• pierre-yves cossé

Rêver l’impossible


Pour réaliser le possible

PREMIERE UTOPIE

En 1961, GOUTELAS, château perdu dans le Forez et chargé d’histoire, à 45 km de Saint-Etienne, est une ruine. Un avocat lyonnais, Paul Bouchet, sans fortune, décide de le restaurer, L’aventure n’est concevable que si elle est collective, désintéressée et portée par un projet. L’ancien Résistant, qui dans le maquis a lutté avec des paysans, des ouvriers et des étudiants, est doté de l’art de convaincre et de persuader, au-delà du cercle de ses confrères du premier cabinet de groupe créé en France, Adamas, où les honoraires sont partagés de façon égalitaire.


L’agriculteur propriétaire cède pour un franc symbolique le château en ruines. Les avocats commencent à débroussailler. Leur nombre et leur savoir-faire sont limités. Le relais est rapidement pris par les habitants du village voisin de Marcoux, attachés aux lieux. Puis d’autres viennent. Un amalgame se forme entre agriculteurs, ouvriers (des descendants de républicains espagnols) et intellectuels. L’« amalgame » était un terme cher à Paul qui évoquait aussi bien la Résistance que les soldats de l’An Deux de la République. La restauration a représenté cent- cinquante mille heures de travail bénévole, sans compter celle consacrées aux échanges et à la détente (repas, jeux) Les restaurateurs ont aussi mis la main à la poche et la liste des donateurs, en majorité de condition modeste, est inscrite en lettres gothiques sur les murs de la chapelle restaurée. A l’entrée de la chapelle (17è) on peut lire la devise choisie par le propriétaire, lieutenant au bailli du Forez, et humaniste, Jean Papon, « Non Sic Impii » que l’on peut traduire vulgairement par « Ici, pas d’impies » Les restaurateurs étaient à leur manière des hommes de foi, ils croyaient en l’utopie. La restauration est progressive. Sont récupérés des matériaux venant de vieilles maisons abandonnées.

L’utopie fut révélée au public par l’émission télévisée « cinq colonnes à la une » en 1966. Des personnalités sont invitées dans le château en cours de restauration, hommes de théâtre (Marcel Maréchal) intellectuels (Michel Foucault) En plein hiver, un quinze février, Duke Ellington donne un concert puis composera une symphonie narrative, la Goutelas Suite (« je vous salue frères »)


Goutelas devient un lieu de rencontres, de stages (agriculteurs…et l’&équipe de foot de Saint Etienne), de séminaires et d’expositions. Il dispose de vingt- sept chambres et offre la restauration. En 2019, il est reconnu comme Centre Culturel de Rencontre (2015) par les pouvoirs publics, contribuant au développement du territoire et devient subventionné. Les animateurs rêvent de faire un « petit Royaumont »

Une dimension nouvelle est introduite par l’épouse de Paul Bouchet, l’éminente juriste Mireille Delmas-Marty, la dimension juridique. Une bibliothèque vient d’être aménagée au premier étage. Y est déposée (1999) l’épée, chargée de symboles, de l’académicienne, professeur au Collège de France. Il est prévu que de jeunes juristes, venant de plusieurs pays, résident quelques semaines au château et travaillent sur des thèmes inspirés par la recherche d’un humanisme juridique à l’échelle du monde, qui soit fondée sur une communauté de valeurs et respecte la diversité culturelle.


Mireille Delmas- Marty a commandé pour une des cours du château une sculpture de 3m50 sur le thème de la Rose des Vents. Elle est visible, sous une forme réduite, chez Antonio, qui à quelques kilomètres de Goutelas, s’est construit une étonnante demeure, un espace courbe, une sorte de grotte lumineuse. Dans un monde déboussolé, à la recherche de repères, l’artiste a conçu son œuvre comme un manifeste d’espérance. La Rose est ancrée sur un rocher. Un fil à plomb aboutit à un plan d’eau. La tension entre des concepts contradictoires, compétition- coopération, conservation - innovation, sécurité - liberté, responsabilité- solidarité est concrétisée par des inventions de l’artiste (spirale, oiseau enfermé dans une cage, la phrase d’Eluard, « j’écris ton nom, liberté » …) Il suffit d’un peu de vent pour que l’ensemble tourne. La matière peut conduire à la réflexion et le symbolisme concret du sculpteur enrichit les réflexions de la juriste ; la spirale renvoie à la permanence dans l’évolution et le combat des humanistes. La Rose des Vents sera mise en place en 2021. Déjà, Mireille Delmas- Marty pense à une seconde sculpture à l’échelle du cosmos (le fils de Paul est astrophysicien)


Le fondateur, Paul Bouchet (1924-2019), est mort à 95 ans il y a deux ans. Il est inhumé dans la terre de Goutelas. Sur la terre, qu’il a si longtemps retournée, une croix et des vers de Rimbaud qu’il avait cités à la fin de « Mes Sept utopies » :


« Elle est retrouvée.

Quoi ? L’éternité

C’est la mer »


Le petit groupe d’anciens dirigeants de l’UNEF du temps de la guerre d’Algérie (dans leur esprit leur lutte n’était pas sans rapport avec le combat de la Résistance) qui se recueillait ce soir pluvieux de Septembre se remémorait le rôle de Paul qui a refondé l’UNEF à la Libération et a donné une charte au syndicalisme étudiant avec la Charte de Grenoble. C’est une des grandes actions conduites avec succès par le militant, l’agitateur d’idées et le réalisateur pragmatique, au cours de sa longue vie, une des utopies en actes parmi bien d’autres.

SECONDE UTOPIE

ACTYPOLES (Thiers)

Donner du travail à tous les chômeurs de longue durée (plus d’un an) de façon durable et régulière est généralement considéré comme utopique. Leur état de santé, leur perte de savoir et de savoir- faire, leur manque de motivation rendent illusoire une telle réinsertion. De plus il faut des moyens financiers et le concours de nombreux acteurs. L’Etat doit offrir un cadre juridique et les ressources adéquates. Les collectivités locales sont contraintes de se mobiliser en faveur de populations marginales à faible rendement électoral. La collaboration et l’accord des organisations professionnelle sont nécessaires pour trouver des activités d’intérêt général à caractère durable qui ne soient pas en concurrence avec le secteur privé. Une mobilisation des services sociaux est indispensable pour accompagner ces ex- chômeurs qui très souvent sont dans des situations sociales difficiles et complexes : endettement, comptes bancaires bloqués, traitements médicaux de longue durée, familles disloquées.

L’impossible est devenu réalité avec l’expérimentation en cours Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée, adoptée à l’unanimité par le Parlement suite à l’initiative de quelques députés. L’expérience porte sur dix territoires volontaires, d’’une dizaine de milliers d’habitants chacun. Elle est financée par l’affectation des indemnités que perçoivent normalement des chômeurs, une subvention publique pour couvrir les frais d’encadrement et le produit des ventes réalisées par la coopérative recrutant les chômeurs. Ces volontaires sont tous payés au SMIC et bénéficient d’un CDI, pas nécessairement à temps complet. Le choix de ce statut est audacieux et bénéfique pour une population qui aspire à la sécurité, après avoir généralement accumulé des petits boulots de courte durée.

Actipôle est un de ces dix territoires incluant une partie de la population de Thiers (Puy de Dôme) Paul aurait pu le visiter, Actypoles est peu éloigné de Goutelas et surtout il a été (1998-2002) président d’ATD Quart Monde, un des mouvements porteurs de l’expérimentation. Les quatre-vingts emplois créés se répartissent en plusieurs activités : garage solidaire (service de taxi pour des économiquement faibles) service de couches-culottes, entretien d’espaces verts, récupération et remise en état de meubles en bois. Dans l’atelier couche-culotte, seules des femmes travaillent, plusieurs portent un voile. L’une d’elles, très à l’aise, me confie qu’avec un voile il est très difficile de trouver un travail et qu’ici cela ne pose pas de problème. Cette mère de deux enfants semble libérée par cette activité, organisée souplement pour tenir compte des contraintes familiales. Sans que l’on puisse parler d’autogestion, la consultation est systématique. Le voile a été discuté et accepté. Le travail se fait dans un climat apparemment décontracté. La recherche de la productivité maximale n’est pas la préoccupation dominante des animateurs. Leur souci est de traiter chaque cas compte-tenu de ses particularités, niveau de formation généralement insuffisant qu’il faut compléter en interne ou en externe avec parfois des reconversions (un tourneur-fraiseur devenant menuisier), handicap physique, fragilité psychologique. Le résultat humain est spectaculaire : des hommes et des femmes sont remises debout et retrouvent le gout de vivre. Le droit de licenciement subsiste, mais pour l’instant aucun licenciement n’a été prononcé.

Certes, l’expérience coute en termes financiers. Actipôle est en déficit (moins de 10% du budget), la récupération des indemnités (18 000 euros), la subvention versée par l’Etat et le produit des ventes ne suffisent pas.

Aussi l’expérimentation a des adversaires et la direction du Budget s’est longtemps opposée à sa poursuite. Néanmoins, l’Assemblée Nationale vient de voter à l’unanimité une extension à 60 territoires et le prolongement pour les expériences en cours. Plus que l’effet quantitatif (la solution n’étant pas généralisable) compte l’effet qualitatif. Il est montré que des hommes et des femmes abattues par les circonstances de la vie peuvent se relever, à condition qu’élus, fonctionnaires, entrepreneurs, bénévoles mobilisent leurs compétences et leur capacité de dévouement.

Actypoles comme Goutelas devraient se développer. A Thiers, la liste d’attente est de cent chômeurs volontaires et les utopistes n’ont pas dit leur dernier mot.

TROISIEME UTOPIE


UN UTOPISTE PIONNIER DE L’ART ABSTRAIT A SAINT-ETIENNE


A priori, créer une collection d’art abstrait dans une ville ouvrière de province de taille moyenne, sans tradition culturelle et dépourvue d’université, au début des années 50, est utopique. C’est pourtant ce qu’a réalisé Maurice Allemand (1906-79) nommé conservateur du musée municipal à Saint Etienne en 1947, où l’art moderne est absent. Il dispose de peu de moyens financiers et se heurte au scepticisme ou à l’hostilité de la bourgeoisie locale, qui l’accuse de « corrompre la jeunesse » Il parvient à créer un réseau, notamment avec des artistes vivants qui lui font des dons. Il se tourne vers les milieux considérés comme « peu cultivés » mais sans préjugés. Il considère que sa mission a une dimension pédagogique.

Le musée est transformé et est rebaptisé musée d’art moderne et contemporain. Des expositions d’art moderne et contemporain sont organisées, dont « cinquante ans de collage » en 1964. Le musée est devenu un des grands musées de France en art abstrait, avec une collection de plusieurs dizaines d’artistes de premier plan. L’utopiste n’est plus mais le musée continue. Il n’est pas intervenu dans la construction du nouveau musée (1987r, une boite à chaussures recouvert d’un dallage en céramique noire peu séduisante, et des salles d’exposition d’une hauteur excessive.



Le premier FREUNDLICH acheté en France (1957)



SONIA DELAUNAY

Certaines utopies restent des rêves, au moins à vue humaine. C’est ce que rappelle, dans un salon de Goutelas, Gérard Lindeperg, à propos de l’utopie socialiste dans le département de la Loire. Gérard, historien, a été militant rocardien, député de la Loire, et a appartenu un temps à la direction du PS. Il est à un stade de la vie où l’on écrit ses mémoires. La Loire est un des premiers départements industriels en France. Les grèves y ont été nombreuses et violentes. Son histoire socialiste est atypique. En 1905, les militants ont rejeté l’unification autour de Guesde et de Jaurès, alors qu’en 1920, ils se rallient à l’internationale communiste. Après 1945, le PC monopolise l’héritage de la Résistance et est hégémonique à gauche. La bascule au profit du PS est trop tardive pour que ce département de gauche échappe durablement à la droite. Le rêve s’est peu incarné mais les rêveurs subsistent.

Pierre-Yves Cossé


Octobre 2020




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