• pierre-yves cossé

La France hypermétrope.


Une France qui ne chausse pas de bonnes lunettes.


La France est entrée dans une période de mutations durables et de ruptures profondes, suite à l’épidémie et au réchauffement accéléré de la planète. Une part de ces transformations est visible, notamment économiques (appauvrissement, inégalités, modes de distribution…) et aussi sociales et culturelles (marché du travail, usage du numérique, réorientations des consommations) Elles varient selon les territoires et les secteurs. Parfois, elles sont diffuses, peu ou à peine esquissées.

Le changement majeur résultera de la transition écologique. Le dernier rapport du GIEC indique clairement que le réchauffement s’accélère et qu’il faut agir plus vite, si l’on veut que la vie de l’homme sur notre planète ne devienne pas insupportable.

Un changement accéléré implique non seulement un ensemble de mesures techniques, mais aussi une transformation de la gouvernance. A la Libération, un nouveau mode de régulation politique et sociale a été inventé.


Le statu quo prévaut


Pour l’instant, aucune transformation profonde n’est perceptible. Lors des premiers mois de l’épidémie, le leitmotiv naïf, était : « rien ne sera plus comme avant » il a été oublié, même si une part des politiques continue- verbalement- de s’en réclamer . Des changements importants sont bien intervenus pour gérer la crise, intervention massive de l’Etat dans l’économie qui a pris en charge le risque de chômage des salariés et d’insolvabilité des entreprises, mettant entre parenthèses les considérations budgétaires et financière Ces mesures-efficaces- ont un caractère provisoire et ne nous éclairent pas sur la suite.

Tout annonce que l’on va gouverner comme avant, pour au moins trois raisons.


Ignorance et Conservatisme

On continue parce qu’on ne sait pas faire autrement et que les incertitudes sont considérables. L’ignorance conduit au conservatisme. Les macroéconomistes évaluent imperturbablement PIB, Emploi, Monnaie, Echanges, même si les mécanismes traditionnels ne sont plus guère pertinents, liaisons entre PIB et emploi, entre inflation, salaires et monnaie. Les concepts de remplacement n’existent ni en France, ni à l’étranger. La référence majeure reste le taux de croissance du PIB.


Les limites de la croissance verte.


La croissance est habillée d’un qualitatif, elle sera « verte ». Il est supposé qu’une réorientation de l’investissement au profit de nouvelles formes d’énergie, d’ infrastructures dans le secteur des transports et d’équipements plus sobres en énergie et en CO2 assurera le maintien, voire l’accélération de la croissance. La décarbonation de l’économie serait le moteur de remplacement. Ne sont évalués ni le effets d’une robotisation accélérés par le numérique ni la dévalorisation des actifs des entreprises appartenant au « secteur brun » qui s’accompagnera de destruction d’emplois. Cette détérioration du bilan des entreprises se répercutera sur celui des banques qui les ont financées. Devant passer de lourdes provisions, ces établissements limiteront leurs prêts au profit d’une « croissance verte » dont la rentabilité est souvent lointaine et incertaine. Les couts de la mutation sont inconnus mais élevés. Il faut inclure les dépenses de reconversion des activités et des salariés, dont les compétences deviennent obsolètes.


Une urgence : préparer à de nouveaux métiers.


Les optimistes supposent que les financements seront disponibles. L’investissement supplémentaire ne serait pas démesuré, de l’ordre de 3% du PIB, mais il est à réaliser dans un contexte défavorable : déficits publics massifs, affaiblissement des structures financières des bilans des entreprises et des banques, endettement français considérable qui un jour fera peur au marché. A côté des gagnants de la croissance verte, il y aura les perdants déqualifiés et travaillant dans des secteurs en déclin rapide. Dans les prochaines années, les premiers seront-ils plus nombreux que les seconds ? L’apparition de nouvelles inégalités est inévitable.

Des changements durables de comportement, par exemple dans le secteur de communication, du tourisme, voire du transport aérien pourraient également être des entraves à la croissance.

Il est prématuré d’annoncer que la « croissance verte » sera élevée. La décroissance pourra probablement être évitée, et la croissance se situer autour de 1%, une fois le « rattrapage » achevé » Ce n’est pas un objectif qui puisse mobiliser un pays.


Risque politique immaitrisable


La seconde raison est que la classe politique juge impossible d’obtenir un consensus sur un changement , nécessaire, lourd de sacrifices pour les électeurs. Une politique de marche accélérée vers un société décarbonée est synonyme de croissance ralentie, d’impôts probablement plus élevés, de pouvoir d’achat en faible augmentation, de durs efforts pour acquérir de nouvelles compétences et changer de lieu de résidence, et d’ un nouveau mode de vie. Certes, l’effort demandé est transitoire et une société décarbonée offrira des conditions de vie plus harmonieuses et plus équilibrées. Cela prendra plus de dix ans, soit plus de deux mandats présidentiels.


Des gilets jaunes en permanence ?


La classe politique hésite sur les moyens politiques de survivre durant cette période. Les uns nient l’urgence d’une mutation aussi rapide et s’en remettent aux innovations technologiques (probables) et à la capacité empirique des hommes à s’adapter au fur et à mesure. D’autres jugent que la seule solution est d’avancer caché, moins l’on en dira, plus l’on pourra avancer, en recourant à la dissimulation inévitable et du mensonge répétitif. Une nouvelle fois, l’on constate que dans une situation d’urgence prolongée, notre démocratie d’opinion, soumise à des échéances électorales, ne parvient pas à prendre en compte le long terme. On peut le vérifier, avec la pré- campagne présidentielle, les premiers thèmes économiques avancés sont l’augmentation massive des salaires, du pouvoir d’achat.et des dépenses publiques. La décarbonation est mentionnée, sans que les conditions de sa mise en œuvre soient déterminées de façon précise, par exemple une forte politique redistributive, condition d’une acceptation des sacrifices par les citoyens.


Conservatisme d’un système administratif accaparé par le court terme


La troisième raison est qu’un système institutionnel accaparé par la gestion à court terme n’éprouve pas le besoin de se renouveler. Il n’est que des pays comme la Chine, sans élections libres, qui sachent donner une place à une vision et à des objectifs à long terme.

Une gouvernance en harmonie avec le réchauffement de la planète et la réduction de la biodiversité doit accorder une place de premier rang à la décarbonation de l’économie dans ses dispositifs de réflexion et de décision. Ce n’est pas le cas actuellement. Il existe des études et des éléments de programmation dans les administrations mais ils sont dispersés, de qualité inégale et leur cohérence n’est pas assurée. Les point de départ sont les études du GIEC et les orientations données à l’échelle européenne. Elles sont à affiner et à compléter en France pour éclairer des scénarios de référence aboutissant à des priorités, des politiques et des programmes. Il n’existe toujours pas d’ organisme de type Commissariat Général du Plan, combinant missions de prospective globale et technologique, concertation, coordination des programmes en vue d’assurer la cohérence des politiques à moyen terme, sur le plan technique et financier. La mission est plus complexe qu’en 1946, où il s’agissait principalement de « reconstruire » et d’augmenter la productivité. Là, il s’agit d’inventer et de faire des paris techniques (hydrogène) les solutions n’étant pas sur la table.


Hydrogène vert: solution d'avenir ou chimère ?


Selon la constitution en vigueur, un tel organisme devrait être coiffé par un ministre qui aurait la qualité de vice-premier ministre, afin d’être en mesure d’imposer les arbitrages nécessaires. Là aussi, il s’agit d’inventer, notamment dans le domaine de la concertation, compte tenu de la multiplication des acteurs économiques et sociaux. La recherche d’une vision commune, consommatrice de temps, est devenue une exigence de la vie démocratique. Le dispositif doit être ouvert, modulable selon les circonstances et léger, ce qui serait difficile à obtenir.


Un supplément d’intelligence et d’études est urgent. Notre dernier prix Nobel, JeanTirole relève que nous choisissons des dispositifs couteux à faible impact environnemental. Il donne l’exemple des « certificats d’économie d’énergie » Le remplacement d’une chaudière au fuel par une pompe à chaleur a un cout par tonne de CO2 évitée beaucoup plus faible.

Le plan France 2030 se prépare comme le dispositif d’urgence de gestion de la crise climatique. Bercy, équipé avant tout pour le court terme, en a la charge, synthétise les propositions des ministères exploitant les dossiers rejetés dans le passé par la direction du budget et fait des propositions en liaison avec les grandes entreprises et les organisations professionnelles. Le président de la République, éclairé par les études économiques qu’il a commandées et légitimement préoccupé par les échéances électorales, intervient directement dans le processus. Il donne une place importante à un thèmes comme la « réindustrialisation » alors que les conditions de la mise en œuvre sont incertaines. La concertation des territoires et des acteurs sociaux est absente. France 2030, c’est son plan, un plan sans planification.


Cette approche approximative et personnalisée n’est pas à la hauteur des enjeux. On ne regarde pas assez loin , et le champ de vision est trop étroit. Notre gouvernance serait-elle hypermétrope ?


Pierre-Yves Cossé


Septembre 2021

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