• pierre-yves cossé

La Révolution inachevée.






La Révolution inachevée



La France est sortie exsangue de la Révolution, dépourvue d’institutions stables et de consensus sur son devenir. Cette indétermination ne voulait pas dire qu’elle était prête à revenir en arrière et à effacer la Révolution.

Cette disponibilité fut exploitée par Bonaparte, qui imposa un pouvoir personnel. Il indiqua clairement que la Révolution était terminée, ce qui annonçait un retour à l’ordre mais nullement son annulation. Au Bourbon qui était prêt à revenir sur le trône, il fit savoir qu’il était le continuateur de la Révolution, respectueux de la liberté civile et religieuse, de l’égalité des droits et attaché à une société fondée sur le mérite et non sur l’hérédité. L’empereur, certes, singea l’Ancien Régime avec une nouvelle noblesse, une cour et des rites et un décor quai royal mais ne le rétablit pas. Le continuateur élimina du legs révolutionnaire les libertés publiques, la libre expression des opinions, la liberté de la presse, et bien sûr le choix par les citoyens de leurs dirigeants. Il fut le propagandiste talentueux de son propre pouvoir.


Après la chute de Napoléon et le retour de la monarchie héréditaire, Charles X, qui se fit sacrer à Reims, voulut revenir à un régime s’appuyant sur l‘aristocratie et l’Eglise. Cette tentative pour effacer la Révolution échoue avec les journées de juillet 1830 et l’exil du Roi.

Des acquis révolutionnaires réduits.


Vint alors ce que le fécond Pierre Rosanvallon appelle « le Moment Guizot » (Gallimard,1985 ) redonnant vie à une période souvent négligée dans l’histoire des Idée politiques, la première partie du 19 è, au profit de la montée du socialisme avec Karl Marx et ses épigones durant la seconde partie.



Le ministre et théoricien de la Monarchie de Juillet .


Ce professeur, historien prolifique, souvent ministre entre 1831 et 1848, faisait sien les acquis de la Révolution, mais réduits à la liberté civile et religieuse et à l’égalité des droits. Il considérait que la phase destructive de la Révolution avait été inévitable mais qu’elle était close définitivement. Dans ces libertés, il incluait la liberté de la presse, « l’impulsion de la vapeur dans l’ordre intellectuel » Journaux et pamphlets prolifèrent sous Louis-Philippe. Politiquement libéral, cet homme de gouvernement ne se contentait pas d’un état passif, il était tenant d’un gouvernement producteur de lien social, secondant le développement universel de la Raison. C’est son côté hégélien. Plutôt que la « main invisible du marché, la main irrésistible de la raison qui étend son empire sur le monde »




Une aristocratie engagée dans l’âge des vanités.


En revanche, il exclut le principe de la souveraineté populaire, le Contrat Social à la Rousseau et son expression concrète le suffrage universel. Le nombre lui fait peur et il redoute la « dissolution sociale ». Il exclut également le pouvoir d’ « une aristocratie entrée dans l’âge des vanités, une corporation d’intérêts privés, une caste » Ecartant la République, il soutient une monarchie héréditaire mais régénérée par le changement de dynastie.


Une bourgeoisie triomphante


Le régime qui a sa préférence est fondé sur les citoyens capables de raisonner et de discerner l’intérêt général. Ces citoyens capacitaires, actifs, actionnaires, les organisateurs de la société, constituent une classe , la bourgeoisie Rosanvallon qualifie Guizot de « Lénine de la bourgeoisie » Cette classe, elle a l’obligation de s’informer, d’apprendre, et de se constituer en parti. Guizot utilise aussi le concept de classes moyennes, qui tombera en désuétude après 1848 et réapparaitra au XXe siècle. La capacité ne peut jamais être prouvée, elle se présume, elle est évolutive.



Tous des notables.


En fait, cette élite consciente, instruite et laïcisée se confond avec la France des notables, notaires, magistrats, professeurs, négociants, industriels et propriétaires Ils paient tous un impôt, ce sont les citoyens-censitaires, dont Guizot ne voudra jamais accroitre le nombre. Il se contente d’inciter à l’enrichissement afin que plus de citoyens paient le cens et deviennent donc des électeurs. Le pouvoir appartient à la supériorité, une supériorité de fonctions et non de personnes.


La fusion du savoir et du pouvoir


Cette supériorité est aussi intellectuelle. Guizot vise la fusion du savoir et du pouvoir. L’érudition est à l’honneur. Le professorat s’élève au rang de puissance sociale. Les études historiques sont valorisées et l’Inspection des Monuments historiques est créé. L’Académie des sciences morales est reconstituée, elle réunit les meilleurs esprits du temps, et des enquêtes lui sont confiées. L’Etat devient sociologue, l’exercice du pouvoir et la connaissance de la société étant indissociables. Les statistiques sont développées, le recours au chiffre faisant reculer le jugement approximatif.


Ce Etat est aussi un état-instituteur. La grande loi de 1833 sur l’école primaire, qui se préoccupe de la formation des maîtres et des écoles normales(« austères et rustiques où le luxe est banni ») permettra une forte baisse du taux d’analphabétisation. Au-delà de l’école primaire, Guizot a une approche différenciée et élitiste de l’instruction. Elle ne doit pas être uniforme mais tenir compte de l’inégalité des facultés. Il se méfie du mauvais savoir et se soucie de la cohérence de la société. Ce « libéral » ne revient pas sur le monopole napoléonien de l’Université et la centralisation jugée « constructive » Le corps enseignant est lié à l’Etat et à ses buts. L’Ecole Normale Supérieure et les concours d’agrégation sont surveillés.


L’historien qui a écrit de nombreux livres sur l’Angleterre est un admirateur de la Révolution de 1688, d’un monarque qui n’intervient plus directement dans la vie politique et d’un parlement puissant dominés par des sujets activement engagés dans la vie économique. Il compare les deux révolutions et estime qu’il y a plus de grands hommes de gouvernement de l’autre côté de la Manche. Fermé aux poussées nationalistes qui agitent régulièrement l’opinion publique française, souvent à propos des colonies, il est partisan de la conciliation et de l’entente. Ses relations avec le Premier Ministre Peel sont excellentes. On lui reprochera sa complaisance à l’égard d’un pays où il se réfugiera en Février 48.


La France s’ennuie


Ben d’autres reproches lui sont adressés. Orateur éloquent mais « calviniste, froid, silencieux, morose » , il ennuie et est incapable d’évoluer. Le petit groupe politique, auquel il appartient, ne se nomme-il pas « doctrinaires » ? Il est peu sensible à l’enkystement de cette société bourgeoise qui se recroqueville. Les opposants dénoncent un « rapetissement universel » et la bêtise bourgeoise. Lamartine écrit (1847) : « La France est un pays qui s’ennuie » La formule fut reprise par Pierre Viansson- Ponté dans le Monde en mars 1968 : « Quand la France s’ennuie »Barbé d’Aurevilly, lui, parle de « l’ennui, solide cavalier, à califourchon sur nos nuques » Peu sensible également à la misère ouvrière engendrée par une industrialisation sauvage qu’il considère comme un problème économique et industriel, alors que dans ses huit tomes de mémoire il ne parle jamais d’économie. La dénonciation de cette misère, notamment dans des rapports de philanthropes ( Villermé en 1841) le laisse indifférent.


L’échec du modèle


Si ces faiblesses et carences ont contribué au déclin du régime, elles n’expliquent pas l’échec définitif et la révolution de Février 48, qui fut une surprise pour les dirigeants en place, au premier chef pour Guizot, qui la qualifie « d’évènement inintelligible » C’est un système politique qui s’effondre une fois pour toutes. La « classe bourgeoise » n’a pas répondu aux attentes de Guizot, même si Marx a qualifié son rôle dans le domaine économique de « révolutionnaire » Le bourgeois ne fut pas le citoyen responsable à la recherche de l’intérêt général, il resta centré sur ses intérêts propres. Le parti conservateur, qui dans l’esprit de Guizot aurait dû être unique, resta trop petit, étranger aux grandes espérances et plein de petites jalousies.


L’illusion d’une fin de l’esprit révolutionnaire


Lors du Printemps des Peuples, en 1948, on a pu croire un court moment que la Révolution était achevée et que l’union s’était faite autour du drapeau tricolore, du suffrage universel et d’une politique sociale illustrée par les « Ateliers Nationaux » La fermeture des ateliers et la répression sanglante de Juin 1848 mirent fin durablement à cette illusion. Un fossé s’était creusé entre la bourgeoisie libérale et les ouvriers. Il ne fut pas comblé par Napoléon III en dépit de quelques concessions : suffrage universel, droit de grève.


L'espérance révolutionnaire demeure.


La troisième République affirma elle aussi qu’elle acceptait « en bloc » la Révolution et qu’elle était terminée, en adoptant le suffrage universel (masculin) et un système représentatif, puis les grandes lois républicaines garantissant la laïcité, assurant un enseignement primaire et secondaire gratuit, reconnaissant les libertés associatives, syndicales et celle de la presse.

Ce fut une nouvelle illusion. Dans les années 1880, apparurent des partis de classe mettant en cause le capitalisme et son expression politique et s’affirmant révolutionnaires. Ces partis sont devenus une constante et la lutte des classes a dominé notre vie politique. Une partie des Français continue de croire que la révolution ne sera achevée que le jour où une véritable égalité économique et sociale sera mise en œuvre.

Même avec le recul du temps, François Guizot ne l’a pas emporté, les exigences des citoyens ne cessant jamais de croitre et les souvenirs de la grande révolution n’étant pas éteints.


Pierre-Yves Cossé

21 mai 2021

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