• pierre-yves cossé

Mon Général,


Comme souvent, les meilleurs livres sur la France contemporaine et ses « grands hommes » sont écrits par des étrangers, qui ne sont pas partie prenante dans nos querelles intestines et disposent du recul nécessaire. C’est le cas avec le « De GAULLE / une certaine idée de la France » de Julian Jackson. Seuil. L’ouvrage de 846 pages (hors annexes) et est beaucoup plus détaillé que le Lacouture, œuvre de journaliste plus que d’historien. Aucune page n’est inutile, tellement le sujet est à rebondissements et les archives abondantes. Au premier chef, celles de De Gaulle, « Lettres, notes et carnets » en plus des Mémoires (3volumes) des Discours et Messages (5 volumes) et des écrits de l’entre-deux guerres. Puis, celles des centaines de témoins et acteurs, qui, conscients de vivre des moments historiques, ont écrit leurs journaux et mis sur du papier leurs souvenirs. Il semble que le professeur d’histoire britannique ait tout lu ou presque. Il en résulte un quasi roman d’aventures foisonnant et fascinant, où la partie internationale est mise en valeur, et particulièrement les relations entre le Général et les Britanniques.


Bayeux légitime le Général


L’aspect comique n’est pas absent : bons mots du Général, incidents insolites et une scène digne d’une anthologie du cinéma, la visite à Bayeux du 14 Juin 44, jour où De Gaulle est autorisé à poser à nouveau ses pieds sur le sol de France. Après avoir présenté ses respects à Montgomery, il part en jeep avec le général Béthouard pour la sous-préfecture normande (15 000 h) conservatrice, et pétainiste où la Résistance n’est guère présente. A un moment, la jeep s’arrête et est entourée d’un groupe d’habitants qui, voyant les quatre étoiles de Béthouard et n’ayant aucune idée de ce à quoi de Gaulle ressemble, prend le premier pour le second. Dans la ville, cohabitent un groupe d’officier des Affaires civiles alliées, le sous-préfet nommé par Vichy, un évêque pétainiste et un Comité de Libération qui appelle à l’épuration par voie d’affiches. Des haut-parleurs ont annoncé l’arrivée du Général. Celui-ci se rend à la sous-préfecture où il est accueilli par le fonctionnaire de Vichy qui a décroché le portrait de Pétain avant d’aller saluer le Général. La transition d’un régime à l’autre se fait en quelques minutes. Puis de Gaulle se rend à pied sur la grand-place où il prononce un discours. Il appelle les Normands à « continuer le combat » Le public n’est guère ému mais applaudit très fort. Un court métrage est produit en hâte par les services du CFLN qui présente la visite comme un triomphe. Pour la presse internationale, le pouvoir du Général a été légitimé par le peuple de Bayeux. De Gaulle laisse sur place François Coulet, son Commissaire de la République. L’évêque n’est pas content : Coulet est protestant.


Le lecteur, même s’il croit connaître l’histoire, apprendra, plus ou moins, en fonction de son histoire propre et de sa culture. Il corrigera des interprétations ou appréciations inexactes, largement répandues, notamment sur la période de guerre et l’Algérie. Il éprouvera des sentiments contradictoires : admiration, agacement, voire fureur, tout en sachant qu’il ne saurait être objectif à l’égard d’un personnage légendaire, devenu un mythe.


La face sombre : Ingratitude et Vengeance

La face sombre du grand homme n’est pas cachée. L’ingratitude à l’égard de ses collaborateurs et ses fidèles est une constante. Jamais un mot de remerciement ou une manifestation de reconnaissance, quel que soit le niveau, simples chefs de cabinet ou Premiers Ministres, Michel Debré ou Gorges Pompidou (quoique ce dernier ait eu un jeu personnel après l’élection présidentielle de 1965) Le Grand Homme est pragmatique, il se sert des hommes en fonction des circonstances, toujours au nom de la France avec qui il se confond. Un des exemples les plus choquants est celui des Résistants qu’il marginalise sans ménagements dès le territoire libéré. Le Grand Homme est ingrat, il se doit aussi d’être cynique. Il utilise son charme, pour séduire avec succès son interlocuteur, tel Adenauer invité à passer la nuit à la Boisserie (ce fut le seul étranger à être invité) en lui cachant qu’il négocie dans son dos un triumvirat à trois avec les Américains et les Anglais.

Le Grand Homme, chat écorché, n’oublie pas et peut se venger, quelques dizaines d’années après. Il se joue du Premier Ministre Mac Millan lors de son refus de l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun (« Ne pleurez pas milord ») lui faisant payer les avanies subies à Londres. Comment ne pas croire que l’antiaméricanisme viscéral du Président de la V e République n’est pas dû pour une part à l’opposition forcenée et durable de Roosevelt à son égard ? La dureté présidentielle à l’égard de Jean Monnet trouve une de ses origines dans la mission que lui avait confié Roosevelt à Alger, en vue de son élimination au profit de Giraud.


Le Militaire peu soucieux des pertes humaines

Le Grand Homme est aussi un militaire, peu soucieux des pertes humaines, en temps de guerre (impossible de ne pas casser des œufs) comme en temps de paix -les morts européens de Charonne ne le préoccupent pas plus que les morts musulmans du 17 octobre 61. En mai 68, il donna l’ordre de tirer sur les manifestants, ordre bloqué par le Premier Ministre, le Ministre de l’intérieur et le Préfet de Police. Du militaire, il conserve un vocabulaire de corps de garde et recourt aux insultes lors de ses entretiens musclés avec de dirigeants anglais, comparables à celles proférées par Hitler et ses proches, selon les victimes.


Le Grand Homme : la force de caractère…

Julien Jackson ne dissimule pas plus son admiration. L’Homme du 18 Juin est incontestablement un grand homme. Le plus évident est sa force de caractère, exemplaire en juin 40, lorsqu’il décide de continuer, quasiment seul, le combat mais exemplaire aussi après l’échec de Dakar (automne 40) et son quasi enfermement à Londres suite aux conflits qui l’opposent à Churchill ou lors de son « exil » entre 1946 et 1958. Cette force de caractère est associée à un courage physique lui aussi exemplaire, celui du combattant de la Grande Guerre, du colonel de blindés en juin 40, ou du Président en butte aux attentats de l’OAS. La contrepartie, ce sont les moment dépressifs, nombreux et intenses, même si à chaque fois, il se relève. Plus exceptionnel, peut-être, sa capacité de discernement, appuyée sur une forte culture, son intelligence stratégique et ses visions lumineuses, voire prophétiques.


Le Visionnaire…

les Visionnaires de Juin 40


Qui avait compris en juin 40, en dehors de Churchill, que la guerre était mondiale et que les puissances de l’Axe finiraient par perdre ? Tous, ou presque, en France et même au Royaume Uni, étaient convaincus que Hitler avait gagné la guerre, que l’armistice allait dans quelques mois être suivie d’une paix allemande et qu’il fallait se préparer à vivre le moins mal possible dans une Europe allemande. Sur bien d’autres sujets, les visions du Général ou ses prédictions se sont révélées fondées, avant la guerre (le rôle des blindés) pendant la guerre (le désastre de Vichy) et après la guerre (l’engagement des Etats-Unis au Vietnam, le conflit israélo-palestinien, l’opposition entre l’URSS et la Chine) De Gaulle croyait peu aux idéologies. Il ne parlait pas de l’URSS mais de la Russie et était convaincu que le communisme passerait. Il croyait plus aux empires et à leur continuité. Staline était le tsar de toutes les Russies et il finirait par s’opposer à l’empereur de Chine. Sur certains points, il n’a compris qu’avec retard, comme le mouvement irrépressible de décolonisation mais beaucoup moins tardivement que la plupart des hommes politiques français. Il a aussi déliré, soit lors de violentes colères, ou lorsque son opposition aux Anglo- saxons lui fait perdre tout sens du réel.


L’acteur et l’orateur

Caractère exceptionnel, Intellectuel de haute volée mais aussi acteur prodigieux. A Londres, en position de faiblesse, il combinait charme, violence et mensonges. Impossible de savoir si toutes ses colères étaient sincères ou simulées. Elles étaient une composante de sa technique de négociation : commencer par dire non, se fâcher, claquer la porte (au sens propre) rompre tout contact, laisser ses collaborateurs réparer une partie des pots cassés quitte à les déjuger, puis selon les cas changer d’avis et accepter un compromis pragmatique. Même s’il n’obtenait pas gain de cause, il avait épuisé ses interlocuteurs. Certains des combats de la France Libre étaient « donquichottesques » préséance, querelles coloniales (Syrie et Liban) il utilise lui-même ce qualitatif, ils lui ont couté cher.

Ce comportement n’aurait pas suffi à le maintenir debout si la pertinence d’un bon nombre de ses analyses et son éloquence ne finissaient par imposer le respect. Des hommes politiques comme Churchill ou Kennedy étaient impressionnés par l’étendue de sa culture et la magie de sa parole radiodiffusée. Quel président ou chef de gouvernement aurait pu citer Nietzsche à bon escient ? Son message le jour du débarquement a fait monter les larmes au visage d’un Churchill, qui, quelques heures plus tôt, voulait l’enfermer et le renvoyer à Alger.


un discours historique


Qui ne se souvient de son discours à l’Hôtel de Ville le 25 Aout 44 ? Il prétendait éprouver des difficultés dans la rédaction (il est vrai que ses brouillons sont très raturés) mai il n’en avait aucune à les apprendre par cœur, du fait de sa prodigieuse mémoire. Ce grand orateur de radio apprit en 1958 à devenir un grand acteur de télévision. Après quelques leçons données par des spécialistes, il sut poser sa voix, regarder et utiliser ses bras à bon escient. L’art de l’acteur s’épanouit complétement dans les conférences de presse présidentielles, des spectacles qui rythmaient la vie de la cinquième république. Elles commençaient souvent par des leçons d’histoire et de géographie (la Chine) et se terminaient par des réponses à des questions qui n’avaient pas été posées. Tout, ou presque, avait été appris par cœur. L’auditeur pouvait se rappeler le prologue de Jean « Au commencement était le Verbe et le Verbe s’est fait chair »

Petite qualité mais pas des moindres : son honnêteté scrupuleuse. Un des exemples fameux est le compteur électrique qu’il avait fait installer à l’Elysée pour évaluer sa consommation électrique et celle de sa famille et régler la facture. Raymond Aubrac, Commissaire de la République à Marseille, raconte que lors de la visite mouvementée du nouveau chef de gouvernement à Marseille, il avait fait un chèque pour payer son déjeuner et celui des Parisiens qui l’accompagnaient.


MON DE GAULLE

« Tout Français a été, est ou sera gaulliste » aurait dit l’intéressé. Il est inévitable que j’aie été gaulliste, à la vérité, ni très souvent, ni très longtemps. Mon premier souvenir se situe, après la Libération, dans ma ville natale, Nantes, à qui le général rendait visite. Le public se pressait Cours Saint Pierre près de la cathédrale. Encore petit, ne voyant rien, je demandai à mon voisin de me hisser sur ses épaules. Un militaire de grande taille marchait seul à grands pas, saluant la foule de ses bras grands ouverts.

En 1956, à Sciences Po, de Gaulle était pour moi un homme politique à la retraite. L’homme du 18 juin méritait considération, quoique je sous-estimais l’épopée de la France Libre, et j’admirais l’auteur des Mémoires de Guerre avec sa très belle langue, proche du latin de mes études (ablatif absolu compris) Sur les grands sujets qui préoccupaient ma génération, décolonisation, Europe, de Gaulle était un homme du passé. Il était chef de gouvernement lors des événements de Sétif, il avait nommé à la tête de l’Indochine l’amiral d’Argenlieu qui avait précipité la guerre, et n’avait jamais dénoncé ce conflit sans issue (contrairement à Mendès-France)


l’hebdomadaire ultra Algérie Française de Michel DEBRE


Il s’était tu sur l’Algérie mais son disciple le plus bruyant, Michel Debré, ne cessait de tonner contre les tenants de la négociation et l’« Anti- France » Les rares et sympathiques « gaullistes de gauche » et le discours de Brazzaville qui n’ouvrait nullement la voie à la décolonisation ne rétablissaient l’équilibre. Sur l’Europe, il avait été contre tout, CED (trop jeune, le problème m’était passé au- dessus de la tête) Marché Commun.


La Poursuite de la Guerre d’Algérie

Dans la confusion de mai 58, mon diagnostic était que si de Gaulle n’avait pas conçu un putsch militaire, il était prêt à exploiter les désordres d’Alger soutenus par l’armée pour abattre un régime chancelant et revenir au pouvoir. La majorité des étudiants n’avait aucune sympathie pour ce régime et ses dirigeants (détail significatif pour un président de l’UNEF : le budget 58 de l’éducation nationale n’était toujours pas adopté) et nous ne redoutions guère une dictature gaulliste, contrairement au parti communiste. Notre critère, c’était l’Algérie. Ferait-il la paix ? Le « Je vous ai compris » du balcon du GG pouvait être considéré comme une habileté nécessaire compte-tenu du rapport de forces. Malheureusement, quelques jours plus tard, à Mostaganem, il s’écria : « Vive l’Algérie…française » Plus de doute était possible. La guerre d’Algérie allait continuer en dépit du prestige du général sur une partie de la population musulmane.


J’ai assisté au discours de présentation de la constitution, le 3 Septembre, place de la République. La mise en scène de Malraux m’avait impressionné, l’orateur, dont l’apparition fut quasiment magique, avait été éloquent. De manière générale, le nouveau style du pouvoir avec les palinodies de la quatrième finissante. Cela ne m’a pas empêché de voter non, l’Algérie n’étant pas la seule raison. Michel Debré, garde des sceaux avait lancé des poursuites contre François Borella, leader de la « minorité UNEF » et agrégatif de droit public en tant que coorganisateur d’une conférence étudiante pour une solution du problème algérienne, à laquelle avaient assisté des dirigeants du FLN. J’étais intervenu, en vain, auprès d’un grand gaulliste de

gauche, Louis François, pour arrêter les poursuites. Récent titulaire d’un diplôme de Droit Public, je critiquais d’autres points majeurs : le mode d’élection non démocratique du Président de la République (« l’élu du seigle et de la châtaigne » selon mon professeur de droit Vedel) la Communauté (ni une fédération, ni une confédération) qui n’aurait pas d’avenir et l’article 16 (quoique le souvenir de juin 40 et d’Albert Lebrun incitait à modérer la critique)

Nous n’avions que partiellement raison. La guerre d’Algérie s’est bien poursuivie durant quatre ans et a même été plus sanglante. La Communauté n’a pas vécu, de même que le mode d’élection du Président de la République. Mais nous sous-estimions le préalable des institutions, il était impossible de résoudre le problème algérien avec les institutions de la quatrième république et sans article 16. De plus, nous n’avions pas de solution de rechange. J’avais adhéré à l’éphémère Union des Forces Démocratiques (UFD) mais j’étais conscient qu’une coalition autour de Pierre Mendès-France, soutenue par les communistes eut été minoritaire et aurait renforcé les risques de putsch militaire.


Une fin de guerre longue et douloureuse

Avec le discours du 16 Septembre 1959 sur l’autodétermination, un rapprochement s’imposait. Une sortie était possible, même si la voie était encore confuse. Après la semaine des barricades (1960) toute hésitation était exclue : il fallait être un gaulliste militant. La République était menacée et la France au bord de la guerre civile. Etant sous l’uniforme en Algérie, je distribuai des tracts gaullistes en compagnie de plusieurs énarques, en liaison avec le Ministre de l’Algérie, Louis Joxe, par l’intermédiaire d’un énarque, son fils Pierre, en dépit de menaces précises de l’OAS. La tentative du quarteron de généraux montra que nos craintes n’étaient pas excessives et je résistai modestement en tant que militaire du contingent à la hiérarchie militaire complice ou félonne.

Je fus dans le camp des oui pour les deux derniers référendums, tout en déplorant le temps perdu : négociations avortées de Melun, ultimes combats sanglants et inutiles, manœuvres de division (Sahara, partition) Les efforts de retardement du Général furent vains, il n’arracha aucune concession au FLN, ni sur le Sahara, ni sur Mers El Kébir, ni sur le monopole de représentation du FLN ( qui continue de peser sur l’Algérie en 2021) ni sur une période de transition qui aurait adouci la condition des Pieds Noirs (de quelques années et pas de…trois mois) Le soulagement ressenti en avril 62 fut fortement réduit par les désordres en Algérie après le premier juillet, le rapatriement massif des pieds noirs et le sort fait aux harkis. La dureté de de Gaulle qui ne voulait plus entendre parler de l’Algérie fut extrême, selon ses proches : « toutcela ne serait pas arrivé aux pieds noirs si l’OAS ne s’était pas sentie parmi eux comme un poisson dans l’eau…N’essayez-pas de m’apitoyer » Cette page…nous l’avons tournée » et sur les harkis : « Aucun ne doit être embarqué pour la métropole sans l’ordre exprès et formel du ministre des armées…ils ne demandent qu’à revenir des clochards aux frais de la France… »


Un président élu par les Français apparemment tout puissant

Je retournai au non lors du référendum su l’élection du Président de la République au suffrage universel, mais un non ambigu et hypocrite. L’énarque ne pouvait accepter une révision de la constitution par la voie de l’article 11 mais le militant de gauche souhaitait une élection du président par l’ensemble des citoyens. Maurice Duverger dans le Monde et Georges Vedel expliquaient que c’était la seule procédure qui permettrait à la gauche de lever l’hypothèque communiste. On rêvait même d’un second tour Pinay/Mendès-France, espérant à tort convaincre le second d’accepter la constitution et le système électoral de la cinquième République. De plus, le cartel des non » était un repoussoir, il incluait, par exemple Paul Reynaud, un survivant de la troisième et Guy Mollet, l’homme qui avait capitulé en 1956.

Le double succès électoral, le référendum et les législatives, fit croire à une solidité durable du régime et de son chef. Il est incontestable que la cinquième République était beaucoup plus efficace que la précédente. Dès 58, de très nombreuses réformes qui attendaient depuis des années furent mises en œuvre. L’aménagement du territoire et les équipements collectifs connurent un nouvel essor (IV e plan) La fonction publique, à laquelle j’appartenais, y était sensible.

La politique internationale pouvait se regarder comme un spectacle quasi permanent. On aimait certaines scènes, notamment les voyages, qui rappelaient des souvenirs d’enfance, ceux de Tintin. L’acteur jouait avec talent de sa prestance et de sa mémoire, commençant ses discours dans la langue du pays visité. Le voyage le plus réussi se déroula en 1963 dans l’Allemagne Fédérale (De Gaulle parlait parfaitement l’allemand) Certaines formules faisaient mouche (Vive le Québec…libre) Une fois le rideau retombé, les suites concrètes étaient faibles, voire nulles, comme les voyages en Amérique latine ou dans les pays de l’Est. A côté du spectacle, les initiatives tendant à affirmer une distance entre les blocs, recueillaient l’adhésion, même si le vernis systématiquement américain était parfois superfétatoire. Ce qui rendait difficile une adhésion sans réserve, c’était le postulat que la France restait une grande puissance, siégeant au Conseil de Sécurité, et devait occuper le premier rang, alors qu’elle était devenue une puissance moyenne. Les résultats limités de cette politique de grandeur n’étaient pas dus à l’acteur mais au rapport de forces. Ce postulat gaulliste entretenait fâcheusement une illusion dans l’opinion, dont la France ne s’est jamais complètement débarrassée. La détention de l’arme nucléaire était, dans l’esprit du Général, une composante essentielle de sa politique de grandeur, arme politique plus que militaire. J’étais de ceux qui considéraient que la prolifération des armes nucléaires est un des plus grands dangers que court l’humanité, que la France a contribué à cette prolifération et que la disparition du nucléaire militaire est un objectif majeur à long terme.

Les conflits sociaux n’avaient nullement disparu (grève des mineurs) et une certaine vie politique subsistait. Ainsi, la campagne de JJ Servan Schreiber, dans l’Express, sur « Monsieur X » et la candidature éphémère de Gaston Deferre, suscitèrent un intérêt à gauche, même si l’alliance avec le MRP ne pouvait conduire qu’à l’impasse. J’avoue n’avoir guère adhéré à la candidature de F Mitterrand en 1965, l’ancien garde des sceaux qui avait refusé la grâce aux nationalistes algériens enfermés à Barberousse et la prétendue victime de l’attentat bidon de l’Observatoire. Son score fut une surprise, il était plus qu’encourageant et montrait que la succession de De Gaulle était ouverte, même à un candidat de gauche.


Défilé des Champs Elysée : un succès spectaculaire et éphémère


En mai 68, le Président de la République ne fut pas le personnage central et sa victoire finale ne fit pas illusion. Sa succession était quasiment ouverte, surtout à droite avec Georges Pompidou qui ne dissimulait plus son impatience. En Avril 69, je mis dans l’urne mon dernier non. Ce ne fut pas un non joyeux. Si son succès était prévisible, il déboucherait très probablement sur une victoire de Georges Pompidou, compte tenu de la faiblesse et de la division de la gauche. De plus le texte référendaire comportait des éléments positifs. Il débarrasserait la démocratie française du Sénat, la chambre qui a renversé Léon Blum et bloqué de nombreuses réformes dont l’impôt sur le revenu et le vote des femmes, une assemblée dominée par le troisième âge, voire le quatrième. Dernier élément positif : les propositions sur la décentralisation. Le Général démissionna comme il l’avait annoncé, la République rentrait dans la normalité, voire dans la médiocrité.




Pierre-Yves Cossé


8 Février 2021

Posts récents

Voir tout