• pierre-yves cossé

Pas de retour au « quoi qu’il en coûte »


Le retour au "quoi qu'il en coute" ne semble pas possible pour la crise pétrolière en cours

Deux crises qu’il ne faut pas confondre

Les apparences peuvent faire croire que sur le plan économique crise du COVIDE et crise pétrolière sont de même nature. Dans les deux crises le pouvoir d’achat des ménages diminue, les circuits de production et de distribution sont désorganisés et les prix augmentent. Les politiques publiques devraient donc se ressembler. Il s’agirait de garantir le pouvoir d’achat des ménages et de protéger la trésorerie des entreprises en utilisant le levier des finances publiques : subventions, dotations en capital, prêts, garanties, sans se préoccuper des conséquences sur l’endettement public.

L’apparence est trompeuse. Ces crises sont différentes et n’appellent pas le même traitement.



Emmanuel Macron prononçant une allocution télévisée
Macron et le discours du "quoi qu'il en coute" lors de la crise du COVID

La crise du COVID ou une crise de l’offre


La crise du COVID est une crise de l’offre. De nombreuses entreprises, hors d’état de produire ou de distribuer, s’apprêtaient à licencier de façon massive leurs salariés, ajoutant au recul de la production un effondrement de la consommation. Un chômage dit « partiel », massif et généreusement indemnisé par l’Etat, a permis que la plupart des salariés conservent leur emploi, tandis que des prêts, également massifs, réduisaient fortement le risque de faillite. Cette crise est temporaire, même si l’issue n’est pas connue avec certitude du fait des rebondissements de l’épidémie. L’appareil productif étant intact, la production redémarre rapidement, et un certain rattrapage se produit. Même si certains changements se révélaient durables, télétravail, mobilité accrue de la main d’œuvre, et si plusieurs secteurs étaient durablement affaiblis (tourisme, transport aérien) le choc devrait être rapidement amorti. D’un point de vue macroéconomique, la trace la plus durable sera un fort accroissement de la dette publique, quel que soit le taux de remboursement des prêts consentis par l’Etat aux entreprises. Le slogan « quoiqu’il en coûte » est politiquement et économiquement justifié.


La crise pétrolière et l’appauvrissement des Français


Un appauvrissement des français apparait inéluctable face à la crise

La hausse du prix du pétrole et du gaz importé de l’étranger (les volumes ne sont pas pour l’instant concernés) s’analyse comme un prélèvement sur les ressources de la France et des Français, et elle les appauvrit. Il faut payer plus un produit essentiel difficilement substituable, au moins à court terme. L’Etat peut intervenir pour que ce prélèvement ne soit pas supporté en fonction du seul critère de la consommation de pétrole et de gaz mais modulé sur la base de critères économiques et sociaux. Le prélèvement ne sera pas pour autant effacé, il reste à la charge de la collectivité nationale, qui, à une échéance plus ou moins rapide, devra consentir à des hausses d’impôts ou à une réduction des interventions publiques.

D’un point de vue économique, le moindre mal est une répercussion rapide des hausses, une fois pour toutes, dans les prix supportés par les consommateurs afin qu’ils puissent adapter leurs comportements économiques. L’élasticité-prix jouant pour tous les produits, elles auront pour effet de réduire la consommation en volume. Croire que par des tours de passe-passe financiers le prélèvement puisse être annulé est un leurre. Cette baisse en volume devrait être accompagnée d’une lutte « antigaspi » tous azimuts. Les dispositifs sont connus : chauffage des habitations, ampoules électriques, vitesse de circulation sur les autoroutes… Il faut sélectionner les plus efficaces et les plus acceptables par la population. Ils seront plus crédibles s’ils s’appuient sur des politiques durables, comme la rénovation thermique des bâtiments, dont l’ampleur doit être accrue.

Une autre raison pour ne pas retarder la hausse supportée par le consommateur est qu’elle trouve sa place, de façon inattendue, dans la politique de transition énergétique mise en œuvre pour assurer l’habitabilité du monde. Elle a le même effet que la taxation carbone abandonnée suite à des manifestations violentes, avec une différence substantielle : la recette correspondante n’accroit pas les recettes de l’état mais la rente perçue par M. Poutine et autres producteurs de gaz et de pétrole.

Si la hausse a bien un caractère durable, des mesures du type « quoiqu’il en coûte » ne sont pas économiquement justifiées. Une adaptation la plus rapide possible des comportements doit être recherchée.


Les considérations strictement économiques sont politiquement inacceptables


Un discours de hausse délibérée des prix semble intenable à quelques semaines de l'élection présidentielle

Cette présentation « purement économique » est inacceptable par l’opinion et les dirigeants, surtout à quelques semaines de l‘élection présidentielle. Beaucoup de Français ne comprennent pas ce mécanisme d’appauvrissement collectif ou le rejettent. Ils considèrent que grâce à un mistigri économique et social, cette charge pourra être transféré aux plus riches qui sont en état de la supporter et que tout continuera comme avant.


Pour un Président, en fin de mandat, accaparé par le retour de la guerre en Europe, ce n’est pas le moment de faire de la pédagogie en expliquant à ses concitoyens le caractère inéluctable de leur appauvrissement et de limiter l’intervention publique à des soutiens sélectifs limités aux plus fragiles, ménages et entreprises. Au contraire, des mesures générales, qui à terme pourraient être aussi couteuses que le traitement du COVIDE, sont jugées nécessaires pour rendre les hausses moins douloureuses. La première victime de ce mistigri est EDF, pourtant société cotée en bourse ayant des actionnaires privés, qui devra limiter la hausse du tarif réglementé à 4% et dont le manque à gagner serait de 8 Mds en 2022. A terme, seul l’Etat sera en mesure de boucher les trous d’EDF moyennant des négociations difficiles avec la Commission Européenne. La baisse de 15 cm à la pompe sera, elle, supportée par le Budget et à terme par tous les Français. Bien sûr, les autres candidats à l’élection présidentielle trouvent ces mesures insuffisantes et exigent une neutralisation complète de ces hausses. Le gouvernement pourrait être obligé de prendre dans les prochaines semaines d’autres mesures, aussi générales, tout aussi couteuses.


Il n’est pas plus question de faire pression sur l’électeur et de l’agacer par des incitations, plus ou moins autoritaires, afin qu’il diminue sa consommation d’énergie, lorsqu’il le peut (ce n’est pas le cas de tous). La « chasse au gaspi » même rebaptisée « sobriété » fait démodé et n’est pas à l’ordre du jour. Tout au plus, quelques conseils et recommandations sont énoncées.


Et si le Président-Candidat avait de la chance…


Et si Emmanuel Macron était chanceux...

Cette politique peut être interprétée différemment, si on fait l’hypothèse que la hausse a un caractère provisoire. Il ne s’agit plus de palliatifs préélectoraux et de renvoi au prochain quinquennat des politiques d’ajustement mais de l’amortissement d’un choc temporaire, associé à un pari fondé sur une analyse politique. La guerre de M. Poutine, qui affaiblit substantiellement la Russie ne peut durer longtemps. Des négociations interviendront, incluant la question du pétrole et du gaz. La Russie a intérêt à conserver durablement les pays européens comme des clients stables et pourrait en contrepartie donner des garanties sur une stabilité des prix et des contrats. Les prix de marché baisseraient rapidement et reviendraient à des niveaux d’avant crise. Le pari est risqué. Personne ne peut dire à quel moment de telles négociations interviendront et si les prix d’après crise ne resteront pas élevés. Outre le retour à la confiance pas nécessairement immédiat, l’insuffisance des investissements ces dernières années peut être une source de tensions durables. Comme disait Raymond Aron, pour faire de la politique il faut avoir la chance avec soi. Et Emmanuel Macron semble être un chanceux. Il pourrait toucher le dividende politique et économique de sa politique attentiste mais « raisonnable ». Elle aurait facilité sa réélection et son cout financier serait supportable. Le nouveau Président mettrait fin aux mesures financières dispendieuses (souvent à caractère provisoire) et, auréolé de son succès, il disposerait de marges supplémentaires pour clarifier et accélérer une politique de transition énergétique et de maitrise de la dette publique. Si le pari échoue, le coût sera élevé.

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