• pierre-yves cossé

MITTERRAND VS ROCARD

Mis à jour : févr. 10



Les Français aiment la politique, ou au moins une partie d’entre eux. Depuis le 14 Janvier, l’Atelier, qui connut son heure de gloire-Charles Dullin- accueille de nombreux spectateurs pour revivre un évènement vieux de quarante ans, la compétition François Mitterrand Michel Rocard pour la candidature à l’élection présidentielle de 1981.


L’auteur est un professeur des Ecoles bordelais, Georges Naudy, auteur d’une douzaine de comédies, qui pour la première fois a une de ses pièces montées par un metteur en scène professionnel, Éric Cyvanian. Agé de quarante six ans, il n’a pas vécu personnellement l’évènement. Il a travaillé sur ce qu’ont dit ou écrit les deux hommes politiques, la plupart du temps bien après l’évènement, et marque une préférence pour le vainqueur. Les anachronismes sont fréquents, probablement délibérés. Georges Naudy a écrit à la fois la page d’une histoire que les jeunes n’ont pas connue et une comédie animée par les multiples formules assassines et percutantes du futur président de la République La compétition est concentrée sur un seul moment, une rencontre, mi-réelle mi-fictive, au domicile du premier secrétaire du parti socialiste à l’automne 1980.


La scène s’ouvre sur un François Mitterrand marmoréen, joué excellemment par un septuagénaire Philippe Magnan. Il est assis à son bureau entouré de ses livres, treize rangées qui vont jusqu’au plafond et lit une vieille édition de l’Apologie de Socrate.


Il est exact que la lecture et les livres ont tenu une grande place dans la vie de FM. Souvenir personnel. Faisant partie de la nombreuse cohorte qui accompagnait le nouveau président lors de sa visite d’Etat en Israël. Nous étions à la veille d’un discours annoncé comme historique à la Knesset. Je fus chargé par Jacques Delors de remettre des documents à celui censé préparer son discours. Venant à bout des nombreux gardes du corps, j’entrai dans une grande chambre de l’hôtel King David. Il se tenait allongé dans une chaise longue sur le balcon offrant une très belle vue sur les remparts de Soliman le Magnifique, mordorés au soleil couchant, et lisait un roman. Je déposai discrètement les documents sur la table et sortis. Il ne s’était pas retourné. Une de ses amies m’a raconté que revenant en avion de Gordes, où il avait passé le week- end avec Anne Pingeot, un dimanche soir d’élections, il refusa que des informations soient demandées au pilote sur les résultats, ne voulant pas être dérangé dans sa lecture. A propos de son compétiteur li disait « Quelle inculture ! » pendant que le compétiteur répétait : « Quelle incompétence ! » A un moment des quatre-vingt-cinq minutes de l’échange, l’amateur des vieilles éditions fait toucher et respirer un livre ancien. Le rival ne ressent rien, ce genre de vieilles choses ne l’intéresse pas. A la fin, FM demande à MR de réciter quelques vers de son choix. Après hésitation, Il choisit un poème assez scolaire, le genre d’œuvres que l’auteur doit faire lire par ses élèves, Ma Petite Maison, il commence sa récitation puis s’arrête, FM achève.





François Mitterrand a parfaitement compris le jeu de Michel Rocard dès le premier jour de son adhésion au PS : être candidat à la présidence, en jouant sur l’opinion et la société civile, sur son modernisme et sa compétence économique. En Novembre 1980, Michel Rocard a presque réussi. Il est apprécié des médias et tous les sondages montrent qu’il

peut battre Valery Giscard d’Estaing, contrairement à celui qui a échoué à deux élections présidentielles. Son entourage est convaincu que Mitterrand renoncera à se présenter, sous-estimant le formidable appétit de pouvoir du sexagénaire. Il doit le convaincre qu’en aucun cas il renoncera à être candidat. Il le dit dès le début et le répète à tout bout de champ comme s’il voulait à la fois convaincre F Mitterrand et se convaincre lui-même.





Tous les moyens de dissuasion sont bons pour F Mitterrand. Il lui fait boire quatre verres de vin blanc des Charentes, seule boisson proposée ; à la fin, Michel Rocard est HS. Il est vrai que MR aimait le vin blanc, il buvait abondamment du gros plant du pays nantais sur son dériveur lesté au large des côtes bretonnes mais il tenait parfaitement l’alcool. Il utilise sa maîtrise du verbe, sa culture et sa méchanceté pour déstabiliser l’adversaire, lui faire prendre conscience de sa fragilité et de ses faiblesses, bref le casser, avec calme et méthode. C’est un florilège de formules assassines et de bons mots, qui fusent et font rire. Michel Rocard n’est même pas digne de son mépris « qui se mérite », il est transparent, le jouet des médias et des grands patrons. Sur sa candidature, il change plusieurs fois de positions, pour troubler le plus possible son visiteur : soit il n’a pas pris sa position et toutes les hypothèses sont possible, soit-il ne sera pas candidat et soutiendra celle de Rocard, susurrant qu’il pourrait être son Premier Ministre. Ce dernier n’en croit pas un mot.

Michel Rocard est joué par Cyrille Eldin, que l’on a souvent vu à la télévision. Il est beaucoup moins convaincant que Philippe Magnan. Il est vrai que dans la pièce il ne joue pas le beau rôle et que la relative médiocrité de l’acteur a peut-être été voulue par le metteur en scène, Éric Civanyan.


Il commence par répondre par des formules insolentes, sensiblement moins méchantes que celles de son hôte. Puis, il bascule dans le réquisitoire et énumère les affaires mitterrandiennes : Vichy, la guerre d’Algérie et l’exécution des prisonniers de Barberousse -un crime pour les Rocardiens-, l’Observatoire, les relations avec les persécuteurs des Juifs (en fait le cas Bousquet ne sortira que beaucoup plus tard)


Cette tirade n’est nullement crédible. En 1979, aucun membre du PS, même les plus farouches adversaires du Premier Secrétaire ne se serait permis d’attaquer ainsi l’Empereur de Solférino. La révérence et le culte ne souffraient aucune exception. J’ai été témoin de l’appel téléphonique passé par Michel Rocard à François Mitterrand pour lui annoncer l’appel de Conflans Saint Honorine. Le ton était empreint de révérence. On eut dit un chef de bureau s’adressant à son ministre. Je le lui fis remarquer, craignant que cela soit compris comme un signe de faiblesse de la part d’un politique qui n’a jamais compris que le rapport de forces. L’échange fut bref, François Mitterrand indiquant que cette annonce de candidature lui semblait prématurée.


La controverse sur le programme commun, l’économie et le socialisme était attendue. François Mitterrand dénonce les monopoles et traite l’inspecteur des finances de comptable, qui ferait un excellent ministre du budget dans un gouvernement de droite. M Rocard rétorque par la phrase de Bettelheim : lorsque l’on cesse de compter, c’est la peine des travailleurs que l’on ne compte pas. Il rappelle les contraintes économiques, compétitivité des entreprises et montée du chômage, déséquilibre extérieur et endettement de l’Etat (c’est un anachronisme, l’endettement extérieur de l’Etat était quasiment nul sous Raymond Barre) et les échecs du passé, le Cartel des Gauches en 1932 (!!)





La fin de la pièce va au-delà de la joute intellectuelle. François Mitterrand parvient à faire parler M Rocard de son père avec qui les relations étaient limitées. Le physicien, un des pères de la bombe atomique n’avait que mépris pour la politique et les activités « littéraires » de son fils et ne croyait pas à son avenir politique. Le fils était avide d’une reconnaissance, qui se manifestera plus tard. Mitterrand jouant de cette fragilité se positionne en second père bien décidé à castrer ce fils avant de le rejeter.


L’appel de Conflans Saint Honorine sera lancé. Ce sera un échec. Michel Rocard se retirera. Il sera marginalisé durant la campagne électorale et toute la durée du premier septennat. En 1988, les deux rivaux se retrouvent. Le président réélu nomme M Rocard premier ministre avec l’espoir qu’il s’effondrera au bout de quelques mois et qu’il ne pourra plus être son successeur, ce dont il ne voulait à aucun prix. M Rocard résista et il fallut le congédier. Pendant près de trois ans, le Président dut chaque semaine recevoir son Premier Ministre et l’écouter. Il ne l’avait pas complètement enterré en 1980. La politique fait naitre des couples imprévus et impitoyables.


A la fin du spectacle, on entend la voix de Michel Rocard annonçant qu’il ne sera jamais candidat contre le Premier Secrétaire. J’ai cru reconnaitre le discours prononcé au congrès de Metz un an plus tôt, où il excluait la confrontation directe. Cet engagement n’est pas évoqué par G Naudy qui voulait créer un suspense, même au détriment des faits.



Pierre-Yves Cossé


7 Février 2020

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