe dans la littérature, il a publié plusieurs dizaines d’ouvrages courts, romanesques, poétiques, philosophiques.


Sa richesse est aussi d’ordre spirituel. Le Christianisme occupe une grande place dans sa vie et ses écrits, même s’il a pris quelque distance avec les dogmes. Le surnaturel est partout présent, la Grâce, l’Invisible, les Anges (que nous ne sommes plus et qu’il nous faut redevenir si nous tenons à rester humains), l’âme (qui attend) le divin (l’ordre lancé au cœur de battre et de se battre ) Dieu(il n’a aucun nom mais les appelle tous…il n’est rien d’autre que le meilleur de nous) Invité par François Bunel, André Comte-Sponville, invité par François Bunel, salue un grand poète mais cet athée, qui devient de plus en plus athée, est agacé par ce vocabulaire religieux et ces anges qui volètent de plus en plus souvent dans les pages des poèmes. Christian Bobin rétorque que ses anges sont surtout des symboles.

Dans ses écrits, les images abondent et entrainent le lecteur dans des mondes merveilleux. Les images sur la neige reviennent fréquemment. Elle est annonce de l’éternel, l’amante parfaite. Quelques exemples de cette profusion :

" la mère, c’est l’air que l’on mange, le silence que l’on respire…Une robe jaune légère comme un soupir…La colline est douce comme mes deux seins d’amande pâle…Les louanges sont comme des flèches dont la petite pointe d’or est trempée dans du poison…Je me glissais dans un livre comme un petit animal dans son terrier, chaque phrase m’était l’amorce d’une galerie où je m’enfonçais avec délice…Les livres sont de vieux serviteurs sur les quels nous disposons nos craintes et nos espérances…Un prénom est un tout petit morceau de langage tombé du ciel…Tout visage est une porte et la même porte peut donner sur le paradis ou sur l’enfer "

Son dernier livre est consacré à Soulages, à qui il rend visite. Beaucoup de Noir, d’autant que Pierre prend un train de nuit pour retrouver à Sète son ami Pierre. Pierre (ou le songe d’une nuit d’hiver) est le nom du livre. Une longue complicité lie les deux amis. Tous deux tentent d’éclairer les hommes, le peintre a décidé d’éclairer avec du noir, qui pour le poète est une voix, un langage, la poésie étant le noir du langage sur lequel passent les grilles de la lumière. Les images sont nombreuses : ses peintures ont la luisance humide d’une peau retournée. Elles ne montrent rien, elles disent. Ces stries noires sont des microsillons. La voix du peintre est prise dedans. Il parle. Seul…Ses peintures sont les gardes de la nuit que nous portons dans le cœur. Sa vérité est fille du silence. Et le silence, Christian Bobin le connait et il l’aime.


Allons revoir Soulages au Louvre, ayant en mémoire la phrase du poète : par un détail, le tableau est entré dans mon cœur, où il dépose chaque jour sa poussière de charbon transcendant.


Pierre-Yves Cossé


15 Janvier 2020

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