• pierre-yves cossé

Nouveau Roosevelt ou Aventurier paisible ?







Nouveau Roosevelt ou Aventurier paisible ?



Les cent premiers jours de la présidence Biden on fait naître des espoirs dans le monde et en particulier en France.

La fonction présidentielle a été revalorisée. Le président s’est affirmé comme un leader connaissant le métier, maître de son verbe et de sa communication, entouré d’une équipe professionnelle, composée pour une large part d’ « anciens » de l’équipe Obama, multiculturelle et féminisée.


Une vice-présidente, symbole de la diversité


Il a su exprimer à diverses reprises son soutien aux milieux populaires fragilisés comme aux syndicats (création d’un syndicat chez Amazone) Il a dénoncé les cinquante-cinq sociétés qui n’avaient pas payé l’impôt malgré 40Mds de bénéfices et les 650 américains dont la richesse a augmenté de 1000 Mds durant la crise . Pour l’instant, le calme semble revenu aux Etats-Unis, facilité par le demi-silence de Trump. En quelques semaines, l’image des Etats- Unis s’est améliorée.


Biden devant le Congrès : il n’a pas trébuché


Il est allé vite, a pris de nombreuses initiatives , en commençant par une accélération de la vaccination (210 millions en cent jours), unifié un parti démocrate divisé et contourné l’obstacle du Congrès. Son expérience de sénateur pendant plusieurs décennies a été fort utile. Le septuagénaire trébuche sur des marches d’escaliers mais pas sur celles de la procédure parlementaire. Son discours devant le Congrès a montré une capacité à s’exprimer en termes simples, directs, voire émouvants, combinant fermeté et proximité.

En politique intérieure, il n’a pas connu de revers significatif, sauf peut-être pour l’immigration, sujet éminemment complexe et difficilement soluble. Il a aboli ou assoupli les mesures de son prédécesseurs ( construction du mur, régularisations…) suscitant un appel d’air qui inquiète. Il n’est pas sûr que sa vice-présidente, Kamala Harris, très présente dès les premiers jours, puisse venir à bout du dossier des négociations avec les pays d’Amérique Latine sur les migrants.


En politique internationale, sa marge de manœuvre est étroite, l’ hyperpuissance américaine ayant vécu. Le temps des invectives n’est plus, les alliés sont à nouveau consultés (pas toujours) mais America First reste la constante, ce qui implique de futures mesures protectionnistes (le Buy America). Il n’y a pas que le style, sur le climat et l’Iran, c’est la rupture, même si les politiques nouvelles sont encore floues.


Avec la Chine, une fermeté à la Trump


Pour le reste, la continuité l’emporte, Afghanistan, Chine, Moyen-Orient, Corée du Nord. Un doute subsiste sur la place de la défense des Droits de l’Homme dans la politique internationale du nouveau président. Poutine est qualifié de killer comme si tous les chefs des grands états ne faisaient pas exécuter par des commandos, dans des conditions parfaitement illégales, leurs « ennemis publics » Les seuls à l’avoir reconnu ont été Trump et le bavard François Hollande. Biden sera lui aussi un killer. Les limites de la politique des Droits de l’Homme vont rapidement apparaitre.


Deux killers comme tous les chefs des grands états


Chaque état finit toujours par mettre au premier plan la défense de ses intérêts propres, économiques, commerciaux, militaires et à reléguer les valeurs dans la protestation verbale. Comment croire que la défense des Ouighours passera avant l’attraction du marché intérieur américain (30% du marché mondial ? Ou que celle de l’opposant Navalny l’emportera sur les exigences de négociations relatives aux armes nucléaires ? Le cynisme du pays des droits de l’homme à l’égard de la dictature égyptienne, plus sanglante que celle de Moubarak, et de son président décoré d’un haut grade dans la Légion d’Honneur, afin de reprendre une place prépondérante sur le marché des armements de l’Egypte est un exemple très actuel du « réalisme » des états.


En France, le phénomène Biden suscite un vif intérêt et presque une fascination au sein d’une gauche, à la recherche d’un leader comestible. Loin de l’ antiaméricanisme qui est historiquement un élément de son identité. Une attirance un peu comparable était apparue à l’égard d’Obama. N’est-ce pas lui qui a mis fin au secret fiscal de la Suisse, et non l’Union Européenne, associée pourtant par traité avec la confédération helvétique ? En fixant l’objectif d’un impôt sur les bénéfices des sociétés internationales, Biden ne va-t-il pas plus loin que son prédécesseur, dans un contexte économique et politique différent ? L’injection massive de fonds publics dans l’économie constituerait un précédent, dont devraient s’inspirer les politiques français.

Au risque de déplaire, le suivisme, comme une admiration sans bornes sont peu réfléchies.


Le privilège incomparable d’émettre la monnaie utilisée et réclamée par tous


- Les Etats-Unis imposent au monde leur monnaie, le dollar, qu’ ils émettent pour l’instant sans contrainte. Le premier plan American Rescue Plan ne prévoit pas d’augmentation d’ impôts. Il sera couvert par les recettes résultant d’une croissance plus forte et par un supplément de déficit budgétaire, financé par l’émission d’obligations du Trésor des Etats-Unis. Compte tenu des l’abondance des liquidités, ces obligations trouveront facilement preneur, même si la Chine sera moins acheteuse que dans le passé, alors que son excédent commercial devrait croitre et qu’elle reste incapable d’imposer le renminbi comme monnaie de substitution. Ce privilège du dollar est le monopole des Etats-Unis. La France, elle, première émettrice de dette dans la zone euro en 2021, est soumise aux contraintes du marché et de l’appartenance à cette zone. Un gonflement substantiel et rapide de sa dette publique inquiéterait rapidement les marchés et se traduirait par une hausse des taux, qu’elle devrait supporter. Elle se retrouverait rapidement dans la situation qu’a connue l’Italie, dépendante de Bruxelles et du FMI. La politique américaine de relance massive ne peut s’appliquer à la France.


- Des sommes astronomiques sont citées dans la presse, 5 900 milliards de dollars ( plus du quart du PIB) pour les trois plans Biden, sans que la distinction entre l’acquis et le projeté soit toujours faite. Or, on peut douter de la faisabilité des deux plans qui restent à adopter. Le plan infrastructures 2200 Md), American Jobs Plan est économiquement fondé du fait des retards accumulés et du parti pris en faveur de la transition écologique mais il doit être financé par la hausse des impôts des sociétés et des plus riches. La voix prépondérante de Kamala Harris risque de ne pas suffire pour faire adopter de telles hausses par le Sénat. Le troisième plan, L’American Families Plan (1800 Mds) est également fondé, il comblerait en partie le retard des politiques sociales par rapport à l’Europe, par exemple en développant des écoles maternelles gratuites ou en instaurant la gratuité des premières années de l’enseignement supérieur. L’ adoption de ces deux plans dépend pour une part des résultats obtenus par le premier plan.


- Le plan en vigueur, l’American Rescue Plan, soit 1 900 Mds s’ajoute aux 900 Mds votés fin décembre pendant l’interrègne. Son application pose des problèmes.


1931 et 2021, des situations de départ très différentes .


Le président Biden s’est cru dans une situation comparable à celle de Roosevelt lançant le New Deal, faisant face à un chômage massif et à un effondrement massif de la demande. Ce n’est nullement la situation de l’économie des Etats-Unis début 2021. Elle croît au rythme annuel de 6,4% en rythme annuel (1,6% pour le premier trimestre) Le revenu total des Américains a augmenté de 11% au premier trimestre par rapport à la moyenne 2020, en raison des transferts sociaux et notamment des chèques généreusement distribués, alors que leurs revenus salariaux augmentent à nouveau en 2021. Du jamais vu. On peut parler de boom post-pandémique lié aux progrès de la vaccination, s’accompagnant d’une baisse rapide du chômage. Jo Biden ne saurait être comparé à FDR, ne serait-ce que parce que les situations de départ sont très différentes.


Il en résulte déjà des déséquilibres accrus. Le déficit des échanges extérieurs explose et risque d’atteindre un record. Le déficit budgétaire, au premier trimestre, est en hausse de 1000 Mds par rapport à l’année précédente, les recettes couvrent seulement la moitié des dépenses fédérales. Surtout, les prix augmentent, passant de 1,5% à 2,3% sur un an. Les taux d’intérêt sont redevenus largement positifs (1,6% à dix ans) et une hausse des taux d’intérêt par la FED est envisagée par les experts.


Même pour les Etats-Unis, la potion Biden est excessive. Il est peu probable que ses conseillers ne l’aient pas averti. Une explication à cette fuite en avant est qu’il est déjà en campagne pour les élections du midterm. Il veut susciter un choc de confiance durable dans l’opinion, beaucoup plus favorable à des interventions publiques depuis la Covide, notamment en faisant du social et en dénonçant les plus riches. Il est vrai que sa politique est populaire et qu’il ne veut pas se trouver bloqué comme Obama après l’élection à mi-mandat. Il joue sur les effets d’annonce, sachant que deux de ces plans s’étaleront sur une dizaine d’années et qu’ils seront réduits par le congrès. Il court cependant un risque si la hausse des prix devait dériver en inflation durable accompagnée de hausses significatives et répétitives des taux d’intérêt.


L’Europe doit s’inquiéter à la fois des excès de cette politique conjoncturelle, qui pourrait être contagieuse , s’agissant de l’inflation et des taux d’intérêt, et de la puissance de ce concurrent, dont la capacité d’innovation est plus forte que jamais.

Il est urgent de garder la mesure dans l’évaluation de ce « New Deal » aventureux.


Pierre-Yves Cossé


8 mai 2021

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