• pierre-yves cossé

Prière de ne pas tout mêler!


Il est des moments dans une société où des injustices, des oppressions, des inégalités anciennes, dont sont victimes les plus faibles et les minorités, ne sont plus tolérées. A partir d’incidents, pas nécessairement plus scandaleux que bien d’autres, des hommes ou des femmes se lèvent, parlent, pétitionnent, manifestent sous des formes variées y compris violentes, se mettant à la marge des lois et prenant des risques personnels, pour changer les choses. Ces mouvements se soldent par des échecs, au moins provisoires, ou par des succès, lorsqu’ils rallient une majorité de l’opinion et déstabilisent les pouvoirs en place. Bien des progrès ont été arrachés de cette manière.



Des luttes qui ne sont pas des dîners de gala.


De tels combats ne sont pas des « dîners de galas » Foin des nuances et du respect des opinions divergentes. Vivent les insultes et les coups bas. Pour réussir, il faut de la passion et le soutien des médias, qui amplifient les incidents et durcissent les oppositions. La mesure, voire la rationalité ne sont pas de mise. Il est pratiquement impossible de faire entendre des nuances. Il peut être sage, mais un peu lâche, de se taire tant que dure une excitation à la limite de l’hystérie. Nous vivons avec J’accuse une de ces périodes.


De l’IVG au mariage homosexuel et à la lutte contre la pédophilie.


Le passé nous donne des exemples de ces luttes qui enflamment une partie de l’opinion. Le combat pour la dépénalisation de l’avortement a eu ses héroïnes, ses militantes et a abouti à un changement de la loi mettant fin à des morts, à des vies gâchées et à une inégalité entre les femmes qui avaient les moyens d’avorter à l’étranger et les autres. Un manifeste fut signé par 343 françaises, menées par Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi, déclarant avoir avorté. A en croire certaines, n’étaient pas de vraies femmes celles qui n’avaient pas avorté. Dire que l’avortement légalisé n’était pas la meilleure solution, qu’il fallait éviter le plus possible ce traumatisme physique et moral, pouvant compromettre les maternités à venir et que la priorité devait être donnée à la contraception, vous valait d’être classé parmi les « catho réactionnaires », même si l’Eglise rejette la contraception. L’interruption légale de grossesse étant considérée comme la solution, trop peu d’efforts ont été consentis pour développer la contraception, notamment chez les plus jeunes, et l’avortement, pis-aller, ne diminue pas.



Le combat pour la dépénalisation de l’homosexualité et la non- discrimination des homosexuels décidant de s’unir a été également un succès, mettant fin à des souffrances et des humiliations inacceptables. Mais le droit pour les couples homosexuels de jouir des mêmes droits que les couples hétérosexuels, y compris pour élever des enfants ne signifie pas que leur union doive être appelée mariage, le mariage étant définie, partout dans la nature comme l’association entre le masculin et le féminin. Une telle affirmation était inaudible dans les deux camps. Il fallait choisir son camp et adhérer en bloc et sans réserve. Dans un domaine proche, dire que la société doit aider au maximum les femmes à satisfaire leur besoin d’enfant ne veut pas dire qu’elles ont un droit à l’enfant.


Ce sont les enfants qui ont des droits.


La lutte en cours contre la pédophilie, menée pour une bonne part par des femmes qui ont été les victimes de prédateurs, est-elle aussi parfaitement justifiée. La dénonciation de tous les auteurs, y compris ceux qui appartiennent au monde des lettres comme Gabriel Matznef, doit être sans nuances. Il suffit d’appliquer, enfin, la loi, qui énonce clairement que les pratiques sexuelles entre adultes et mineurs sont des délits ou des crimes, écartant les pseudo justifications fondées sur une sexualité précoce des enfants et un pseudo consentement. La lutte n’est pas achevée et les colères restent fondée. Elle doit être amplifiée, notamment, dans le monde de l’éducation sportive, où des entraîneurs, considérés comme des demi-dieux par les ados, satisfont leurs pulsions sans limites.




Un cas brûlant, le monde du cinéma.


Dans le monde du cinéma, le combat contre les abus sexuel, nombreux et graves est devenu violent. Le machisme est ancien et le patriarcat enraciné. La fureur des femmes, même des dizaines d’années après avoir été abusées est légitime. Depuis le mouvement Me too leur révolte ne cesse de s’amplifier et la justice doit répondre à leurs exigences. Des réalisateurs, comme des metteurs en scènes ou des auteurs littéraires peuvent à la fois être reconnus coupables et avoir réalisé des chefs d’œuvre. Une confusion entre les deux est une grave erreur.


Distinguer l’œuvre et l’auteur.


Il est impératif de distinguer l’œuvre de l’auteur, si l’on veut éviter une régression des libertés et le retour à une censure, directe ou indirecte. Cela s’applique même à des auteurs particulièrement déplaisants comme Céline. Certes, l’appréciation est à nuancer selon la nature de l’œuvre. Ceux qui se présentent comme des maîtres à penser, des philosophes, peuvent être rejetés par le lecteur lorsque leur vie est en contradiction avec les thèses qu’ils proposent. On peut récuser « l’engagement » sartrien du fait de son comportement passif entre 1940 et 1944 et donner la préférence à Camus, même s’il n’est pas agrégé de philo. Il n’en va pas de même pour les œuvres de fiction, leurs auteurs ne se présentent pas comme des modèles et des porteurs de messages, au moins directement, ils cherchent à stimuler l’imagination et les sentiments et à procurer une satisfaction esthétique par le choix des mots, la construction des phrases et le style. La plupart des films sont à considérer comme des œuvres de fiction et à être appréciés pour leur qualités propres : scénario, images, rythme, jeu des acteurs, accompagnement musical.


Les qualités cinématographiques de "J’ACCUSE".


« J’accuse » est un film historique. Il peut être contesté pour ses choix. Certains historiens ont jugé excessif le rôle qu’il faisait jouer au lieutenant- colonel Henry mais personne n’a mis en cause son sérieux, la fidélité à la réalité et au climat antisémite de l’époque. C’est un bon film, bien joué, bien mis en scène et apprécié par plus d’un million de français. Il était justifié de le retenir dans une sélection des meilleurs films de l’année.


Apprécier la qualité d’un film n’est pas remettre au réalisateur un « prix de vertu » ou la Légion d’Honneur. Il ne s’agit pas d’évaluer un passé, trouble dans le cas de Roman Polanski. Il existe des instances judiciaires pour condamner d’éventuels crimes, sexuels ou autres, quelle que soit la notoriété de l’accusé. Les victimes ont raison de réclamer que la justice passe, et il est rassurant qu’elles bénéficient d’un soutien. Mais ce n’est pas à elles de juger. Dans le cas de Roman Polanski Il semble que les poursuites ne puissent pas aboutir, les faits remontant à une quarantaine d’années 3 étant prescrits. La prescription est une règle sage, quelle que soit la nature du crime, compte tenu des failles de la mémoire humaine sur de longues périodes et du souci de la paix publique. Reste le crime commis aux Etats-Unis reconnu par l’auteur, contrairement aux autres accusations, pardonné par la victime (ce qui est son droit) pour lequel il a fait une courte peine de prison Elle ne satisfait pas le procureur américain, qui réclame en vain son retour sur le sol américain.




N’est pas Zola qui veut.


Cette réprobation s’est mue en hystérie et des affirmations extravagantes ont été hurlées par des personnes au talent incontestable. Récompenser le réalisateur polonais serait une insulte aux femmes, un complot machiste pour les humilier. Il serait le fait du pouvoir masculin qui écrase les citoyens, comme l’illustre le recours au 49-3 (!) Virginie Despentes écrit dans Libération un « J’accuse » sans avoir la rigueur et le talent d’Emile Zola. Accessoirement, « J’accuse » est qualifié de téléfilm, le physique de son auteur ridiculisé et son nom est remplacé par des sobriquets lors de la soirée de remise des prix.


Une des origines de cette fureur est la mise en cause justifiée de l’Académie des Césars, organisation opaque et misogyne, qui a discriminé les femmes et qui pendant plusieurs dizaines d’années a été sous la coupe du même président. Il a dû démissionner, suivi par son conseil d’administration, qui trop souvent se comportait en chambre d’enregistrement. Il eut été sage que le président, désavoué par l’ensemble du monde du cinéma, prenne une dernière décision : l’annulation de la soirée de gala. Elle aurait contribué à l’apaisement du climat et peut-être évité le débordement de violence. Certes, le coût eut été élevé, non seulement économique et financier mais moral. Les autres compétiteurs auraient été légitimement frustes. C’est une explication, pas une justification. Les écrits restent.


Vers l’autocensure ?


S’agit-il d’un épisode dans la lutte contre les abus sexuels ou d’un précédent inquiétant pour le devenir de la liberté de création ? Le plus dangereux dans nos états encore démocratiques, ce n’est pas la censure mais l’autocensure engendrée par la peur des réactions que susciterait la diffusion d’un œuvre réalisée par un auteur au passé contesté. La décision prise par Hachette de ne pas publier les Mémoires de Woody Allen est un exemple inquiétant d’autocensure.


Pierre-Yves Cossé


11 Mars 2020

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