• pierre-yves cossé

Le Plan du Président


Quelques naïfs croient qu’en France un plan moyen terme est préparé par le Commissaire Général au Plan, François Bayrou, récemment nommé. Il n’en n’est rien. Pour France 2030, le Commissaire au plan a été de facto le Secrétaire Général de l’Elysée, sous la conduite directe du Président de la République, qui a présenté lui-même son plan. Le Commissaire Général au Plan était au premier rang du public et applaudissait aux bons moments. Il est vrai que le maire de Pau , tout en se présentant, comme le successeur de Jean Monnet, a affirmé qu’il ne ferait pas de plan et que le Président a nommé un Commissaire Général, tout en s’abstenant de rétablir un Commissariat Général.


Le Président et son Secrétaire Général, deux planificateurs inventifs


Emmanuel Macron et Alexis Kohler sont de bons esprits. Ouverts sur le monde, ils savent regarder et discerner les priorités. Réindustrialiser est bien une priorité pour la France. La désindustrialisation, beaucoup plus rapide que dans les pays européens voisins, est à l’origine d’une plaie qui affaiblit le pays depuis de nombreuses années, un déficit commercial considérable, qui a tendance à croitre, un déséquilibre de la balance des paiements et un effondrement de certains territoires. Sans industrie forte, nous ne parviendrons pas à réduire notre dépendance financière à l’égard de l’étranger et à aménager le territoire. Sans industrie forte, notre capacité d’innovation restera faible, car c’est par le développement de l’industrie que passe la plus grande partie des changements technologiques et du progrès technique.


La réindustrialisation par l’innovation dans les entreprises moyennes


Il nous faut d’urgence innover davantage et c’est dans les petites structures (ETI) que l’innovation est la plus féconde. France 2030 est un plan de croissance. Les auteurs ne sont pas de ceux qui croient que transition écologique et décroissance sont synonymes.

Dans l’exposé de présentation présidentiel, plusieurs de nos faiblesses sont justement relevés, éducation, taux d’activité, ainsi que la faiblesse de notre croissance potentielle et la persistance de notre déficit public. La nécessité de sécuriser est justement explicitée, approvisionnements ( matières premières, bois) composants, technologies numériques (cloud) talents, capital (startup) . Les dix objectifs retenus, non hiérarchisé, sont pertinents : nucléaire, hydrogène ,décarbonation, véhicules électriques, avion bas carbone, alimentation, dispositifs médicaux de demain (médicaments), culture, spatial, fonds marins accès aux matières premières (composants)


Pour autant le commando de l’Elysée, assisté de Bercy et de conseillers, ne propose pas aux Français un plan opérationnel qui réponde à l’ampleur des changements en cours.

Sur le plan financier, le montant est modeste, 30 Milliards sur près d’une dizaine d’années. Il manque un zéro, même en tenant compte d’ effets multiplicateurs engendrés par les participations probables des partenaires, qui ne sont pas chiffrées. Il est vrai que ce plan s’ajoute à des plans antérieurs : plan de relance pour sa partie moyen-terme, investissements d’avenir mais aucune articulation n’est mentionnée. Pour donner un ordre de grandeur, indiquons que Volkswagen, à lui seul, consacre 75 Mds sur cinq ans à la voiture électrique.


Contrairement à ce que dit le Président, les 30 milliards ne sont pas sanctuarisés. Il aurait fallu une loi de programmation financière à moyen terme, dispositif peu fréquent dans un système financier où l’annualité budgétaire est la règle. Seuls sont sanctuarisés les quelques milliards qui vont être inscrits dans la loi de Finances 2022. Rappelons qu’en début de mandat, un plan important d’investissements publics ( 57 Mds) avait été adopté, sans financement affecté, et qu’il s’est dilué dans les crédits de différents ministères au point qu’on ne peut dire ce qui a été mis en œuvre. La rigueur est évoquée, alors qu’aucun dispositif d’évaluation n’est prévu au stade actuel;


S’agissant du contenu, les objectifs sont énoncés de façon peu opérationnelle. Des formules comme « faire émerger » « devenir » « prendre toute notre part » « produire » sont floues. S’agit-il uniquement de subventionner, ou de créer des partenariats et des réseaux en France et à l’étranger , voire d’intervenir directement (créations d’entreprises) ?

Plusieurs objectifs apparaissent comme des paris. Le pari dans une période de changements technologiques rapides n’est pas critiquable, il est même nécessaire. Faut-il encore que l’on prenne la peine de les justifier. L’objectif 5 est le "premier avion bas -carbone" Mais qu’est-ce qu’un avion bas- carbone ? Un avion à hydrogène mais tous les spécialistes disent qu’en 2035, seulement, il n’existera que des avions petits porteurs sur de courtes distances ? Plutôt un avion recourant à des bio- carburants, si l’on a su construire une filière ?


Un pari majeur, l’hydrogène vert


L’hydrogène est un pari majeur, puisqu’il s’agit de « devenir le leader de l’hydrogène vert », alors que plusieurs pays, dont l’Allemagne y consacre des moyens financiers très supérieurs, et de créer « au moins deux gigafactories d’électrolyseurs ». Pour l’instant, nul ne peut prévoir quelle sera la place de l’hydrogène vert, notamment en raison de son cout encore très élevé. Les deux gigafactories promises ont plus leur place à l’échelle européenne qu’à l’échelle nationale. Quoique le mot Europe figure dans le texte, la dimension européenne est pratiquement absente. Il est vrai qu’au stade actuel de la politique industrielle européenne, l’ articulation avec l’Europe n’est guère possible.


Autre pari, séduisant : les réacteurs nucléaires de petite taille, plus faciles à insérer dan l’environnement que les EPR et à combiner avec d’autres formes d’énergie. La France dispose de l’outil industriel adéquat avec Technicatome , qui fabrique les moteurs des sous-marins nucléaires, mais elle a plusieurs années de retard par rapport à ses concurrents et le cout, au stade actuel est également très élevé.


Le réacteur civil de petite taille : un pari prometteur


Il n’y a pas de plan sans chiffres. Certains correspondent à des choix politiques, comme la répartition des crédits. Ainsi, ce qui est lié à la transition écologique représente 40% des crédits. D’autres sont davantage destinés à frapper l’opinion et ont un caractère politique : « deux millions de véhicules électriques et hybrides » « baisse de 35% des émissions de gaz à effet de serre » « vingt nouveaux biomédicaments »

La formule du plan, qui traite de tout, a été exclue avec raison. Néanmoins, dans la phase actuelle de mutations, les conséquences économiques et sociales de la transition écologique auraient pu être pris explicitement en compte, principalement sur les territoires et l’emploi. Ce dernier problème, central, apparait indirectement, au titre des crédits destinés à la formation et à de nouvelles filières. La répartition géographique, sectorielle et par compétences, de l’emploi est une question majeure, avec l’obsolescence des équipements et des usines engendrée par la décarbonation. Des dispositifs nouveaux et considérables, portant sur des millions d’emploi, si possible à caractère contractuel, doivent être mis en place pour accélérer la mobilité géographique et professionnelle des travailleurs. Cette lacune est grave.


Ce qui fait le plus douter de la nature du plan France 2030, c’est le silence sur la gouvernance. Un plan sans mode d’emploi n’en est pas un. Le document fait l’éloge de la simplicité mais la simplicité ce n’est pas le vide. Il faut attendre la fin de l’année pour savoir comment ce plan pourra fonctionner. La solution n’est pas évidente, la situation actuelle étant complexe et éclatée. Les responsabilités sont partagées entre Bercy (plan de relance) le ministère de l’écologie (plan écologique) différents ministères et des dispositifs spécifiques, comme le programme des investissements d’avenir qui donne satisfaction. f. Va-t-on se diriger vers la formule d’agences, comme aux Etats-Unis (DARPA, BARDA) mais l’échelle pertinente est alors l’Europe ?


La concertation est également renvoyée à plus tard. Or dans une économie de marché, comme disait Pierre Massé ancien et remarquable commissaire au plan, , le plus important dans la planification est la phase d’élaboration qui fait apparaitre des convergences entre les principaux acteurs économiques et sociaux ,non sur le détail des solutions (ce serait illusoire) mais sur les priorités et les orientations. Les décideurs infléchissent leurs projets en fonction de ce que propose le plan.


Là aussi, des propositions sont attendues, car les modes de concertation sont à réinventer, compte tenu du fractionnement de la société française et des nouveaux moyens de communication. Elle doit être multiple, décentralisée et diversifiée. Il faut des forums ouverts, des rencontres du type de la convention sur la diminution des émissions de gaz à effets de serre, y compris sur le développement du nucléaire civil, et la participation des élus aux différents échelons territoriaux. Bien sût cette concertation n’a de sens que si le document fourni aux différents acteurs n’est pas entièrement bouclé.


France 2030 : une esquisse ?


La manière positive de considérer France 2030 est de l’analyser comme une esquisse, "une esquisse de l’esquisse", selon la formule d’un ancien ministre des Affaires étrangères. Elle serait enrichie par le Président-Candidat lors du dialogue qu’il va ouvrir avec les Français lors de sa campagne, sous réserve qu’il échappe à l’électoralisme, ce qui n’est nullement évident. Complété, précisé et financé le « vrai » plan ne sortirait qu’après une éventuelle réélection. Des victoires électorales seraient la meilleure des ratifications. La gouvernance serait déterminée lors de la constitution du nouveau gouvernement , par exemple en confiant la responsabilité politique à un Vice- Premier Ministre chargé de la transition écologique.


Pierre-Yves Cossé

18 octobre 2021

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