• pierre-yves cossé

"Mes Années Chinoises" (Annette Wieworka)





Aliénation


Historienne, d’origine polonaise, Annette Wieworka a beaucoup écrit sur l’histoire juive et la Shoah. Agée de 73 ans, elle n’a pas oublié les sept années de sa vie où elle fut une militante marxiste- léniniste zélée. En aout 1970, elle tombe éperdument amoureuse de la Chine maoïste. Sept ans plus tard, elle constate que la Chine est morte en elle. Cette rupture bouleverse sa vie. Elle rompt avec son compagnon et tente de se suicider.


Au service de la Révolution chinoise


Dans Mes Années Chinoises- Stock, Annette Wieworka fait appel à sa mémoire et décrit les deux années (1974-76) où, en dépit de son mince bagage en chinois, elle s’est mise au service de la Révolution chinoise, avec son compagnon, comme professeur de français dans les faubourgs de Canton. Ils sont coupés du monde et médiocrement rémunérés. Son fils passe ses journées dans le jardin d’enfants qui accueille jusqu’à sept ans les enfants du personnel de l’institut. La prise en charge matérielle est remarquable et le dévouement des institutrices, sans formation particulière admirable.


L’Institut Universitaire de Canton à la fin de la Révolution Culturelle


Nous sommes à la fin de la Révolution culturelle, à une époque où l’intellectuel est déconsidéré. La pauvreté est extrême, les conditions de vie spartiates, même pour des invités étrangers (logement, nourriture) et le contrôle social omniprésent et permanent. Sur le campus, un haut- parleur débite tout le jour slogans et chants. Les contacts avec la population sont surveillés et limités. Les voyages sont rares et strictement encadrés. Les méthodes pédagogiques sont désuètes pour un enseignant français, ainsi que les livres et le matériel pédagogique. Les élèves sont bienveillants mais passifs. Le couple français cohabite avec quelques autres étrangers qui se sont mis également au service de la Révolution ; le plus « révolutionnaire » est le canadien et le plus mal à l’aise est le japonais, mal perçu dans la population. Le couple français est considéré comme râleur, protestant contre des comportements bureaucratiques et des brimades.

Néanmoins, la foi du couple dans la Révolution, qui n’est pas un diner de gala, est intacte. La Révolution n’est qu’à ses débuts, le peuple reste à éduquer, la pauvreté résulte de la guerre et des agressions impérialistes. La méfiance s’explique par les complots de l’étranger.


L’avènement de l’Homme Nouveau


ils contribuent à la construction de l’Homme Nouveau


Sur la vie politique chinoise, la seule voie d’information est la Sélection hebdomadaire du Monde, à une époque où le journal fait preuve de complaisance à l’égard de la Chine. La Révolution en Marche, l’avènement de l’Homme Nouveau, ils croient y participer à deux moments. Une semaine de décembre, où elle participe avec ses élèves à de grands travaux à la campagne. Elle loge dans une chambre qu’une paysanne a mis à disposition, avec des étudiantes allongées le soir sur des couches de paille de riz, à qui elle raconte des fables et des contes. Chaque matin, elle suit le drapeau rouge, la houe sur l’épaule gauche pour aller creuser la terre durcie par le froid sec. Elle cogne la terre d’un mouvement sec, adopte un pas un peu dansant pour porter la palanche qui meurtrit l’épaule. Quand elle voit le rectangle nivelé et les canaux rectilignes et quand elle pense à la rizière verdoyante qui sera plantée, elle éprouve une satisfaction profonde, elle a construit quelque chose de ses mains. A la fin, sont placardées des lettres sur de grandes feuille rouges pour remercier les paysans de leur accueil.


La seconde expérience de pratique révolutionnaire a lieu durant trois semaines au mois de mai dans une usine de fabrication de fil de soie. Sa participation au travail manuel consiste à surveiller quarante fils de soie, renouer ceux qui cassent, les renfiler dan l’anneau d’agate, pendant huit heures d’affilé. Elle est heureuse. A la cérémonie d’adieu, on chante à plusieurs reprises le tube de l’année : la Révolution culturelle, c’est bien. A son retour ,elle reprend sa place de dirigeante aux Amitiés franco-chinoises et s’enfonce dans l’activisme, meetings en province et week-ends militants.


Des raisons multiples à cet aveuglement


Pour tenter de comprendre ces sept années d’aliénation, il faut se replacer dans le contexte du début des années 70. L’anti-américanisme engendré par le soutien au FNL vietnamien et le mouvement de mai 1968 s’accompagnent d’un essor de groupes révolutionnaires. Pas en faveur du communisme soviétique, au moins chez les jeunes, en majorité « anti-stal » Le mouvement de la jeunesse communiste s’était fractionné en multiples courants. L’exotisme révolutionnaire est à la mode : Cuba avec Castro et le « Che » Le maoïsme a le charme du neuf et du lointain.


Le contexte ne suffit pas à expliquer ce manque de lucidité. Annette Wieworka relève son ignorance, elle est étudiante en lettres modernes à la Sorbonne et sa culture historique est très faible. Les sinologues sont peu connus et peu lus. Le besoin de transgression est, lui, très fort. Les filles ne veulent pas vivre comme leurs mères, enfermées dans des préoccupations matérielles, familiales et domestiques. Le fait que son parti, le PCMLF, soit une caricature du PCF des années 30 et que la Chine y joue le rôle qu’a joué l’URSSS pour le PCF ne la perturbe pas. Elle apprend la langue de bois et le sectarisme. Le parti et les « Amitiés franco-chinoises » qui se veulent une organisation de masse offrent un milieu de vie, parfois fraternel, rassurant en tout cas et des occasions de rencontres débouchant sur des liaisons durables. Ce fut le cas d’Annette.


La grande famine (1958-61) fait au moins une vingtaine de millions de victimes


Pourtant, la grande famine dite de trois ans, dont les victimes sont estimées entre 16 et 35 millions, qui a suivi le Grand Bond en avant, est déjà ancienne (1958-61) et connue…si l’on voulait connaitre. Raymond Aron, interrogé vers la fin de sa vie sur sa capacité à voir et à dénoncer avant les autres les régimes totalitaires répondit : pourtant, il n’y avait pas besoin d’être très intelligent, ce n’était pas très difficile, il suffisait de regarder et d’écouter.

Pourquoi, tant d’intellectuels s’y sont-ils refusé ? Par haine du bourgeois et refus du monde matérialiste, comme l’a soutenu François Furet, le grand historien de la Révolution Française ? Par besoin de se rassurer avec des systèmes cohérents et clos et souci de servir une grande cause ? Par anti-américanisme et anticapitalisme intransigeant ? Par croyance au rôle de l’ «avant-garde » et déconnexion avec les conditions concrètes de vie de leurs concitoyens ?


Aux limites de l’aliénation


Je ne saurais hiérarchiser. Pour ma part, je ne prétends pas avoir été un « raymond aron au petit pied » Comme tout jeune sensible, voire révolté par la misère du monde, je me suis interrogé sur le communisme. Par mes origines et ma formation, le matérialisme athée et la violence révolutionnaire m’étaient étrangers. J’avais lu jeune le Zéro et l’infini d’Arthur Koestler et J’ai choisi la liberté de Kravchenko. « Mes » premiers communistes, je les ai rencontrés à Sciences Po. Ils étaient peu nombreux, contrairement à la Sorbonne, et peu révolutionnaires. J’ai assisté à un cours de Jean Baby sur le marxisme. C’était une sorte de prêche suivi religieusement par les membres de la cellule et quelques autres zélotes. Le directeur de Sciences Po, Jacques Chapsal, m’avait confié que Baby avait été choisi, parce que son aura était faible et qu’il était peu susceptible de recruter des fidèles. J’ai été invité une année à la « reprise de cartes » présidée par le géographe Pierre George ; même atmosphère religieuse : les « méchants » étaient condamnés, les « bons » sanctifiés et la parole du prédicateur incontestée. C’était une époque où plusieurs chrétiens progressistes s’étaient convertis au communisme. Je cessais de m’interroger lorsqu’à l’automne 56, les blindés soviétiques anéantirent les soviets ouvriers de Budapest et tuent 3000 personnes. Comme le parti communiste français était incontournable, pour les tenants d’une alternative à gauche, j’étais convaincu qu’il fallait non seulement garder le contact mais discuter avec eux sur le « fond » Je prenais au sérieux les écrits des économistes communistes et par exemple je tentai de trouver un compromis sur la thèse de la « paupérisation absolue ou relative » François Mitterrand qui considérait que ce genre de débat n’était que du charabia avait raison.


Néanmoins, je tentais de m’accrocher aux branches. Le stalinisme était condamné, il avait perverti la révolution mais contrairement au brouet servi par le PCF, il ne fallait pas confondre Marx et Lénine, Lénine et Staline. C’était une époque où les étudiants de Prague avaient écrit sur une affiche « Léninerevient, ils sont devenus fous » Je compris assez rapidement que le retour à Lénine était un leurre : la dictature du prolétariat, le parti unique, le refus des libertés « bourgeoises » étaient déjà présents chez l’auteur de « Que faire ? » Mon attachement au « socialisme à visage humain » fut plus durable. En Hongrie, la répression fut si brutale et si rapide que l’ espoir d’une nouvelle forme de socialisme n’eut pas le temps de se développer ; le leader du mouvement, Imre Nagy fut exécuté en juin 58. Dix ans plus tard, la Révolution de Velours Tchèque dura plus longtemps et suscita de nouveaux espoirs. Un compromis parut possible pendant près d’un an , entre les autorités soviétiques et le communiste slovaque, Alexandre Dubcek. Je me souviens de ce matin du 21 aout 1968 où j’appris, consterné, l’intervention des forces du pacte de Varsovie. Le seul espoir à ne pas être déçu fut le Solidarnosc de Lech Walesa qui finit par imposer la démocratie, mais le socialisme, quelle qu’en fût la forme, n’était plus l’ordre du jour.

Une autre branche était le titisme avec l’autogestion yougoslave. J’ai longtemps possédé un livre épais, la Constitution Yougoslave. Tito était auréolé des succès de ses partisans contre l’armée allemande, de sa résistance victorieuse contre Staline et de son ouverture sur le tiers monde. En 1950, une autogestion connectée avec la planification fut mise en place. Elle donna une dimension nouvelle à l’expérience yougoslave. La rigueur de la dictature, la persécution des minorités ( religieuses notamment) la fragilité d’un système dont le seul ciment était Tito et son parti étaient méconnues. Les tenants français de l’autogestion cessèrent progressivement de se référer à l’expérience yougoslave, dont les résultats apparaissaient confus tant sur le plan économique que social et les pratiques peu démocratiques.


Mon rêve chinois


Le livre le plus vendu dans le monde (plusieurs milliards d’exemplaires) dans le monde après la bible)


Reste le rêve chinois. Je n’y fus pas insensible. Le pays exerçait une fascination par son histoire ancienne et récente. Un sentiment de culpabilité des occidentaux, hérité des guerres de l’opium et des concessions prédisposait à l’indulgence à l’égard des excès de la révolution chinoise. Mao avait une image à la fois puissante et trouble. J’ai longtemps détenu le « petit livre rouge » mais je ne suis pas sûr de l’avoir jamais lu. J’ai cru un temps aux vertus du Bond en avant. Les Chinois étaient en train d’inventer un nouveau mode de développement, qui permettrait aux pays pauvres d’accélérer leur industrialisation et de diffuser le progrès dans tout le pays. Les aciéries villageoises avaient un avenir. C’est ce que j’avais retenu de ma lecture quotidienne. L’échec final et les soubresauts de la vie politique chinoise, avec leur flot de condamnations et d’insultes, réduisirent mon intérêt. Il revint avec Deng Xiaoping : entre le capitalisme et le socialisme étatique, existerait-il une troisième voie ? Plus tard, je fus invité par les autorités chinoises à venir le constater, lorsque j’étais commissaire au plan. C’était juste après Tien an men et le moment ne me sembla pas opportun. Quant aux militants maoïstes, ils me semblaient aussi sectaires que leurs camarades « stal » quelles que soient leurs qualités personnelles et je n’éprouvais aucun besoin de débattre avec eux.


Outre le talent, ce qui me sépare le plus d’Annette Wieworka, c’est qu’elle fut une militante authentique, physiquement et intellectuellement engagée au service d’une cause, consentant à tous les sacrifices, bref sacrifiant sa vie. Ce ne fut nullement mon cas. J’étais trop « bourgeois » A 23 heures, je quittais les réunions enfumées ( c’est fou comme on fumait dans les cénacles de gauche) et les discussions interminables pour aller me coucher. J’acceptais de distribuer de journaux ou de tenter de vendre le journal mais je n’étais guère disponible pour le collage d’affiches : opération salissante, voire dangereuse ( on arrachait les affiches des adversaires qui exerçaient des représailles) et dégradante pour l’environnement urbain.


Pierre-Yves Cossé

3 juin 2021

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