• pierre-yves cossé

Lettre Ouverte à François Bayrou

Mis à jour : juil. 18



Monsieur le Haut- Commissaire au Plan Pressenti,


Vous avez, à de nombreuses reprises, dénoncé la « dictature du court terme » et souhaité l’existence d’une boussole qui oriente l’action des pouvoirs publics. Il n’est donc pas surprenant que le Président et le nouveau Premier Ministre avancent votre nom comme Haut- Commissaire au Plan. Malheureusement, le Président prend l’habitude de distribuer les rôles sans expliciter simultanément le sujet de la pièce. Il vient de le faire pour le gouvernement. Il récidive pour un éventuel Haut- commissariat au Plan et son titulaire, alors que le flou est à exclure sur un sujet aussi controversé.


En tant qu’ancien Commissaire au Plan, du temps de Michel Rocard, et, au risque d’être naïf, je prends au sérieux ce qui n’est peut-être qu’un ballon d’essai sans volonté politique claire et j'attire votre attention sur six écueils pourraient faire trébucher le nouveau Haut- Commissaire, ils n’ont pas été hiérarchisés.



Ecueil de l’appellation.


Le terme de Plan est mal compris et obsolète. Il renvoie à des processus inadéquats dans une France ouverte et immergée dans la mondialisation. Ni le Gosplan soviétique, ni la planification chinoise, qui a contribué à l’extraordinaire expansion du pays, ni même le Plan Monnet ne peuvent servir de modèles. L’Etat ne dispose pas de moyens comparables. Rappelons qu’à la Libération, l’Etat fixait les salaires et les prix, que l’économie était protégée par des droits de douane et des contingents et que le « grand marché européen » n'existait pas. « Eclairer l’avenir » ne se fera pas au moyen d’un document unique et épais à caractère prévisionnel et normatif. Ajoutons que dans le nouveau gouvernement, le Ministre de l’Economie a la charge d’un Plan de relance et que le risque de confusion entre Plan et Plan est élevé. Une appellation adéquate doit évoquer la multiplicité des outils auxquels il faut recourir pour introduire le long terme dans la conduite des affaires publiques. On peut penser à un Haut- Commissaire à la Prospective et à la Planification stratégique, ou, peut-être un Haut- Commissaire à la Planification Publique, pour suggérer qu’il ne s’agit plus de faire « le Plan » mais de décliner un ensemble d’approches et de techniques regroupées autour du concept « planification et stratégie »


Ecueil de l’insertion administrative et du temps qui vous est compté.


La presse, indique que votre souhait d’un rattachement direct au Président de la République. Cela signifie que vous serez à l’écart des arbitrage interministériels, qui se font à Matignon autour du Premier Ministre. A l’Elysée, vous devrez trouver un modus vivendi avec la commission de 26 économistes-de renom-mis en place par le Président pour penser l’après-crise et travailler sur des problèmes structurels relevant du long terme (climat, inégalités démographie) Un rattachement direct à Emmanuel Macron indique que vous liez votre sort à celui d’un président qui termine son mandat en 2022. Dans un délai aussi court, il est impossible de mettre en place tous les outils d’une planification à long- terme, d’autant qu’un travail pédagogique auprès des administrations et du public doit être entrepris simultanément pour faire prendre en compte cette nouvelle approche. Une forte sélectivité et un calendrier strict sont impératifs.


"Faut il revenir au plan" cliquez sur l'image pour voir la vidéo.



Ecueil de l’impuissance ou de la dispersion.


Impuissance dans l’hypothèse où seraient confiés des missions au Haut- Commissariat, en l’absence de l’autorité et des moyens humains nécessaires (qui seront au démarrage l’équipe de France -Stratégie, lointain successeur du Commissariat Général au Plan) Ainsi « une coordination pour le plan de relance » selon les propos prêtés au président, est un leurre » La coordination et les arbitrages relèvent de la compétence du Premier Ministre. Et coordonner Bercy sur une action urgente c’est se heurter à un mur. La direction du Trésor s’est techniquement renforcée avec l’absorption de la Direction de la Prévision et la disparition du ministère de l’industrie, elle considère qu’elle est équipée pour traiter toutes les questions économiques. La toute puissante direction du Budget sera opposée à un Haut-Commissariat vu comme un risque de dépenses supplémentaires. Les deux directions dépendant du même ministre, M Lemaire, dont les pouvoirs et l’autorité sont renforcées, devraient converger, au moins pour éliminer les tiers. La dispersion serait une autre forme d’impuissance. Le Haut- Commissariat perdrait son temps dans d’innombrables comités et conseils, auxquels il serait invité, sans pouvoir peser sur les décisions.


Ecueil d’une délimitation imprécise des compétences, qui sont liées et horizontales.


Pour que le long- terme soit pris en considération, trois missions sont à combiner.

- Des études prospectives à long terme (2050 ?) qui ne sont évidemment pas des prévisions mais des visions d’avenirs possibles fondées sur des scénarios. Il ne s’agit pas pour le Haut-Commissariat de tout faire lui -même mais d’être une tête de réseau coordonnant des travaux menés dans les administrations, les universités et les organismes de recherche, de prendre en compte les études faites à l’étranger et d’en faire une synthèse après avoir organisé des débats, décentralisés si possible. Il vous faudra, Monsieur le Haut- Commissaire, toute votre autorité et expérience politique pour y parvenir, ainsi que l’appui du Président. Le souci d’indépendance est tel que faire travailler ensemble des experts est une tâche quasi surhumaine. Ces études débouchent sur une analyse des Forces et Faiblesses de la France dans des domaines stratégiques et sur la nécessité de définir des politiques volontaristes.

-Des programmes d’action à moyen terme, d’une durée variable, éventuellement divisés en plusieurs étapes, selon la nature des problèmes.

Ces programmes sont sélectifs. Si tout programmer, c’est ne rien programmer, des stratégies sur des problèmes essentiels comme la réduction de CO2 doivent être inclues. Ils contiennent des éléments quantitatifs, comme les investissements dans les infrastructures, ou des politiques plus qualitatives, dont la mise en œuvre se fait par l’intermédiaires d’acteurs publics et privés (dont les plans stratégiques des grandes entreprises) Le Haut- Commissariat n’élabore pas ces programmes. Il donne des conseils méthodologiques et procède à leur examen pour s’assurer qu’ils s’inscrivent dans la vision à long- terme qu’il a défini (Haut Conseil de la Planification).



- Un dispositif d’actualisation, en particulier en fonction de l’évolution du contexte international, d’évaluation des résultats obtenus et d’adaptation, si nécessaire en fonction notamment d’une programmation financière, nécessairement beaucoup plus courte (3 ans)

Ecueil d’une absence de concertation.

Dans une France fractionnée, elle est indispensable. Elle doit être diversifiée, quasi-permanente et recourir aux techniques numériques. Des innovations s,comme celles de France-Stratégie, sont un progrès.


Ecueil d’une déconnexion par rapport aux problèmes immédiats.


Pour un Maire, inséré dans le concret, le cahier des charges esquissé peut ne pas satisfaire l’homme d’action. Aussi, la lettre du Président de la République fixant vos attributions, pourrait vous confier, intuitu personae, quelques dossiers précis.


- Mobilité : des entreprises vont disparaître et des mutations nombreuses sont probables. La mobilité professionnelle et géographique, qui est traditionnellement faible, doit être accrue. Une action interministérielle et diversifiée, coordonnant Etat, Collectivités Locales et secteur privé (entreprises et organisations syndicales) est nécessaire. Il s’agit de préparer à des changements de métier au moyen de la formation continue, des stages et des expérimentations qui doivent être développées. Simultanément, il faut faciliter les changements de logement (HLM) et les transports de ces nouveaux mobiles.


- Territoires : ils pourraient être incités à mener des travaux de prospective et être aidés, s’ils le souhaitent : mise à la disposition d’experts, fournitures d’hypothèses exogènes (croissance mondiale, prix des matières premières…) Seraient organisés auprès Haut- Commissariat des échanges sur les méthodes, sur les expériences de prospective et de planification stratégique, ainsi que sur les innovations décentralisées à caractère économique et social.


- « Verdissement des investissements » : le plan de relance décidé dans l’urgence ne pourra traiter qu’une partie de ce sujet prioritaire. Une réflexion beaucoup plus approfondie sur le long-terme, avec le concours des entreprises, est nécessaire.

Ces écueils sont nombreux mais vous disposez d’une forte autorité politique. Vous serez écouté sinon entendu, alors que dans notre système de plus politisé, un haut-commissaire, fonctionnaire, même éminent ne l’est plus guère.


Pierre- Yves Cossé

13 Juillet

PS: Le Haut -Commissaire ne pourra s’installer dans le bureau de Jean Monnet. L’hôtel de Vogué, rue de Martignac a été vendu, dans le cadre d’une politique d’économies budgétaires. Trouver un nouveau lieu adéquat a une dimension symbolique.

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