• pierre-yves cossé

Tous Coupables

Mis à jour : juil. 24


Le Vieux Mâle Blanc


Le débat, racisme et anticolonialisme, s’élargit, il est confus, passionné et il divise. Animosité et incompréhension se juxtaposent. A la vérité, il s’agit plus de monologues et d’invectives que de débats. Y participer c’est être assuré de prendre des coups avec peu de chances d’être entendu. Si des interlocuteurs se manifestent, leur première question sera celle que l’on entendait en 1968 : d’où parles-tu ? La réponse sera disqualifiante : un vieux mâle blanc, qui se croit libéral parce qu’il s’est battu en son temps pour la décolonisation, se juge indemne de toute forme de racisme ou d’antisémitisme et qui cultive la bonne conscience. Or, à son âge il a été un profiteur du système colonial, a porté l’uniforme d’une armée coloniale et est un privilégié qui s’ignore, puisqu’il n’a subi aucune discrimination ni à l’école ou sur le plan professionnel, ni pour se loger.


L’Acteur blessé


Pourtant, je me sens concerné, pas seulement comme un citoyen inquiet du repli communautaire et convaincu que le métissage est une richesse pour le pays mais parce qu’entretenant des relations amicales avec un acteur d’origine maghrébine, que je croyais, à tort, insensible au racisme feutré et à l’abri des discriminations. Je me trompais. Adopté par des parents « blancs » de milieu populaire Eric Bernard est élevé dans une famille où subsistait une pratique religieuse, il a pris tardivement conscience de sa « différence » entendant de nombreux propos racistes, alors qu’il était considéré comme le « bon arabe » bref l’exception. Le fait d’être élevé comme un petit chrétien mangeant en public saucisson et jambon lui a valu des rebuffades de Français Musulmans, qui le considéraient comme un provocateur. Dès l’adolescence, il rompit avec le milieu de son enfance et se lança dans la carrière, hautement aléatoire d’acteur.


Un Cinéma Français qui discrimine


Il a maintenant 36 ans et malgré quelques succès, il est un homme blessé. Sa blessure est à vif, comme en témoigne sa "Chronique du racisme ordinaire dans le cinéma français"


L’acteur commence par s’en prendre au casting. Trop de rôles sont réservés aux « Blancs » L’explication lui est donnée par un professionnel « on ne te prendra pas jouer un rôle lorsqu’on ne cherche pas explicitement un arabe, parce que rechercher la filiation avec les autres rôles (parents, sœur, frère) serait trop compliqué » Bref, seul les « blancs » peuvent jouer des rôles de blancs. Il existe aussi un comportement inverse, plus récent et tout aussi discriminant : « seul un Noir peut jouer un rôle de Noir »


C’est nier l’essence même du rôle de l’acteur, qui a la capacité de jouer les rôles les plus divers, de se mettre dans la peau de ses personnages, de faire oublier son apparence physique première, de se transfigurer. La « grande Rachel » ne jouait-elle pas des rôles d’hommes ? Un bon acteur, noir ou blanc, est capable de jouer la majorité des grands rôles du répertoire.


De plus, toujours selon Eric, la marge de manœuvre des directeurs de casting se réduirait progressivement. Afin de baisser les coûts, le temps leur est de plus en plus compté, limitant leurs possibilités de faire des propositions « décalées » par rapport aux producteurs et aux réalisateurs. L’insistance sur l’exception que constituerait l’acteur de « couleur » est un thème cher aux médias. Omar Sy, César du Meilleur Acteur (2012) est présenté comme le Premier Acteur Noir ayant obtenu un César... Triste!


Les inégalités, notre cinéma prétend les dénoncer, mais celles tenant aux origines apparaissent rarement, ou alors sous une forme comique.

Au cours des tournages, allusions, plaisanteries, voire quolibets liés à ses origines maghrébines, Eric en a entendu fréquemment, du type « Voici le nègre » Lors d’une scène de luttes, il met KO involontairement son partenaire et le réalisateur s’exclame : C’est la vengeance de Monsieur Ebène » Pathétique...

Eric s’est tu. Il écrit que « Maintenant, je ne me tairai plus »

Aïssa Maïga et Adèle Haenel: deux actrices engagées qui luttent contre les discriminations.


Le « vieux mec blanc » constate cette réalité déplaisante et s’interroge. Enfant, il passait ses vacances en Bretagne, alors que les Bretons étaient considérés comme arriérés, sales et alcooliques. Il a entendu des propos dédaigneux et méprisants sur les Bretons dans leur ensemble. Il en a sûrement tenu. Il lisait la bande dessinée Bécassine qui entretenait le mépris à l’égard des Bretons et ne s’est jamais posé de questions. Monté à Paris, lors d’échecs ou de bêtises, il a entendu des remarques désobligeantes sur « ce provincial toujours aussi maladroit et inadapté » Les propos désobligeants sur les Corses ou les Auvergnats font partie d’un folklore national un peu nauséabond. Dans toute communauté nationale, les minorités (et les femmes) sont raillées et brimées et ces minorités changent avec le temps.


Ecouter, Dialoguer, Se mettre à la place de l’autre


Ces situations sont bénignes par rapport aux discriminations et au racisme latent que subissent les Africains dans la France de 2020. Ce qui est sûr, c’est qu’elles sont de plus en plus mal supportées, que le malaise est réel. Il doit donc être pris au sérieux. C’est seulement en écoutant, en dialoguant et en se tournant vers l’avenir que l’on pourra progresser. Ce dialogue repose sur quelques principes simples ; l’égalité (Tous les hommes sont égaux en dignité) et la tolérance combinée avec une capacité à entrer dans la perspective de l’autre.


C’est ce que fait Eric. Il invite à « changer les choses tous ensemble » et « ne souhaite pas déboulonner les statues » Il souhaite en revanche que notre passé commun soit enseigné avec exactitude et que des statues de personnages méconnus soient érigées progressivement sur nos places.


Comment ne pas lui donner raison. L’exemple de l’Algérie et de ses « trois départements français « m’a personnellement marqué. Je suis sorti du lycée sans rien savoir des conditions sanglantes de la conquête, de la destruction des plaines fertiles, des révoltes successives, de la spoliation continue des terres, des discriminations dans tous les secteurs de la société et bien sûr des tueries de Sétif en Mai 1945. Comment les « métropolitains » auraient-ils pu comprendre le premier Novembre 1954 et les « évènements » qui ont suivi. Tous les Français, quelles que soient leurs origines, ont le droit (et aussi le devoir) de connaître la vérité, la vérité « bête », la vérité toute nue. Nous en sommes loin des deux côtés de la Méditerranée, et il faudra attendre pour que des historiens algériens et français écrivent à quatre mains sur la période coloniale.


Ne pas sombrer dans l’Anachronisme


Sur le colonialisme et l’esclavage, on ne comprend rien si l’on s’enferme dans les anachronismes. Au XIX e, tous les occidentaux étaient colonialistes. Ils croyaient à leur supériorité raciale, les entreprises et les états voulaient s’enrichir et les églises voulaient convertir les infidèles. Il y eut quelques exceptions, comme l’illustre le discours de Clémenceau à la chambre des Députés dénonçant les billevesées de la supériorité d’une race sur une autre. C’est donc, tous les hommes politiques français, qu’il faudrait déboulonner, en commençant par Jules Ferry et Napoléon qui a mené une guerre coloniale à Haïti et a laissé mourir de froid dans un fort du Jura Toussaint Louverture.

Dès l’aube de l’humanité, les hommes, quelles que soient leurs couleurs, ont pratiqué l’esclavage à la suite des guerres ; les vaincus étaient le plus souvent tués et leurs épouses réduites en esclavage, contribuant à la reproduction de la tribu victorieuse. L’esclavage ne provoque pas nécessairement la mort, même si la survie d’un esclave dans une plantation était rarement supérieure à une dizaine d’années, mais dans tous les cas c’est une négation de l’humanité existant en chaque homme. Il a été pendant des dizaines de siècles admis, voire organisé par les Pouvoirs. Les institutions religieuses l’ont toléré ou approuvé, surtout s’il s’agissait de populations adorant des idoles ou rejetant le « vrai Dieu » Un pape à la Renaissance a autorisé le commerce de traite à la demande du Portugal. Les pays islamiques ont pratiqué pendant dix siècles la traite des Noirs et l’on mourait autant dans le désert saharien que dans les fonds de cales des caravelles (30%)


Le « Code Noir » attribué à Colbert peut être interprété comme une tentative de « réguler » l’« inrégulable » L’esclave a une âme, il doit être baptisé, instruit dans la foi chrétienne, recevoir les sacrements et ne pas travailler le dimanche. L’esclave est un « bien meuble » à la disposition du propriétaire. Les tentatives répétées d’évasion sont punies de la peine de mort. La violence est justifiée lorsqu’elle est nécessaire à l’usage du bien, mais la violence gratuite, les tortures, sont interdites, elles sont considérées comme un abus de propriété. Le code fut mal reçu par les propriétaires d’exploitations qui ne l’appliquèrent pas, sans être sanctionnés bien sûr.


Remontons encore l’histoire. Le Christ n’interdit pas l’esclavage, Saint Paul demande seulement d’être bon avec les esclaves (voire qu’on les affranchisse) ce qui est une acceptation d’une condition rejetée par tous au XXI e siècle. Faut-il cesser de le représenter dans les lieux publics ? Mohammed ne dénonce pas plus l’esclavage, au moins pour les non convertis, mais l’Islam sunnite exclut sa représentation publique. On pourrait ajouter les Sages de la Grèce Antique et un grand nombre des hommes qui sont révérés dans le monde, y compris en Amérique Latine, en Afrique et en Asie où l’esclavage est pratiqué.

Allons jusqu’au bout. Si l’on en croit la Bible, nous descendons tous d’un criminel, Caïn, qui a commis un crime particulièrement odieux, celui de son frère, Abel, un Juste.


Caïn "le fratricide": notre ancêtre à tous.


Alors, tous coupables, puisque descendants d’un criminel ? Plus près de nous, beaucoup de nos ancêtres ont commis des crimes, notamment dans des guerres justes ou injustes. Il faut le savoir, ne pas cultiver une culpabilité stérile, mais regarder devant soi, améliorer jour après jour l’existant, répondant à l’appel d’Éric Bernard : « il faut viser tous ensemble l’égalité des chances, la justice et le respect »


Le viatique de l’humour…grinçant


"Tout simplement noir" de Jean-Pascal Zadi.


L’Humour peut être un viatique précieux pour vivre cette condition ingrate. Il ne peut venir que d’une victime, c'est-à-dire d’un black, un humour « blanc » serait difficilement acceptable. Un exemple d’humour au vitriol est donné actuellement par le film « Tout simplement noir » de Jean-Pascal ZADI (rappeur, chroniqueur à la radio, cinéaste) L’œuvre est plus complexe qu’elle n’apparait au premier abord. Le point de départ est une tentative de définir un Noir. La définition de Jean- Pascal est limitative : la couleur de peau, des ancêtres esclaves et des cheveux crépus, ce qui le conduit à éliminer les « cheveux lisses » Sont ridiculisés les racistes, les antisémites ou le Noir honteux se revendiquant 100% autrichien. Il s’en prend à l’hypocrisie du discours communautariste. La bêtise n’a ni couleur ni frontière. Il rejette la notion de « communauté noire » : il y a autant d’identités noires en France que de Noirs. Il s’affiche comme un républicain qui cherche à fabriquer du commun…et qui fait rire, par exemple dans les scènes de casting ou dans la querelle entre Noirs, Beurs et Juif.

Il agit, à sa manière, dans le même sens qu’Éric Bernard pour l’égalité des chances.


Pierre-Yves Cossé


17 Juillet 2020


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