• pierre-yves cossé

ROGER GODINO: UN PIONNIER DE LA SAVOIE A MATIGNON

Ce lundi ensoleillé, devant Notre Dame des Champs, quelques dizaines de personnes de tout âge conversaient par petits groupes, heureuses de se retrouver mais mélancoliques. Elles attendaient le cercueil de Roger Godino, petit-fils d’un SDF italien, qui fut leur parent, leur ami, leur compagnon, leur mentor.

Les plus anciens se souvenaient des obsèques dans la même église, il y a une vingtaine d’années, de Carol, sa superbe épouse décédée dans des circonstances dramatiques.

Une fois entrés dans l’église, ils virent qu’ils étaient nombreux, la nef était pleine. Chacun avait en mémoire « son » Roger, car Roger était multiple, comme l’ont justement rappelé Éric Lombard, Bernard Spitz et sa fille Florence mais visait toujours l’excellence.

Roger, le militant d’une Europe, fondée sur la réconciliation franco-allemande, pour laquelle il n’a jamais cessé de combattre, plus optimiste que son ami Michel Rocard.

Roger, le bâtisseur qui a créé une station de sports d’hiver en Savoie, les Arcs, où il fait bon vivre. Promoteur imaginatif et persévérant, il a fait confiance à l’homme de terrain, un guide de Bourg Saint Maurice, Robert Blanc, trop tôt décédé. Il a su attirer de grands talents, comme Charlotte Perriand, ici architecte (sans le titre) et designer ; elle a inventé des formes, des aménagements et des meubles, à la fois fonctionnels et esthétiques, qui ont résisté au temps. L’aménageur avait le coup d’œil : entrant pour la première fois dans le nouveau siège de l’AFD, il fit la remarque « Dommage que l’Etat soit si souvent un médiocre maître d’ouvrage »

Roger, l’amateur éclairé de musique, qui a fondé l’Académie-Festival des Arcs, valorisant ainsi les séjours d’été aux Arcs, attirant des instrumentistes qui deviendront célèbres par la suite (Emmanuel Krivine) Il était juste de donner une place à la musique pendant l’office religieux, comme ce fut le cas pour Carol. Furent interprétés le Libera me, le Pie Jésus du Requiem de Fauré et l’Ave Maria de Verdi, à l’orgue, par un baryton et une soprane.

Roger, l’expert en économie, qui après l’X suivit à Harvard les cours de Leontief et l’entrepreneur qui ne se contente pas d’énoncer des généralités, mais qui s’engage et écrit. Sur la réforme de l’entreprise, il propose la systémisation des conseils de surveillance avec une large ouverture aux salariés. Il est un des auteurs de la prime pour l’emploi. Concernant la durée du travail, il propose une modulation des cotisations sociales, qui incite les entreprises à réduire la durée. Un responsable du patronat reconnait, agacé, qu’il est difficile à réfuter. La proposition fut reprise par Michel Rocard mais ne fut pas discutée par les instances du PS, parce que peu spectaculaire et peu révolutionnaire.

Roger, un citoyen du monde. Il attachait une grande importance à la formation des hommes dans le contexte de la mondialisation et fut un administrateur actif à l’INSEAD. Pendant un temps, il fut responsable d’Action contre la faim.

Roger, le réformateur politique. Il fut mendésiste (volontaire en Indochine après 45, il se tourna, à son retour, vers l’homme politique qui prônait la paix) favorable au candidat Macron (le Président de la République avait envoyé une gerbe) et surtout proche de Michel Rocard, son contemporain, qui devint un ami. Son engagement fut particulièrement marqué à partir de 1984 dans la perspective d’une candidature Rocard aux élections de 1988. Il est à l’origine du « groupe des Arcs des technos parisiens qu’il réunissait au siège de la Compagnie des Arcs. Il avait l’art de lancer des idées, de faire travailler des volontaires sensiblement plus jeunes que lui, d’obtenir d’eux le maximum dans les délais convenus, même s’il était un médiocre président de séance. Il réunissait chaque hiver aux Arcs le groupe pour un week-end, mi-neige mi-travail, en présence de Michel Rocard. C’était du « en même temps « et les diners de fin de journée que généralement il offrait étaient excellents. Espérons que les travaux du groupe ont été archivés et qu’ils intéresseront un jour un étudiant-historien. Le groupe n’est plus : certains nous ont quitté, d’autres sont à la retraite et un bon nombre est toujours en activité, parfois à des niveaux élevés (Caisse des Dépôts, Sénat, Université et médias) Aucun n’a oublié cette expérience intellectuelle et fraternelle qui eut été impossible sans Roger.

La politique ne s’est jamais emparée de lui. En 1988, il fut un conseiller discret au cabinet du Premier Ministre en 1988. Sa générosité et sa fidélité excluaient la complaisance, il était conscient des lacunes et des points faibles d’un ami cher, dont le décès l’attrista fort.

Durant le long office, chaque participant eut le temps de remémorer ses souvenirs, y compris pour les Roger que je n’ai pas évoqués, en particulier le père de famille et le compagnon. Beaucoup ont fait sien le propos d’un témoin : « nous penserons toujours à toi lorsque nous regarderons le sommet »

Roger fut présenté par le curé comme un croyant ayant des relations avec sa paroisse. Cela me surprit. J’avais souvenir d’une conversation ancienne où, avec un peu d’amertume, il estimait chanceux ceux qui croyaient à la vie éternelle, qui seraient emportés sur les nuées du ciel (texte de Paul qui fut lu pendant l’office) Peut-être avais-je mal compris ou avait-il évolué. Ce qui est sûr, c’est qu’il a beaucoup souffert durant les dernières années et qu’il a été stoïque.

Pierre-Yves Cossé

24 Septembre 2019

PS

Triste coïncidence, jeudi dernier, à Saint Sulpice, un dernier hommage a été rendu à Robert Lion, avec qui il avait été en relations étroites lors de la cession partielle des Arcs à la Caisse des Dépôts.



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