• pierre-yves cossé

LES MURS BLANCS





Le Personnalisme


A vingt ans, me référant au Que sais-je d’Emmanuel Mounier, je me disais personnaliste. Je pensais retrouver ce bréviaire de 133 pages dans ma bibliothèque, annoté par mes soins. Il y est bien, dans une édition de 1957, mais son propriétaire était mon épouse qui ne l’avait pas annoté. Mounier y appelait à construire une société nouvelle – en ce sens il était révolutionnaire- l’axe ne serait plus l’individu, être isolé, dévoyé par la société bourgeoise, mais la « personne », engagée dans une communauté. Il fustigeait le libéralisme, l’individualisme et le marxisme « petite sœur malade du capitalisme »


Une revue qui a mené tous les bons combats.


En 1931, il crée un mouvement et la revue Esprit. Esprit sera de tous les bons combats : antifascisme, opposition aux Accords de Munich et au Franquisme, appui au Front Populaire, participation à la Résistance, puis, après la mort précoce d’Emmanuel Mounier (1950), lutte pour la décolonisation et la négociation en Algérie, liaison étroite avec les dissidents soviétiques mais elle fut divisée et hésitante en Mai 1968. Emmanuel Mounier était un catholique engagé ,convaincu , pratiquant, et laïc. Esprit, tout en traitant de sujets religieux, comme la défense des prêtres-ouvriers, se tenait à la lisière des institutions ecclésiastiques ( comme des autres) et de la hiérarchie, se situant sur le « seuil » Un terme que j’aimais bien, il avait été choisi après la Libération par Paul Flamant, un « personnaliste », pour sa maison d’édition ouverte sur le monde. Je n’aime pas les portes fermées.


Dans les années 50 et 60, les « personnalistes » jouaient un rôle important dans la vie intellectuelle, voire politique. Ils publiaient beaucoup. Je lisais chaque semaine dans le Monde le « feuilleton philosophique » de Jean Lacroix, un autre « personnaliste » Je lisais, également et régulièrement , Esprit, et je m’en inspirais même pour mes exposés de Sciences Po, à mon détriment, son jargon philosophico- spiritualiste, parfois verbeux, étant inadapté au genre de l’Ecole.


Enfin, si je n’ai pas eu de contacts directs avec la génération des fondateurs, Mounier, Fraisse, Domenach, j’ai connu plusieurs de leurs successeurs ou des collaborateurs de la revue : Paul Thibaud (un Nantais) qui fut un temps rédacteur en chef, Jacques Julliard, Robert Chapuis ou à la fin Guy Coq, voire Michel Rocard qui échangeait avec Paul Ricoeur. Un certain nombre d’entre eux avait exercé des responsabilités dans un mouvement d’Action Catholique, la JEC, auquel j’ai appartenu.


Plus personne, ou presque, ne se dit encore « personnaliste », en commençant par Esprit, qui a tué le père. La rupture s’est faite lors du cinquantième anniversaire en 1998. Paul Ricoeur écrit : Que meure le personnalisme et que vive la personne. Un sous-titre est ajouté à la revue « Changer la culture et la politique » L’individualisme l’a emporté et l’engagement se concentre sur des causes partielles. Les chrétiens progressistes, voir les cathos de gauche ont quasiment disparu. Les maitres d’antan sont démodés et la Révolution n’est plus à l’ordre du jour. Reste une revue parmi d’autres, dont le journal à plusieurs voix continue d’être apprécié.


Les lecteurs, qui n’ont aucune connivence avec cette histoire et ses protagonistes, risquent d’être médiocrement intéressés par Les Murs Blancs (Grasset) écrits par les petits- enfants d’un des fondateurs, Léa et Hugo Domenach. Ce livre d’histoire est trop anecdotique mais il n’est pas complaisant. On peut même reprocher aux auteurs d’avoir remué beaucoup de linge sale familial et de ne pas avoir laissé cette charge à des historiens professionnels.


Un Havre de Paix


un havre de paix aux portes de Paris


Un des premiers intérêts est la durée exceptionnelle (1939/1990) de cette expérience de vie communautaire dans le lieu-dit Les Murs Blancs, où ont vécu six familles d’intellectuels. Les utopies sont généralement plus courtes Ces « murs blancs » entourent un immense parc situé à Châtenay-Malabry. Juste avant la déclaration de la guerre, Paul Fraisse et Emmanuel Mounier achètent la propriété, un havre de paix : champ peuplé d’arbres parfois rares et gigantesques à perte de vue, verger où prospèrent des dizaines de pommiers, poiriers, cerisiers, noisetiers, noyer ,groseillers, framboisiers… et des bâtiments délabrés. A l’époque, c’était la campagne. Compte tenu de la guerre et de l’Occupation, le vrai départ sera en 1945.


Emmanuel Mounier, l’inventeur d’un phalanstère.


Pour Mounier, ce sera un lieu de pensée, de recueillement et d’action, en vue de résoudre les grands problèmes du monde, un point d’ancrage pour Esprit. Un rez de chaussée est aménagé pour organiser des réunions et accueillir des gens de passage. Les familles Mounier et Fraisse sont bientôt rejointes par celles d l’historien Henri Marrou. Ce n’est pas un monastère, chaque famille jouit d’une pleine autonomie. Pas de cuisine communautaire mais une buanderie commune, qui disparaitra avec l’achat par chaque famille de machines à laver. Une constitution « mur blanquiste » énonce dans son article premier qu’il n’y a dans la demeure : « ni propriétaires, ni locataires, ni oppresseurs, ni opprimés » Quelques règles encadrent la vie quotidienne : usage des parties communes, partage des fruits du verger et répartition (toute théorique) des tâches. Un dîner communautaire mensuel est prévu. Les maisons sont toujours ouvertes. Les enfants appelleront tous les adultes « oncle » ou « tante » Toute l’année, ils profitent de l’immense parc, un paradis, ils y jouent et y font du sport. Ces règles n’empêcheront pas les conflits, souvent vifs, même s’ils portent sur des questions mineures. La convivialité est limitée, « ce sont des gens qui vivaient dans leurs têtes et pas avec les autres »


Un lieu productif et fécond


La réussite des Murs Blancs, c’est avant tout le bouillonnement des rencontres, des discussions , des échanges, et la richesse des travaux écrits, qui aboutissent à une production intellectuelle d’une exceptionnelle qualité. La diversité et la qualité des participants expliquent cette réussite. A côté des résidents, qui changent avec le temps (Baboulène) sont invités des collaborateurs d’Esprit, des syndicalistes et des fonctionnaires (Jacques Delors) des universitaires ou chercheurs français ou étrangers (Stanley Hoffman, Ivan Illich, des journalistes (Jean Lacouture) ainsi que des hommes politiques (même François Mitterrand) Jacques Julliard ou Philippe Meyer affirment devoir beaucoup aux Murs Blancs. Philippe Meyer précise « avoir presque tout appris des plumes expérimentés d’Esprit, dont Jean - Marie Domenach, qui faisait réécrire les papiers plusieurs dizaines de fois. Le dimanche après-midi est consacré à des réunions et des échanges. L’éclectisme était la règle, même si la mouvance « deuxième gauche » était dominante. L’engagement en faveur de la négociation en Algérie a un prix : menaces, perquisition, garde à vue. Sont hébergées des personnes qui fuient l’OAS, voire la police française. C’est l’Age d’Or, où Ricoeur, Domenach Marrou publient leurs plus grands ouvrages.


Les Points Faibles des Intellectuels


Ces intellectuels ont leurs faiblesses. Ce ne sont ni des manuels ni des gestionnaires et leurs moyens financiers sont limités ; le parc est mal entretenu et l’entretien repose sur un seul homme, Paul Fraisse, qui le fait payer en multipliant règles et contrôles ( ne pas mettre de tables dans le jardin…). Ces professeurs ne sont pas des féministes. Certaines épouses ont participé à la Résistance et travaillent, d’autres, plus nombreuses sont au service de la carrière de leurs maris et de leur famille , s’occupant de la maison et des enfants. L’épouse d’ Henri Marrou, licenciée d’histoire, est son chauffeur, le conduisant chaque semaine à la Sorbonne. Une autre, incroyante, se croit obligée d’accompagner son mari à la messe. Plus graves, « trop occupés à sauver le monde », ils ne s’occupent guère de leurs enfants. Certes, ils ont des principes d’éducation ; l’on ne parle pas de sexe et leur comportement est apparemment irréprochable. Les études ont une grande importance et la plupart des enfants sont des premiers de classe. La pratique religieuse est souhaitée mais leur liberté est respectée. Les débats entre parents et enfants sont rares, les adultes restant dans leur univers, comme c’était la pratique à l’époque.


La Fin


Les mœurs changent, notamment après 1968. Les filles veulent être traitées comme leurs frères et s’émancipent. La pratique religieuse diminue, l’incroyance croit, ce qui attriste les parents. Un ado fugue. La drogue franchit les murs , des plans de cocaïne apparaissent au fond du parc, sans que les parents le remarquent. Il en est de même avec l’homosexualité, inconnue à la génération précédente.

On ne peut plus guère parler de communauté, mais tout au plus d’une copropriété quelque peu contraignante, dont certains cherchent à sortir.


Le dernier patron des « Murs Blancs »


Paul Ricoeur, dont Mounier avait dit « il fera une œuvre » ,est le dernier successeur d’Emmanuel Mounier. Il est présenté indécis, incapable de prendre des décisions, comme animateur, voire lâche, et médiocre comme père. Il ne parvient pas à arrêter la déchéance de son fils, homosexuel et drogué, il accueille deux de ses compagnons, dont l’un deviendra un collaborateur. Il fera partir à leur demande son fils, qui se suicidera.

Ricoeur meurt en 2006 et la dernière habitante « historique » en 2009.


L’Assistant Emmanuel Macron


Ce même Ricoeur fut le dernier à travailler et recevoir dans le pavillon jaune. L’un de ses visiteurs deviendra Président de la République, Emmanuel Macron. Il assistera le philosophe lors de la rédaction de La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli et pendant deux ans il se rendra aux Murs Blancs chaque semaine, y compris quand Ricoeur part en vacances et lui laisse les clés.

In fine, il recevra les auteurs et le dernier chapitre est consacré à l’entretien accordé à l’Elysée. Il indique avoir « appris à lire un texte philosophique à ses côtés et, être entré à Esprit grâce à lui, une revue à qui il doit beaucoup » Il lui doit aussi son engagement en politique. Il lui a insufflé un intérêt pour la chose publique. Ma formation auprès de Ricoeur l’a gardé du cynisme. Il dit s’être inspiré du philosophe dans les questions de bioéthique et dans son dialogue avec les religions. La notion de moindre mal que Ricoeur a théorisée a aussi influencé ses décisions. Il prend ses distances avec la deuxième gauche qui s’est embourgeoisée, enfermée dans la bienséance, notamment sur les questions d’immigration. Il reconnait, cependant, une filiation au sujet de la décolonisation : « L’anticolonialisme me vient des Murs Blancs et des positions courageuses de ces intellectuels, dont Michel Rocard, qui fait le premier rapport sur les camps en Algérie ».


Par le hasard des publications, un autre livre conte une expérience de vie commune et a plus de succès que Les Murs Blancs, La Familia Grande de Camilia Kouchner (que je n’ai pas lu). Au premier abord, quelques points communs: un grand domaine, des intellectuels de gauche parisiens, des adultes et des enfants mélangés. Mais les différences l’emportent. Il s’agit d’intellectuels, hommes et femmes, « libérés » de la foi religieuse et des normes sexuelles, féministes, pour qui le plaisir, qui justifie presque tout, tient pour une bonne part dans un épanouissement sexuel sans entraves. Ils sont narcissiques, riches et peuvent dépenser sans compter pour leurs loisirs, restaurants et voyages. Si l’on juge un arbre à ses fruits, on préférera Les Murs Blancs à La Casa Grande.


Pierre-Yves Cossé


Mars 2021



COMMENTAIRE:


JFM

J’ai bien connu la « tribu » des « Murs Blancs » : Ricoeur, Fraisse, Domenach - et aussi Michel Winock, que tu ne mentionnes pas, quand j’étais élu à Châtenay-Malabry.

J’étais notamment préposé, lors des campagnes électorales, au recueil de leurs parrainages de soutien. Je ne suis pas peu fier d’avoir obtenu, en 1977, le soutien de Domenach à une liste d’union de la gauche sur laquelle figuraient des communistes. Et en 1993, candidat aux législatives dans une circonscription sans espoir et dans un contexte déjà funèbre, j’avais remplacé les traditionnels meetings par un débat entre Ricoeur et Rocard sur le thème : « Peut-on réussir en politique sans mentir ? »… ça avait de la tenue !

En 1978, la municipalité avait décidé de donner d’Henri Marrou à la rue bordant les « Murs blancs ». On avait profité d’un colloque organisé à la Sorbonne à sa mémoire pour l’inauguration : je te mets en copie le discours que j’avais prononcé à cette occasion.

(30 Mars 2021)

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