• pierre-yves cossé

Le temps des incertitudes et des ignorances



Les économistes ont rapidement diagnostiqué le mal, une combinaison d’un choc d’offre et de demande, sans disposer de points de repère, cette double crise n’ayant pas de précédent.



Certes, les épidémies ne sont pas un phénomène nouveau dans l’histoire de l’humanité, ni les quarantaines avec leurs effets sur le commerce et l’activité économique. En revanche, jamais une pandémie n’a été présente de façon quasi simultanée, dans la plupart des pays du monde, du fait de la mobilité accrue des hommes et des progrès des moyens de transport. Jamais, les gouvernements n’ont décidé de mettre à l’arrêt leur économie, pour une durée de plusieurs semaines à plusieurs mois, selon des modalités propres à chaque pays. Beaucoup considèrent qu’il s’agit d’un progrès de l’humanité, puisque la sauvegarde de la vie humaine a été mise au premier plan. L’appréciation est exagérément optimiste, puisqu’à terme la crise économique tue autant que le virus, en plongeant dans la misère les populations peu protégées, chômeurs non indemnisés, intérimaires, travailleurs non déclarés, étudiants laissés à l’abandon. Tout autant que la priorité donnée à la vie humaine, c’est le souci, au moins en Europe, d’éviter la saturation du système de soins, équipements et soignants, qui a prédominé, au moins à court terme, avec la crainte des réactions des citoyens – électeurs mécontents des carences d’une organisation médicale peu préparée aux pandémies.

Dans un premier temps, les économistes ont raisonné comme pour une crise cyclique traditionnelle. Une fois le choc passé, il conviendra de mettre en œuvre une politique de relance de type keynésien. Ils ont rapidement déchanté. Le choc dure, le Covid est toujours présent et le sera probablement la plus grande partie de 2021. Cette prolongation a des conséquences à la fois économiques, comportementales et structurelles, rendant plus complexe le traitement de la crise.

Néanmoins, des points paraissent acquis au stade actuel.


Les impacts macroéconomiques seront durables


Premier acquis : la crise économique sera longue. Sauf dans quelques secteurs, la reprise ne sera pas en vue tant que le virus sera là, la méfiance, voire la peur, dominera. L’épargne de précaution restera forte (crainte du chômage) et la propension à consommer faible. Beaucoup d’entreprises, dont la rentabilité est affaiblie par la chute de leur production et les dispositifs de protection réduisant leur productivité (parfois de façon substantielle, comme dans les BTP) différeront leurs investissements. Elles attendront un éclaircissement du contexte sanitaire et un dégel significatif de la demande, interne et externe. Les secteurs en expansion (télécommunications, digital, pharmacie…) ou stables (agro-alimentaire) ne suffiront pas à compenser les secteurs en crise (tourisme, hôtellerie, spectacles, tourisme, construction aéronautique…) et l’attentisme des acteurs économiques. Les fortes hétérogénéités entre les secteurs et les catégories sociales réduisent l’efficacité des politiques globales.



Une « économie à 90 % » (par rapport au niveau avant crise) selon la formule de l’Economist, pourrait être un phénomène durable, ce qui signifie baisse du niveau de vie, poches de chômage, faibles recettes publiques entraînant la poursuite d’un fort déficit budgétaire. Un tel état est dangereux dans des sociétés démocratiques dépendantes des échéances électorales. À la vérité, aucun État développé, depuis 1945, n’a connu une telle situation.


De nouveaux comportements


Second acquis, l’inflexion des comportements. La présence durable du virus a des effets quantitatifs, mais aussi qualitatifs. Le télétravail, la téléconférence, l’enseignement à distance, le recours accru à l’e-commerce ont été dans un premier temps des réponses immédiates, des palliatifs, appelés à ne subsister que de façon marginale après la disparition du virus. Avec le temps, ces nouvelles pratiques s’enracinent et leurs avantages sont évalués. Une partie des salariés souhaite travailler à son domicile plusieurs jours par semaine, échappant aux longs transports en commun, sans que leur productivité soit réduite. Les entreprises voient l’intérêt de limiter les réunions de travail et les voyages à l’étranger, même s’il faut adapter locaux et règles hiérarchiques.



La combinaison entre enseignement présentiel et enseignement à distance peut trouver sa place, sous réserve d’un renouvellement des pédagogies. Des particuliers qui ont apprécié les gains de temps procurés par l’e-commerce iront moins souvent dans les grandes surfaces. Même les loisirs pourraient être modifiés : moins de voyages lointains et exotiques et plus de lectures (le bond des ventes dans les librairies serait un indice). Les choix de logements ne seront plus les mêmes : localisation et recherche de m2 supplémentaires. Les habitudes, le conservatisme et l’insuffisance des moyens financiers et des équipements limiteront ces transformations, d’autant que les tenants de la société de consommation et les publicitaires se battront pour le retour aux situations antérieures.

Une révolution du quotidien n’est ni certaine ni immédiate, même si le mode de vie urbain sera modifié. Ceux qui durant leur confinement ont pris conscience de l’importance pour l’humanité des relations avec la nature et remis en cause leurs manières de vivre et leurs préférences s’attacheront plus au défi de l’environnement, au réchauffement climatique et à la biodiversité, ce qui influera sur leurs comportements et leurs choix politiques.


Capitalisme des plateformes


Troisième acquis, déjà apparent : une accélération des mutations dans le capitalisme, source de nouveaux conflits et de contradictions accrues. La tabula rasa est un rêve, qui méconnaît la souplesse d’un capitalisme mondialisé, nullement abattu par la crise. Un double mouvement est en cours, celui du capitalisme des plateformes centré sur les GAFAM et en contrepartie s’opère une montée des capitalismes d’état protecteurs, à l’échelle des nations.

Le capitalisme des plateformes, selon la formule de Robert Boyer, est transnational. Il se fonde sur une collecte massive des données et leur traitement, rendu possible par la puissance accrue des ordinateurs et le recours à l’intelligence artificielle. Il repose sur de grandes entreprises, qui ont toutes leur siège aux États-Unis, les GAFAM, et n’ont pas de vrais concurrents dans le monde, sauf en Chine. Elles localisent leurs bénéfices dans les pays à basse fiscalité, accumulent les rentes sous toute les formes possibles et ont pour l’instant un appui sans failles du gouvernement des États-Unis. Leurs activités, leurs bénéfices et leur puissance ont crû au cours de la crise, en même temps que le recours au numérique se généralisait, aux dépens des entreprises des secteurs traditionnels.



La politique de la concurrence ne semble pas susceptible de parvenir à un démantèlement de ces monopoles ou oligopoles. L’arme commence à être brandie aux États-Unis, au moins par les démocrates. Comme dans les années 1910, le pouvoir des « très gros » est jugé excessif, il écrase les petites et moyennes entreprises et pourrit la vie politique. Il faudrait, ce qui avait été fait pour la Standard Oïl, détruire les monstres et les remplacer par des entreprises de taille moyenne. À moins que s’impose un populisme de gauche, l’usage de cette arme devrait être limité. Les GAFAM contribuent tellement à la richesse et à la puissance des États-Unis, que tout gouvernement recherchera un compromis qui ne nuise pas à l’essor et aux capacités d’invention de ces groupes. L’argument décisif sera de ne pas laisser la première place aux entreprises chinoises.

L’Europe du Marché unique, techniquement dépendante, tente d’utiliser à la marge cette arme. Pour l’instant, les succès obtenus sont limités : limitation à la collecte des données, et peut-être respect des droits d’auteur. Dans le domaine fiscal, la peur de représailles commerciales, comme la complexité juridique du sujet ont bloqué tout progrès significatif. Il faudrait que des embryons de GAFAM européens apparaissent sur le marché pour que l’Europe soit prise au sérieux. Ce n’est pas pour demain.

La comparaison avec la Chine est éclairante. Elle dispose de ses propres GAFAM et réalise une combinaison unique entre ces deux formes de capitalisme. Le capitalisme des plateformes est dépendant du capitalisme d’État à travers le contrôle exercé par le Parti communiste qui, à tout moment, a accès à toutes les données. Ce capitalisme des plates- formes étatisé aboutit à une société de surveillance difficilement reproductible dans un autre pays.

Ce capitalisme des plateformes se combine avec le capitalisme financier. Les grandes firmes ont besoin des marchés financiers pour valoriser leurs plus-values et enrichir actionnaires et dirigeants. Il fait une place aux exigences écologiques par réalisme et souci de rassurer les consommateurs.


Capitalismes d’État protecteurs


Même si les États renoncent à une lutte ouverte contre le capitalisme des plateformes, ils ne restent pas inactifs et devront répondre au souci de protection, accru par la crise, exprimé par les citoyens-électeurs. L’enfermement imposé aux citoyens trouve son pendant dans la politique de repli décrétée par les États. Ce repli craintif conduit à fermer les frontières, à interdire les exportations stratégiques, à limiter les investissements directs et à exiger que l’État se substitue au marché défaillant. L’État fait un retour dans la vie économique et « l’économie mixte » prend de nouvelles formes, avec l’approbation de la majorité des forces politiques Cette immixtion inattendue de l’État durera du fait de la longueur et de la gravité de la crise, du recul de l’idéologie libérale et de la pression des électeurs. Les modalités varient selon les pays, en fonction de l’histoire et des traditions nationales. Certains États prennent des participations au capital des entreprises, déterminent des objectifs macro-économiques, voire nationalisent. D’autres se limitent à leur apporter des financements et à renforcer la protection sociale. L’ampleur de ce retournement sera fonction de la conjoncture sociale et politique. En cas de chômage massif et durable et de désordres dans la rue, l’interventionnisme de l’État se développera, pour autant que la contrainte financière restera maitrisable.

Ces capitalismes d’État coexisteront avec le capitalisme des plateformes et les autres États capitalistes dans un contexte de tensions et de concurrence accrue.


Aggravation des tensions et nouveaux rapports de force


Quatrième acquis, les tensions vont se poursuivre, voire s’accroitre, entre les institutions, les pays et à l’échelle mondiale.

Difficile de dire qui l’emportera entre les deux formes de capitalisme. A priori, le capitalisme des plateformes porté par ce qui reste la puissance la plus forte dans le monde, les États-Unis, est le mieux placé. S’appuyant sur des progrès techniques rapides et spectaculaires, 5G, intelligence artificielle dont la robotisation, ce capitalisme sera de plus en plus incontournable avec ses deux formes, les GAFAM et le capitalisme chinois. L’offensive des États-Unis contre la Chine va se poursuivre, y compris avec l’élection de Joe Biden, l’opposition à la Chine étant aussi forte dans le camp démocrate que dans le camp républicain. Cette offensive ralentira les progrès de la Chine encore dépendante de la technologie américaine (micro processeurs) mais elle n’étouffera pas le capitalisme des plateformes chinois, déjà performant, qui a des clients et des appuis dans le monde entier. Pour l’instant, l’Union européenne est un spectateur dans ce conflit...



Ce succès ne sera pas total. Les GAFAM devront passer des compromis avec les États, en commençant par les États-Unis. À côté de problèmes difficiles (contrôle des données, logiciels libres) la fiscalité sera un sujet majeur. Les États au déficit budgétaire élevé ne pourront supporter l’accaparement des rentes fiscales par les GAFAM. Le conflit sera double, entre le gouvernement américain et les oligopoles et entre ce gouvernement et celui des autres pays où les GAFAM sont installés, dont au premier chef les pays européens. Un accord sur le partage des rentes est indispensable, il est dans l’intérêt de toutes les parties.


Parallèlement les capitalismes d’État devront trouver un compromis entre un nationalisme économique agressif et un multilatéralisme affaibli. Ce nationalisme est d’abord défensif : restrictions aux échanges commerciaux, à la circulation des hommes et des capitaux (investissements directs). Le temps n’est plus à la signature de traités de libre-échange multi latéraux, comme entre l’Europe et l’Amérique latine. Des mesures unilatérales ne sont plus exclues avec l’affaiblissement de l’OMC, impuissante lors des hausses de tarifs par les États-Unis qui ne peuvent être sanctionnés suite à la paralysie de l’organisation des règlements des différends (ORD) par les mêmes États-Unis. La taxation carbone des importations pourrait être un obstacle supplémentaire.

L’extension de ce nouveau protectionnisme dépend pour une large part de l’élection de Biden, de la politique chinoise et de l’évolution de l’Union Européenne. Après l’accord novateur prévoyant l’octroi d’aides (et non de prêts) financés par l’émission de titres remboursés à terme par des impôts versés au budget communautaire, elle a retrouvé de la cohésion. Ce succès est fragile, peut-être éphémère et l’Union n’est pas à l’abri de poussées protectionnistes.


Ce nationalisme économique est également offensif. La dépendance à l’égard de l’Asie dans le domaine de la santé (médicaments, principes actifs, équipements) a été jugée insupportable. Une réaction comparable se manifeste à l’égard d’industries « stratégiques », la notion de stratégie restant floue. La montée du chômage mobilise les volontés nationales en vue de créer des emplois sur place et de réduire en conséquence les importations. Des politiques de relocalisations et de réindustrialisation sont annoncées.

Inutile de rêver. Il est impossible à vue humaine de sortir de la mondialisation. Il existe peu de candidats pour rejoindre un Cuba ou une Corée du Nord. Les entreprises ne sont pas prêtes à briser les chaines de valeur, qui ont permis d’abaisser les coûts et de se développer à l’international, mais elles sont disposées à accroitre leur autonomie par rapport à leurs fournisseurs lointains, en jouant sur la diversité des approvisionnements, la sous-traitance et la création d’entreprises nouvelles robotisées. Les consommateurs ne sont pas davantage prêts à accepter de fortes hausses de prix résultant de relocalisations systématiques. Les États, instruits par la crise, manifesteront leur ambition dans le secteur de la santé et répondront à l’exigence sécuritaire des citoyens, en combinant un renforcement de la coopération internationale à l’échelle mondiale au moyen d’une OMS aux pouvoirs accrus et plus probablement à l’échelle de l’Union européenne (recherche d’une autosuffisance pour les produits prioritaires, détection précoce).

Dans l’immédiat, c’est surtout le discours qui change. La « souveraineté économique » est un leitmotiv. Le discours à l’égard des concurrents étrangers se durcit, la concurrence s’intensifiant, les incidents et les plaintes entre pays devraient se multiplier. La Chine, sortie renforcée de la crise, sera plus envahissante et plus agressive. Dans ce contexte tumultueux et incertain, la régulation par les organisations internationales restera faible, sauf peut-être pour l’Union européenne si de nouveaux pas en avant sont effectués.

La mondialisation ne va pas disparaitre, tout au plus elle se recomposera, avec des rapports de force différents, dont un affaiblissement relatif de l’Europe, et des secousses multiples liées à la mini « guerre froide » entre les États-Unis et la Chine et à la montée des inégalités et des populismes. Les échanges internationaux qui, depuis la crise financière, ne tirent plus la croissance mondiale ne redeviendront pas un moteur.


Incertitudes et hésitations des politiques

et des économistes


Incertitude sur la durée de la pandémie, qui empêche les acteurs économiques et les pouvoirs publics de se projeter dans l’avenir. Il en résultera des politiques économiques hésitantes, heurtées, cherchant en permanence le compromis entre préoccupation sanitaire et préoccupation économique. Les dirigeants devront être réactifs, pragmatiques, prendre en compte l’hétérogénéité des situations sectorielles et sociales et infléchir leurs politiques en fonction des circonstances. Les citoyens seront décontenancés par ce qu’ils considéreront comme de l’incompétence et de la gestion au jour le jour et leur défiance accrue à l’égard de leurs dirigeants accroîtra l’instabilité.

Incertitude des économistes sur les effets des politiques budgétaires et monétaires mises en œuvre. Peu d’experts reprochent aux États et aux banques centrales de soutenir les économies par une augmentation massive des dépenses budgétaires et de la création monétaire. Il fallait faire face à l’urgence, empêcher les faillites d’un grand nombre d’entreprises et l’effondrement du pouvoir d’achat des salariés. Peu d’experts, non plus, se prononcent clairement sur les risques à terme et sur la voie pour revenir à une situation moins anormale. L’injection de liquidités par les banques centrales, dont les interventions ont eu pour effet de maintenir les taux d’intérêt à un niveau exceptionnellement bas, n’a guère de précédent. Le bilan de la Réserve fédérale a presque doublé, soit près de 3 000 milliards de dollars en sept mois. Celui de la Banque centrale européenne s’est gonflé de 2 000 milliards. Une partie importante de ces fonds reste dans les comptes des entreprises et des ménages sous forme d’épargne liquide. Le fait qu’ils n’aient pas été transformés en crédits expliquerait l’absence d’effets inflationnistes, sauf dans des secteurs limités, comme le logement ou la Bourse. L’abondance des liquidités est à l’origine de la remontée rapide des cours à la bourse de New-York, et est une nouvelle manifestation de la déconnexion croissante entre l’économie réelle et les marchés financiers.

À la vérité, les économistes sont en « terra incognita » Non seulement l’inflation n’est pas menaçante, mais la menace serait inverse, soit une déflation durable, c’est-à-dire une baisse du niveau général des prix, fort difficile à arrêter. La chute du prix du pétrole, la concurrence asiatique et l’existence de capacités de production inutilisées sont les explications les plus fréquemment avancées. Le Japon est présenté comme un « anti-modèle » plausible pour l’Europe, croissance et investissements faibles, absence d’inflation, sans explosion du modèle social, associée à une diminution de la population. À la menace de déflation durable, on peut opposer le risque d’une reprise d’une inflation modérée, autour de 3 %. Quand la reprise s’accélérera, l’offre – faute d’investissements – pourrait être insuffisante, ce qui entrainerait des tensions sur les marchés et des hausses de prix. Une telle situation ne serait pas sans conséquences sur les finances publiques.

Sur le traitement de l’endettement, notamment public, les économistes sont également hésitants. Seul un point fait consensus : le temps est nécessaire, au moins autant que les taux d’intérêt sont bas. Le Royaume-Uni a mis un siècle pour rembourser les dettes contractées pour financer les guerres napoléoniennes. Toutes les techniques permettant d’allonger la durée de la dette – différé d’amortissement, refinancements – doivent être utilisées. Un endettement durable pour les États est parfaitement supportable et il n’existe pas de seuil impératif d’endettement, valable dans tous les pays, qu’il ne faudrait pas franchir. Cela dit, le retournement des marchés financiers et une hausse des taux d’intérêt sont possibles à tout moment. Aucun pays, sauf les États-Unis, ne peut accroitre indéfiniment sa dette et une stabilisation du taux d’endettement par rapport au PIB relève de la plus élémentaire prudence. Quant à la répudiation unilatérale de la dette, elle n’est concevable que pour les pays aux comptes extérieurs équilibrés qui n’auront pas besoin de faire appel aux marchés, même si ceux-ci ont la mémoire courte. Ce n’est pas le cas de la France.

Le déficit budgétaire qui a explosé dans de nombreux pays pose un problème tout autant politique que financier. Il sera difficile de faire comprendre aux électeurs qu’il est impossible de laisser ouvertes les vannes des dépenses publiques. Ce qui pendant longtemps était impossible est devenu possible du jour au lendemain. De même, les réformes dites « structurelles » tendant à limiter les prestations sociales pour des raisons d’économie ont peu de chances d’être acceptées à court terme. Le temps et la pédagogie seront tout aussi nécessaires, à moins qu’une crise des marchés financiers empêche tout endettement supplémentaire et impose des mesures drastiques et brutales.


Fragilités françaises


Par rapport aux pays de l’Europe du Nord, la France était dans une situation de faiblesse relative lorsque la crise s’est déclenchée : une désindustrialisation spectaculaire, un déficit permanent des échanges extérieurs, un endettement public proche du PIB, un prélèvement fiscal et parafiscal plus lourd que chez ses voisins, des performances scolaires médiocres, des inégalités sociales et territoriales de plus en plus mal supportées, et une défiance profonde à l’égard du politique. Il en résultait des marges de manœuvre limitées pour une politique de relance.

Près de dix mois après le début de la crise, cette faiblesse relative est plus marquée. La France semble s’en sortir plus mal selon les premières prévisions : recul plus marqué de la croissance (- 9 % en 2020) et des exportations, en particulier. L’explication de cette de cette dégradation n’est pas évidente. Les premières mesures prises par le gouvernement ont été rapides, correctement calibrées, voire généreuses, s’agissant du travail à temps partiel. La liquidité des entreprises et le pouvoir d’achat des salariés ont été sauvegardés pour une large part. La mauvaise gestion de l’épidémie est souvent avancée comme la cause. Le gouvernement français a hésité et commis des erreurs ainsi que la quasi-totalité des gouvernements dans le monde, et il faudra attendre la fin de la pandémie pour porter une appréciation objective et comparative. Ce qui pèse sur le passif de ce gouvernement, c’est le mensonge premier sur les masques – qui a ruiné la confiance d’un grand nombre de citoyens et n’est pas prêt d’être oublié – et son incapacité à mettre en œuvre correctement sa trilogie : tester, tracer, isoler.

Une certitude, la spécialisation de l’économie française joue à son détriment avec de secteurs durablement atteints : construction aéronautique (Airbus, Safran, multiples sous-traitants notamment dans la région toulousaine) transports (Air France) tourisme (fermeture des grands hôtels parisiens) art-vivant et spectacles. Aucun de ces secteurs ne se relèvera rapidement, licenciements, faillites et pertes de compétence et de savoir-faire ne pourront tous être évités.



Le temps de la crise est aussi celui des initiatives et de l’ingéniosité. De nouvelles entreprises se créent, beaucoup de start-ups résistent. Des collectivités vont renouveler leur politique urbaine. Ce mouvement positif et prometteur n’est pas suffisant, à court terme, pour compenser les dommages de la crise.



Peut-on espérer que le « plan à cent milliards » atteindra son objectif qui est de retrouver le niveau de production d’avant-crise et de limiter le décrochage par rapport à l’Allemagne ? On peut en douter. Les cent milliards font illusion. Ils regroupent des opérations déjà faites et des opérations qui se dérouleront sur plusieurs années, des garanties ou avances et des subventions. Ils ne se retrouvent pas, et de beaucoup, dans la loi de finances 2021 : 32 milliards budgétés et 22 milliards à dépenser en 2022, ce qui est difficilement évitable pour des opérations d’investissement.

Ce plan est un hybride, à la fois plan de relance conjoncturel et plan de modernisation. Sur la relance, le compte n’y est pas. Des suppléments seront nécessaires au profit des plus fragiles, les jeunes dont les étudiants, et des populations à très faible revenu par un relèvement des minimas sociaux (RSA compris). Ils pourraient être financés par un prélèvement exceptionnel sur le capital et les revenus de ceux qui se sont substantiellement enrichis durant la crise, creusant les inégalités.

Le plan de modernisation souffre des conditions de son élaboration, de la précipitation et d’une consultation réduite. Dans un pays où la planification stratégique est limitée et sectorielle, où la planification indicative a disparu, la recherche d’un consensus sur des orientations précises est exclue. La « croissance verte » souhaitable, qui semble être le moteur de la relance, sera difficile à mettre en œuvre rapidement, voire impossible, contrairement à ce qu’affirment les écologistes. Les 150 propositions citoyennes ne seront que partiellement mises en œuvre, elles incluent des contraintes, des charges et impôts supplémentaires pour les entreprises peu compatibles avec un redémarrage rapide.

Une adaptation du plan dans les prochains mois, en fonction d’un contexte nullement stabilisé et des situations d’urgence à régler est nécessaire. Non pas en faisant appel au nouveau Haut-commissaire au Plan, puisqu’il n’est pas intéressé par la planification stratégique et les synthèses mais par des analyses de quelques problèmes qu’il aura sélectionnés. Mais plutôt à partir d’une observation rigoureuse des réalités et par une mobilisation des acteurs économiques et sociaux autour d’une politique de « Salut public ». Une mise en place des mécanismes de codécision, en particulier dans les grandes entreprises est une nécessité technique et politique dans une situation aussi exceptionnelle. L’urgence et la gravité des décisions à prendre – emploi, reconversion des entreprises et des hommes, sauvetage des territoires, réduction des inégalité apparues à l’occasion de la crise (logement, nature de l’emploi) – impliquent un changement de méthodes et un autre partage du pouvoir. De tels changements marqueraient une rupture mais ils sont peu probables d’ici l’élection présidentielle.


Le monde d’après-covid ne sera plus le même, mais à mi-crise l’ampleur des changements est inconnue. Il sera plus incertain, plus inégalitaire et plus chaotique. Un des perdants sera l’Europe et la France. Mais rien n’est écrit. Les ruptures sont aussi des opportunités. La politique devra occuper une grande place, à la fois pour faire face à des crises sociales qui pourraient être exceptionnellement graves et pour développer de nouvelles coopérations entre pays et des convergences afin de répondre aux défis qui assaillent l’humanité. Les pays qui parviendront à constituer des coalitions de progrès, inventives et ouvertes sur le monde, seront des leviers de progrès.


Pierre-Yves Cossé / 15 Octobre 2020


Article paru dans « Que nous a appris le Covid », L’OURS hors série Recherche socialiste, n°92-93, décembre 2020, p. 25-36

https://www.lours.org/que-nous-a-appris-le-covid-recherche-socialiste-92-93-decembre-2020-vient-de-sortir/




















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