• pierre-yves cossé

Lunettes Roses (6)

Mis à jour : févr. 13


Les Poètes et les Sardines


Mon Rose n’est pas seulement la couleur d’un événement ou d’un fait, ce peut être une voix, un visage ou un poème :


- L’itinéraire intime du poète




Les confidences de François Cheng à la Grande Librairie envoûtent le téléspectateur. Ce Chinois de 91 ans est arrivé en France, jeune homme et malade, après avoir survécu aux troubles de la guerre civile. Il choisit le prénom de François, en référence à Saint François et à cette colline où souffle l’Esprit. Son second choix est celui de la langue française dont il apprécie la densité, la structure et la musicalité. Il en donne un exemple en récitant deux de ses quatrains -une dramaturgie en quatre temps peu éloignée de celle d’un haïku- à deux reprises chacun, la première récitation pour la musicalité et la seconde pour le sens. Pour lui la vie est recherche de sens, un mot qui dans la langue française a trois acceptions, signification, direction, valeur. C’est souvent la nuit, entre deux phases du sommeil, que vient le vers cherché depuis des jours. Comme Proust, il s’est mis à écrire sur le tard, à cinquante ans et il continuera à travailler et composer jusqu’à la fin de ses jours. Cette recherche de sens lui a permis progressivement d’accéder à une position de surplomb sur le monde et les hommes ?

De ce nonagénaire, à l’aspect frêle et à la voix ferme, à la recherche de l’idée et du mot juste, émane un bonheur, qui n’est pas la sérénité de la vieillesse mais la passion contenue du chercheur au travail.

Dans son œuvre de poète, de romancier et de philosophe, la joie est partout présente. Sa joie, qui coexiste avec le mal et survient après la souffrance et le malheur, est d’ordre spirituel, elle est une forme de guérison, une victoire sur soi, il faut en faire cadeau aux autres.

La joie donne le gout de la beauté qui nous entoure, celle d’une fleur ou d’un visage, une beauté qui donne un sens au monde. L’homme s’oriente vers ce qui est beau parce qu’il a une âme. Une partie des malheurs de l’homme moderne est qu’il ne croit plus à l’existence de l’âme et qu’il se limite au matériel, à ce qui se compte et se mesure. L’âme, liée au souffle, donne la capacité d’aimer et de se relier à la transcendance. Elle est à la source de l’héroïsme (la force d’âme) Il cite Albert Camus, l’athée « l’âme, la dignité foncière de tout »

Il n’ignore pas le mal radical, le mal que l’homme inflige à l’homme, un abime sans fond. L’âme éclaire la Foi avec ses exigences, qui en Occident, la foi est la rencontre avec le fait christique, une proximité avec Jésus. La montée volontaire du Christ sur la croix, son sacrifice suprême et absolu, c’est l’Amour, qui s’oppose à l’Absolu du mal.

La conscience de la mort transforme la vie en création. Puisque la vie est unique et qu’elle nous est comptée, il faut à chaque instant avancer. C’est la perspective de la mort qui fonde notre élan vital. Ce qui peut faire peur, c’est la souffrance qui précède la mort. Il clôt son itinéraire en évoquant le chant orphique, celui d’un homme qui est descendu aux enfers et en est ressorti et dont le chant s’adresse au royaume des morts comme à celui des mortels. A sa manière, François Cheng est un Orphée à cheval sur le monde des vivants et celui des immortels.

A la fin de l’émission, est venu le rejoindre sur le plateau Daniel Tammet. Cet écrivain polyglotte et poète, d’origine anglaise, sort de l’ordinaire. Né autiste, à une époque où la maladie n’est pas diagnostiquée, il vit, enfant dans les nombres « ils me calment, ils me rassurent, mon esprit se promenait dans un paysage numérique où il n’y avait ni tristesse ni douleur » Il peut réciter pendant plusieurs heures des nombres premiers et est appelé l’homme-ordinateur. Il découvre le monde par la lecture des romans puis il sort de son isolement en choisissant une langue, le Français, et une foi, le catholicisme. Il a raconté sa conversion et son cheminement dans « Fragment de Paradis » Son positionnement et sa démarche le rapprochent du poète chinois.


- Le conte du poète créole




Dans un amphi de la rue des Saints Pères, Patrick Chamoiseau, qui occupe pour trois mois la chaire d’écrivain en résidence de Sciences-Po, à la suite de Marie Darrieussecq, lit un conte, écrit pour la circonstance : le conteur, la nuit et le panier. Moment de recueillement, ce natif de la Martinique, qui se définit comme un créole américain est un poète.

Le sort des encagés dans les cales des bateaux négriers et leur résistance sont le thème du conte. Cette résistance des esclaves s’exprime dans des contes subversifs. Lors des veillées funéraires au cœur de la plantation, le nègre renait à sa propre humanité. Le danseur active les corps. Le joueur de tambour fait revivre la polyrythmie africaine. Le chanteur retrouve par bribes les vieilles mélopées, vide le temps, vole dans l’espace. Le conteur a besoin de la nuit pour défaire le monde existant, pour s’éloigner du maître, qui est là, muet, à côté des esclaves. Il conjure par le verbe vivant les forces et les esprits, il fait feu de toutes les langues pour composer un langage qui suscitera émotion et tressaillements.

Puis, Patrick Chamoiseau répond à des questions sur le langage. Il s’est construit son langage, empruntant au créole et au français, « les deux s’articulant dans le désir-imaginant de toutes les langues possible » La rencontre des peuples et des civilisations s’est accélérée, le monde est en voie de créolisation. Ce qui importe, c’est la mise en relation.

L’esclave a été déchiré entre sa langue initiale et celle du colonisateur et son imaginaire est multiple. Il a créé une langue de travail partagée par le colon et l’esclave.

Un langage n’est pas un absolu, il a vocation à entrer en relations avec les autres. Les langues n’ont pas une vocation universelle, elles ne peuvent prétendre exprimer la totalité du monde, contrairement aux croyances simplistes du colonisateur.

Si le langage est un outil de captation, l’écrivain ne doit pas tout dire mais rester sobre. Il cite le vers d’Aimée Césaire « La mer a un goût d’ancêtre » et loue sa concision. Il ne doit pas trop dire pour ne pas sombrer dans l’indécence. Il lui faut se confronter avec l’impensable et construire des romans autour de l’impossible.


- Le lycéen guinéen réfugié et poète


Trois ans après son arrivée en France, Falmarès, dix-huit ans, élève d’un lycée vannetais, qui parlait soussou dans son pays natal, publie (2018) son son premier recueil de poèmes Soulagements. Le second s’appellera « il y a deux façons de vivre » Il raconte la mère morte dans ses bras, partie sans dire aurevoir, en un si long voyage sans retour. Il conte ses frères d’exil : migrants, cœurs froids et doux. L’exil :il neige dans ma tête froide, comme neige mon être. Le danger : le silence, c’est les ravisseurs, la mort tourne autour de nous.

Il rend hommage au mot :

« Il vient, m’inspire, me relaxe et me calme
Me parle, me réveille, m’émerveille, m’adore
M’endort.

Il célèbre la Bretagne qui lui rappelle le village de sa grand-mère ; le Morbihan dans ton sein, l’amour dans ton cœur, un nègre t’admire.

Il lit et écrit dans sa petite chambre au foyer des jeunes travailleurs. Convoqué à la préfecture, il est dans l’attente. Il garde le sourire, son éditeur lui a dit : » on naturalise bien les footballeurs, pourquoi pas les poètes.

Sans prétendre à l’universalité, la langue française s’enrichit. Les écrivains étrangers et les immigrés inventent des mots, développent un nouvel imaginaire, l’ouvrent sur des mondes inconnus. Nos institutions ont fini par le reconnaitre, François Cheng est académicien, Patrick Chamoiseau est Prix Goncourt. Il n’est pas besoin de mettre des lunettes roses pour s’en réjouir et même éprouver une certaine fierté, même si une part de nos concitoyens est réticente à l’égard de toutes les formes de métissage.


- Quand les sardines font reculer le requin



En Emilie- Romagne, Matéo Salvini et sa Ligue ont échoué, montrant que la montée du populisme et des extrêmes n’est pas irréversible. Si le bilan du centre-gauche était exemplaire dans cette région, c’est le mouvement citoyen, les Sardines, qui a permis ce net succès. Trois trentenaires avaient lancé un appel qui a été entendu principalement par des Jeunes. Ils ont été plusieurs dizaines de milliers, souriants, silencieux et serrés (comme des sardines) à manifester dans les rues et à s’opposer à l’extrême droite.

Comment multiplier les Sardines dans toute l’Italie ? Le requin se prépare à prendre sa revanche. Cette question qui devrait intéresser tous les Européens de progrès convaincus que les mobilisations populaires sont possibles et même efficaces.


Pierre-Yves Cossé


2 Février 2020

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