• pierre-yves cossé

Michel Rocard, Parlementaire Européen


En 1994, la plupart des commentateurs considèrent que les espoirs présidentiels de Michel Rocard ne sont plus de saison et qu’il est un homme politique fini. À la suite des très mauvais résultats de la liste qu’il conduisait aux élections européennes de 1993, dus pour une large part à la liste Tapie inspirée par François Mitterrand, il avait démissionné de son poste de Premier Secrétaire du PS. Placardisé au Parlement européen, âgé de 64 ans, il lui restait à attendre la retraite (qui ne vint jamais) et son sort n’intéressait guère.


L'ENA à Strasbourg


La Commanderie à Strasbourg, ancienne prison, puis lieu de culte des Hospitaliers, restaurée pour accueillir l’ENA, aujourd’hui moribonde. Le grand amphithéâtre hébergea le colloque , Michel Rocard, un énarque célèbre.

(Les travaux du colloque seront accessibles dans quelques jours sur les sites des organisations organisatrices)


Lors du colloque organisé à Strasbourg (6et 7 octobre) sur Michel Rocard et l’Europe, par l’Association Michel Rocard org et la Fondation JeanJaurès, historiens et témoins, français et étrangers ont montré qu’il fut, non pas un semi- retraité passif mais un parlementaire, actif, efficace et influent, pendant ses trois mandats, soit quinze ans. Cette dernière partie de sa vie politique est peu connue. Il est vrai que l’Europe intéresse peu nos médias, en particulier les débats du parlement européen et que la technicité des débats, dans lesquels s’impliquait le nouveau parlementaire rebutait les journalistes.



Un parlement où se décide pour une part notre avenir (la transition écologique) peu apprécié des Français


Mal élu en 1994, il fut accueilli avec scepticisme par ses collègues étrangers. Ce serait un exemple supplémentaire de ces recalés français de la politique que l’on console avec un mandat européen, que l’on voit rarement, notamment dans les commissions et qui, faute de compétence, ont peu de poids dans les débats. Ce vice français est particulièrement répandu dans le groupe socialiste, divisé entre courants hostiles. En contrepartie, il avait quelques complices, rencontrés lors de réunions de l’internationale socialiste ou dans ses fonctions de Premier Ministre, qui furent heureux de le retrouver. Sa parfaite maîtrise de l’anglais et sa grande sociabilité (déjeuners compris) facilitèrent les premiers contacts

Ce qui surprit d’abord, ce fut son assiduité. Rappelons que la LGV n’a été achevée qu’en 2007 et que le vieux monsieur devait se lever tôt pour prendre son train. Sa capacité à entrer dans les sujets les plus techniques fut admirée. Ce fils d’ingénieur considérait que la politique c’est tout autant la mise en œuvre, l’application concrète que l’affirmation de grands principes.


La bataille victorieuse des logiciels libres

Ses succès impressionnèrent, principalement sur la question des « logiciels libres » La bataille fut longue et féroce. Il la gagna contre le Commissaire en charge du dossier, les GAFA et le clan atlantique. Combien de batailles ont-elles été gagnées à Strasbourg contre les GAFA ? Il sut expliquer et convaincre, avec l’appui des jeunes inventeurs de logiciels. Cet activisme européen ne l’empêcha pas de continuer à écrire des livres, autre sujet d’admiration pour de nombreux collègues.

L’ex-Secrétaire général du PSU, militant de l’Europe des Travailleurs, se battit également sur des sujets sociaux, souvent limités, mais victorieusement comme l’assurance maladie complémentaire.

Sa simplicité, son respect de l’adversaire et son sens du collectif furent mis à son crédit. Il savait écouter, débattre, parfois s’assoupissait un peu , avant de prendre la parole pour des interventions d’une vingtaine de minutes, situant le problème dans une perspective historique et comparative. Moments de flamboyance, qui séduisaient la majorité de l’assistance-parfois limitée à une dizaine de parlementaires- mais qui agaçaient certains .

Il subit sans broncher le formalisme des règles parlementaires et les compromis passés entre les différents groupes. Il accepta d’abandonner à mi-mandat la présidence de la Commission Emploi et Affaires sociales (1999 2002) où il s’était fortement engagé, en raison d’un accord passé avec les Italiens et de prendre la Commission de la Culture. Président de la Commission de la Coopération et du Développement (1997- 99), il défendit les Accords de Lomé et fit de nombreux déplacements. Il fut aussi membre de la Commission des Affaires Etrangères.


Il a été président de trois commissions, mais pas de l’Assemblée, faute de soutien des socialistes français


En 2004, son investiture par le PS à fut difficile. Il fut relégué dans le Sud-Est mais sa liste arriva en tête. Après ce succès, beaucoup de ses collègues strasbourgeois s’attendaient à ce que la France présente sa candidature à la présidence de l’Assemblée. Il avait l’expérience, la dimension internationale et la vision. Il n’en fut rien. Il était plus apprécié de ses camarades socialistes étrangers que de ses camarades français. Le groupe français était divisé et le Président Hollande le trouvait trop vieux. Il avait 74 ans. Il ne manifesta aucune rancœur.

En revanche, les critiques de M Rocard, à l’égard de l’Europe, formulées de façon abrupte, étaient peu appréciées. L’intuition était souvent juste mais la formulation provocante. Il troubla nombre de ses partisans. D’abord internationaliste, sa vision était planétaire, surtout à la fin de sa vie. L’Europe était pour lui un champ d ‘action indispensable, qu’il ne fallait en aucun cas déserter. La Paix , ayant été durant toute sa vie une préoccupation première, l’Europe lui apparaissait comme un espace de paix, régulé par des règles de droit.


Une armée européenne contribuant à la Paix dans le monde


Cette Europe devait devenir une puissance pour contribuer au maintien de la paix dans le monde. Il était partisan d’une armée européenne, ce qui le conduisait à souhaiter la sortie du Royaume Uni de l’Europe, souhait peu partagé par les tenants de l’Europe. Cela pourrait expliquer ses plaidoiries en faveur de l’entrée de la Turquie, puissance militaire dans l’Union Européenne, qui lui valurent de nombreuses critiques. Il est vrai que ce protestant ne confondait pas l’Europe et une éventuelle « civilisation chrétienne »

Déçu par une Europe qui manquait d’âme et de vision, une Grosse Suisse, il ne dissimula pas ses regrets, même à la tribune du Parlement. Néanmoins, ses collègues lui firent une standing ovation le dernier jour.


Pierre-Yves Cossé


Octobre 2021

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