• pierre-yves cossé

La Guerre Civile n’a pas eu lieu.

Dernière mise à jour : 2 sept. 2021



Dans les années post 68, la croyance en une révolution proche et radicale était répandue dans les milieux jeunes, principalement étudiants, de plusieurs pays européens. La plupart de ses partisans étaient convaincus qu’une telle transformation ne pouvait se faire sans violence et ils se réclamaient de grands leaders révolutionnaires, vivants (Mao, Castro) ou récents (Lénine). Cette violence fut très présente en Allemagne et surtout en Italie (Brigades Rouges) En dépit de quelques assassinats spectaculaires (Georges Besse) et de grèves dures et prolongées (Renault), elle fut plus discrète en France, alors que la « répétition générale » de Mai 68 avait été plus spectaculaire que dans les pays voisins.


Le débat continue d’être ouvert sur les raisons , difficiles à hiérarchiser et multiples, de cette relative modération et de l’absence d’une véritable guerre civile.

Michel Rocard a longtemps affirmé que le PSU, dont une partie des membres s’affichait comme des militants révolutionnaires, avait été un rempart ; le PSU était un parti d’extrême gauche mais restait dans la légalité, présentant par exemple des candidats aux élections. Cette prétention a eu un écho limité. La plus grande partie des « révolutionnaires » étaient dans d’autres organisation, trotskystes et surtout maoïstes, même si l’on y trouvait des ex-PSU.


Il est vrai en revanche que le PSU et encore plus la CFDT d’Edmond Maire, en soutenant de grandes grèves à la marge de la légalité, comme celle de Lip, offrait un terrain de luttes et d’expérimentation à des syndicalistes révolutionnaires. Pour ceux qui croyaient à la possibilité d’un « ilot autogestionnaire » dans une société capitaliste, l’expérience valait d’être tentée. Le pouvoir en place la prit au sérieux et fit tout pour que l’expérience échoue.



LIP, un "ilot autogestionnaire" dans une société capitaliste ?


Pour que la Violence s’impose comme l’outil adéquat de la révolution, faut-il encore que l’outil existe. Depuis l’échec de la Commune et Lénine, la nécessité d’un parti révolutionnaire puissant est admise. Ce parti n’a pu émerger dans l’après 68 et aucun Lénine n’a émergé. Les groupuscules se sont multipliés et n’ont jamais pu constituer un front unique. Il aurait fallu créer un parti nouveau, car le modèle léniniste ou trotskyste, centralisé et quasi militaire, était inadapté à la France de 1968. Quant aux masses « autoorganisées » prônées par Mao, lors de la révolution culturelle, elles paraissaient relever, en France, du fantasme. Un tel parti révolutionnaire doit être capable de proposer une vision de la société future, un mode d’emploi pour la prise de pouvoir et la nécessaire transition. Aucune de ces exigences n’était satisfaite et ne pouvait l’être dans une situation qui n’était nullement révolutionnaire. Un grand nombre de militants ont pris conscience progressivement que dans un tel contexte la violence ne pourrait être qu’inefficace voire absurde.

D’autre facteurs ont joué. Une partie des « révolutionnaires » était d’origine juive. L’alignement des gauchismes sur un mouvement palestinien excluant toute reconnaissance d’Israël et responsable d’attentats sanglants (Munich) les conduit à s’interroger et à prendre de la distance.


La dénonciation du Goulag par Soljenytsine , en particulier dans des romans à fort tirage, montre la continuité des crimes de la révolution bolchévique, mettant à mal l’image de Lénine et de Trotski. La découverte du génocide accompli au Cambodge par les khmers rouges porte un coup supplémentaire au mythe de la Révolution socialiste. Dans le monde intellectuel, le marxisme prétendument scientifique est affaibli.


L’Archipel du Goulag affaiblit le mythe socialiste


Lycéens et étudiants, formés par l’Université française, qui occupaient une place plus importante dans le mouvement que dans les pays étrangers, étaient pour une bonne part attachée à la liberté et au respect de la vie humaine, bref aux valeurs qui leur avaient été enseignés. Faire couler le sang répugne à beaucoup. Dans les années 80, l’envie de violence faiblit. Subsistent des actions de type terroriste qui sont le fait de commandos coupés du mouvement social (Action Directe)


L’usure et la fatigue, avec le temps, démobilisent même les plus engagés. Certains voyant que l’horizon de la Révolution ne cessait de s’éloigner choisissent la vie dans des communautés, le plus souvent à la campagne, et vivent d’activités artisanales et agricoles. Le pic semble atteint en 1973, avec 300 communautés et 1600 personnes. De fait ces adeptes des communautés prennent de la distance avec le combat politique quotidien et sont perdus pour le gauchisme politique.

Beaucoup de ces communautés ont une vie éphémère à une époque où l’écologie est encore une préoccupation marginale.

Pour tous, une « vie révolutionnaire » exige un changement de vie : rupture de relations familiales et sociales, emploi du temps surchargé, études souvent compromises, difficultés financières. Cette condition de lumpen intelligentsia, désocialisante, est difficile à vivre plus de quelques années.


On peut être anticapitaliste, antiimpérialiste, antiraciste… sans devenir moine. D’ailleurs, la société bourgeoise récupère assez facilement « brebis perdues et jeunesse égarée » notamment dans le secteur public. Alain Geismar, un des leaders de mai 68 n’a-t-il pas fait une carrière très honorable à l’Education Nationale ? Et Daniel Cohn Bendit a été un parlementaire européen. Ce ne fut pas le cas de tous. D’anciens révolutionnaires furent marginalisés pour le reste de leur vie et il y eut des suicides.


A droite Daniel Cohn Bendit , au centre Alain Geismar: deux héros de la Révolution récupérés par la société bourgeoise.


L’effacement du mythe révolutionnaire et de la violence comme outil légitime de la Révolution est-il définitif ? Sous sa forme traditionnelle, il est surement durable. La perspective d’une société où les distinctions de classe ont disparu et où l’économie est guidée par le seul souci des besoins à satisfaire s’est effacée n’est plus perceptible. L’anticapitalisme est certes très présent dans le discours politique, même si toutes les tentatives de remplacement ont échoué, et si le capitalisme démontre une forte capacité à évoluer et à s’adapter. Il est une critique du système plus qu’un levier d’action.


En revanche, la croyance millénariste en une révolution proche et radicale est de tous les temps. Ou tout au moins, l’aspiration à un changement complet, et brutal subsiste. Elle est partagée par une partie des écologistes qui se battent pour la décroissance et une rupture dans nos modes de vie, individuels et collectifs. Alors que l’environnement se dégrade de plus en plus vite, la violence pourrait être considérée comme de plus nécessaire pour sauvegarder une vie possible de l’homme sur la planète. Dans un contexte de peur, un degré supplémentaire de violence pourrait être toléré. Cette tolérance existe déjà pour les violences actuelles, qui s’accroissent en quantité et en qualité, malgré l’absence de perspectives cohérentes de changement global. Des pulsions plutôt qu’une révolution.

Il existe une certitude. Dans notre société se lèveront toujours des femmes et des hommes refusant l’ordre établi avec son cortège d’injustices et se battant pour le changer. Les Antigone sont de tous les temps, ce n’est pas pour autant qu’elles sèment des guerres civiles.


les Antigones sont immortelles



Pierre-Yves Cossé

28 Aout 2021


Cette réflexion est inspirée par l’ouvrage de Philippe Buton, « Histoire du Gauchisme » Perrin

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