• pierre-yves cossé

TRAHISONS


Gérard Dave et Fabrice Lhomme, auteurs de « Un président ne devrait pas dire ça » savent tout ou presque sur la vie politique française durant les sept dernières années. Aussi, leur feuilleton d’été dans le Monde, « sept ans de trahisons » est riche en révélations et confidences, parfois inédites. Les trahisons et les haines fratricides seraient la cause principale de la désintégration du PS. Vision de journalistes. Les trahisons et les règlements de compte sont permanents dans la vie politique. Ils n’entrainent pas automatiquement la destruction des forces politiques, même s’ils les affaiblissent.

J’en ai fait la découverte, lorsque, responsable étudiant, j’ai été en relations avec le gouvernement Guy Mollet et indirectement avec la SFIO. Je m’attendais à observer des divergences, des conflits d’idées, des ambitions et des rivalités, ce qui est le lot normal de la vie démocratique, dans un contexte tendu, celui de la guerre d’Algérie. J’étais un naïf, les plus vives étaient d’une autre nature et prenaient un aspect personnel : insultes, quolibets, dénigrement, sous-entendus à longueur de journée opposant mollétistes, defferristes, savarystes, bien sûr mendésistes et autres clans. Un quotidien de coups bas et de trahisons, chacun préparant la suite. A l’approche des congrès de la SFIO, les oppositions étaient plus vives car s’ajoutaient les conflits entre grandes fédérations, celles du Nord, des Bouches du Rhône ou de la Haute Garonne et à l’intérieur même des fédérations. A l’époque, j’ai cru que l’échec du gouvernement dit de « front républicain » était largement dû à ces divisions internes. Je serais plus nuancé au jourd’hui. La gravité de la question algérienne et la faiblesse des institutions de la quatrième République ont joué un grand rôle dans cet échec majeur.

Toujours à gauche, j’ai vécu la haine des partisans de François Mitterrand à l’égard de Michel Rocard, entendu Gaston Deferre le traiter de « Pierre Laval » et constaté que l’insulté, M Rocard, acceptait de siéger à côté de ses calomniateurs chaque lundi soir au bureau du PS.

J’ai compris alors que l’appétit du pouvoir politique engendrait des passions plus fortes et violentes que dans d’autres secteurs d’activité et qu’en politique l’ennemi véritable était le rival le plus proche, celui qui peut obtenir le poste que vous convoitez. Il est plus haïssable que l’adversaire lointain, qui appartient à l’autre camp, est lointain et ne peut vous faire un croc en jambes.

En 1981, j’ai vécu les humiliations de Jacques Delors, généralement provoquées par Laurent Fabius, et bien sûr celles subies par Michel Rocard et les rares ministres rocardiens. Le Président exploitait ses conflits pour mieux asseoir son autorité.

Ce que l’on sait de la vie interne du PC indique que le caractère dogmatique, « religieux » et fermé rendait encore plus implacable les haines. Les conflits refoulés sont les pires. Faute de pouvoir organiser des procès comme à Moscou, le PCF procédait à des excommunications majeures accompagnées d’un chapelet d’insultes.

Est-ce mieux à droite ? J’en doute. L’autorité du Général de Gaulle était le manteau qui, un temps, dissimulait bien des conflits. Mais entre gaullistes de guerre, ceux de la Libération ou du RPF et les ralliés, les inimitiés étaient profondes. Après le Général, toute réserve disparut. Coups bas et chausse-trappe se multiplient et s’amplifient d’une présidence à l’autre. Citons pour mémoire la

haine éternelle qui lie VGE et J Chirac, les trahisons dont ce dernier à été l’auteur ou la victime, notamment de la part de N Sarkozy.

Est -ce à dire que les « sept ans » est la simple poursuite du passé et ne présente aucune spécificité ? Ce serait inexact, plusieurs traits sont originaux. Le premier est probablement durable. Les hommes politiques ont fait entrer les journalistes dans leur chambre à coucher, ils ont multiplié les confidences et les faux « off » Ce qui était hebdomadaire avec le Canard Enchaîné et ses révélations est devenu du quotidien. Une pseudo révélation est reprise toutes les quinze minutes sur les chaînes d’information continue et diffusée à plusieurs millions d’exemplaires par les réseaux sociaux. Ce qui restait feutré et à bas bruit apparait en pleine lumière et résonne bruyamment. Les méchancetés et les coups bas entre « amis » politiques peuvent en quelques heures empoisonner la vie politique, s’ils ne sont pas étouffés dans la journée, et affaiblir durablement la victime, alors que dans le passé ils n’étaient remarqués que par les spécialistes. Peu de chances que se produise un retour en arrière. Il faudrait que les hommes politiques ne se considèrent pas comme étant en permanence en campagne, et qu’ils apprennent à maitriser leur langage avec les journalistes.

Les deux autres sont contingents. Dans le passé, le Président de la République, voire le Premier Ministre, avait l’autorité suffisante pour siffler la fin de la partie. Il élevait la voix, menaçait de sanctions, voire en prenait et les bavards insolents se taisaient, au moins un temps. Avec François Hollande, cette régulation a disparu. Plus de patron, plus d’arbitre. Le président est toujours aimable, il écoute sans réagir les propos les plus contradictoires et les plus agressifs, il évite le « face à face » où il pourrait se montrer ferme et menaçant. Dans une cinquième république où le pouvoir vient d’en haut, un tel comportement est catastrophique. Les élus de la majorité présidentielle se croient tout permis, ils prennent l’habitude de critiquer sans limites, de s’opposer aux ministres et au président lui-même, par le verbe ou par le vote. Ils ne courent aucun risque immédiat.

Enfin, Emmanuel Macron a poussé à l’extrême l’art de la séduction et de la transgression. Nos deux journalistes écrivent « Séduction, disruption, destruction…mécanisme infernal auquel personne n’a pu résister …surtout pas le PS dont Macron fut membre pendant neuf ans » Ce beau visage, qu’on regarde avec plaisir a fasciné bon nombre d’élus socialistes « du Rocard compréhensible »

Sans cet exceptionnel duo, un président qui n’en était pas un et un traitre, séducteur talentueux qui voulait la place, le PS ne se serait probablement pas désintégré. Il aurait décliné, faute de renouvellement des hommes et de capacité à analyser les problèmes de notre temps, dont la transition écologique, et à les traiter.

Pierre-Yves Cossé

6 Septembre 2019


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