• pierre-yves cossé

La France entre en révolution


Sept jours


Emmanuel de Waresquiel est un historien apprécié qui connait bien la période révolutionnaire. Il vient de signer un livre à thèse aux Editions Taillandier (475 pages)

La Révolution s’est jouée en sept jours ,17-23 Juin 1789, et cinq décrets. Le 23 juin, il n’y a plus de roi absolu en France. Toute la Révolution est contenue en une semaine : révolution juridique, révolution des esprits, révolution populaire. L’historien en tire une conclusion. Clemenceau a raison : la Révolution est une dans sa logique de table rase et de guerre civile, c’est un « bloc dont on ne peut rien distraire »

La démonstration est détaillée, elle inclut des analyses de la période antérieure et des années suivantes. Même si le lecteur se perd parfois dans les détails de ces longues journées, les arguments ont du poids et ébranlent le lecteur.


Une monarchie en crise


La faiblesse de la monarchie en 1789 expliquerait la rapidité de la décomposition, qui fait dire à Châteaubriand : « La Révolution était achevée lorsqu’elle éclata…elle n’a fait que disperser les ruines de la monarchie » Disperser des ruines, cela prend peu de temps.


…financière


Les caisses de l’état étaient vides, les déficits élevés, et l’endettement considérable, soit dix ans de recettes. Les emprunts sont à demi couverts et les taux d’intérêt montent (11,5% dès l’été 1788) Treize ministres se sont succédé au contrôle général des finances depuis 1774. Louis XVI qui considérait que les recettes devaient s’adapter aux dépenses, était tétanisé par le risque de banqueroute. Le seul à inspirer la confiance des possédants était Necker, qu’il avait rappelé aux Finances et qu’il n’aimait pas. Comme les Parlements et l’aristocratie, le banquier genevois avait conseillé de convoquer les Etats Généraux. Naïvement, le roi pensait que leur première tâche serait le vote d’impôts nouveaux, quitte à consentir une réforme fiscale (suppression de la taille, baisse de la gabelle, voire assujettissement à l’impôt de la noblesse et du clergé) Le prélèvement sur le revenu des paysans entre 30 et 50% est source d’agitations de toute sorte.


…sociale, militaire, politique


Des individus sans travail arrivent massivement à Paris. Les émeutes se multiplient, le pain manque, suite à un hiver glacial (-20) et à une mauvaise organisation du marché du blé. Elles sont peu ou mal réprimées. Les officiers ne veulent plus faire tirer sur le peuple. Ceux qui ne sont pas nobles supportent mal les inégalités dans l’avancement. Les soldats, dont 20% d’origine étrangère, tireraient, s’ils recevaient des ordres. Les soldes deviennent insuffisantes avec la hausse des prix et les désertions sont plus fréquentes. Les sergents, qui savent lire et écrire, sont les plus perméables aux idées nouvelles ; ce sont les maréchaux d’empire de demain : Ney, Bernadotte, Lefebvre. Louis XVI craint autant des émeutes de la faim à Paris, que la banqueroute. Il a raison, puisque quelques mois plus tard, les manifestants forceront le boulanger, la boulangère et le petit mitron à rentrer dans leur capitale.

Dans les cahiers de doléances, la demande d’une constitution revient fréquemment et une exigence d’égalité s’exprime. La bourgeoisie veut prendre la place de la noblesse, dont une partie s’est enrichie dans la finance et les colonies.


Un rempart inconsistant


Louis XVI: le roi qui n’a pas voulu faire couler le sang


Pour arrêter cette décomposition, un seul homme, le Roi, enfermé dans un absolutisme de principe, qui ne veut pas faire couler le sang. Il a une très haute idée de sa dynastie et des lois de la Providence qui ont fait de lui l’oint du Seigneur et son représentant sur la terre. Le roi est seul détenteur du pouvoir et le pouvoir est d’origine divine. Certes, il n’est pas un despote et son arbitraire est tempéré. Il est prêt à faire des réformes mais c’est lui qui les octroiera. Il méprise la condition des monarques anglais, et refuse une monarchie constitutionnelle. La conséquence pratique est un immobilisme. Son entourage, Marie- Antoinette, la Cour, le Comte d’Artois, la noblesse, l’incitent à refuser tout compromis. Necker, le seul apte à concevoir un compromis et à conduire des réformes, cherche à nouer des relations avec le Tiers mais échoue.

Une autre explication est la victoire remportée en quelques jours par les députés du tiers état dans la guerre des tribunes et la guerre de la presse. Les séances de l’Assemblée sont ouvertes et les premiers jours le public, souvent

venu de Paris, se mêle aux élus et applaudit les ténors, la plupart du temps, des avocats, dont le nombre (180) n’est dépassé que par celui des magistrats (400) Des brochures, publiées sans autorisation, inondent le Royaume. La Révolution de 1789 est aussi celle de la presse. Ces brochures diffusent les idées nouvelles- l’égalité des conditions et la liberté- discutées dans les loges maçonniques, les sociétés de pensée et les clubs, principalement parisiens.


Premières Reculades


Les Etats- Généraux, au milieu, siège le Tiers-Etat.


Le premier pas décisif est fait le 10 Juin à propos de la vérification des mandats.

L’abbé Sieyès, l’inventeur de la Souveraineté Nationale


C’est le jour de l’abbé Sieyès. Les députés se constituent en « assemblée active » compétente pour vérifier seule ses mandats. Elle devient Assemblée Nationale, le 17 Juin, déclarant qu’il lui appartient « d’interpréter et de représenter la volonté nationale » C’est l’invention d’une nouvelle souveraineté, un coup d’état. L’Assemblée Nationale » exerce seule le pouvoir législatif. Les députés du tiers se sont emparés de la souveraineté.

L’application est immédiate. Un premier texte décrète que toutes les contributions royales sont frappées d’illégalité ; elles continueront provisoirement d’être levées et devront à l’avenir être consenties par la nation. Un second texte décrète que la dette publique est « mise sous la protection de la nation »


Dans un Jeu de Paume

Après l’apostrophe de Mirabeau


La « journée-culte » passée à la postérité et la plus représentée (David) est le 20 Juin avec le Serment du Jeu de Paume. Elle est connue surtout par la réponse foudroyante de Mirabeau à l’ordre de quitter la salle : « il n’y a que les baïonnettes qui puissent nous faire sortir d’ici »

Quatre-cent cinquante députés et cinq curés sont présents. Ils jurent bras levé. Le serment sans le roi est un acte fondateur, une rupture et un acte de défiance. Puis, ils votent : « Rien ne peut empêcher que l’Assemblée

Nationale, appelée à fixer la constitution du royaume, continue des délibérations dans quelque lieu, qu’elle soit forcée de s’établir »

En quelques jours, ces bourgeois- propriétaires, électeurs parce qu’ils paient l’impôt, sont devenus des révolutionnaires, avec une avant-garde, le Club Breton. Une preuve supplémentaire que, lorsque le contexte s’y prête, le processus de radicalisation est très rapide. Après quelques jours de flottement, ils ont su s’organiser, rédiger des textes, les diffuser et attirer. Le 22 Juin, tous les députés du clergé rejoignent le tiers.

Le 23 Juin est pour E de Waresquiel, le dernier pas. Sa Majesté se présente, avec tout son faste, elle annonce un ensemble de réformes à examiner par les députés, à caractère fiscal, politique et administratif, qui esquissent un régime libéral, décentralisé, contrôlé par une représentation élue et limité par des lois. Mais il maintient les vieilles distinctions sociales. « Elle est essentiellement liée à la constitution de son royaume » Ce refus de la liberté -égalité civile est considéré comme un affront pour le tiers. L’Assemblée Nationale ne peut recevoir des lois que de la nation, c'est-à-dire des députés. Louis XVI veut maintenir un monde dont ils ne veulent plus.

La journée se termine par le vote d’une dernière déclaration : « L’Assemblée Nationale déclare que la personne de chacun des députés est inviolable » Elle crée le crime de lèse- nation, alors que jusque-là, seul le Roi était inviolable. Elle rend possible des poursuites contre « les infâmes et les traitres envers la nation »

Le 27 Juin, la noblesse rejoint les députés du tiers, suite à un ordre du roi. Les réformes du roi sont mises à la trappe. Les appartements du roi sont envahis par la foule. A Paris, on illumine.


Tout est joué


Pour l’historien, un retour en arrière est impossible. La Révolution est faite, avant même la prise de la Bastille-juste un évènement symbolique- l’adoption de la Déclaration des Droits de l’Homme ou l’abolition des privilèges. Pour parfaire la démonstration, il sort de son calendrier et mentionne la date du 27 Juillet et la création du « Comité d’Instruction générale et de sûreté » qui préfigure le « Comité de Sûreté Générale » de la Convention. Les sceptiques suggéreront que la thèse est biaisée par la conviction que la perversité des révolutions apparaît dès le début. Emmanuel de Waresquiel fait sienne l’appréciation anglaise « Les révolutions ne font que remplacer des abus par

d’autres, différents ou contraires, quand ce ne sont pas les mêmes, au prix de désastres »


Quelques portraits


Un des mérites de Sept Jours est la qualité des portraits de plusieurs des acteurs principaux.

Louis XVI est un monarque mal dans sa peau, méfiant et pessimiste, « il a une passion pour la chasse, la dépense physique » Il parle peu et recherche les occasions de solitude. Il a le goût des sciences exactes et s’intéresse aux mathématiques, à la cartographie et aux voyages, en particulier celui de Lapeyrouse. Selon un expert, il est « l’un des premiers géographes du royaume »


Necker, le banquier réformiste


Jacques Necker est un homme expérimenté qui ne doute de rien et surtout pas de lui-même. Il veut réformer le royaume mais il n’a pas un parti à l’Assemblée Nationale et se heurte à l’hostilité de la Cour. Le Comte d’Artois le traite de « charlatan » Il est tenant d’un bicaméralisme à l’anglaise. Il démissionnera discrètement et retournera en Suisse

(Septembre 90)


L’abbé Sieyès, vicaire général à Chartres, est le seul prêtre à se faire élire par le Tiers, à Paris, difficilement. Froid, abstrait, méprisant, il est célèbre par « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? ». Il hait la noblesse et les privilèges. Beaucoup d’ecclésiastiques seront actifs durant la Révolution ; un conventionnel su dix sera d’origine cléricale.



Mirabeau, le grand orateur du Jeu de Paume


Mirabeau, l’aristocrate déclassé, frappait par sa laideur et son visage couturé de petite vérole. Ironique, insolent, vénal, il était un orateur violent et puissant. Pour mener son combat en faveur de la liberté, le député avait créé une sorte de cellule de propagande. Il était le seul.

L’historien ne propose pas une théorie de la révolution, même s’il énumère tous les ingrédients : crise financière, pouvoir impuissant, faillite des élites, mécontentement populaire, idées nouvelles dominantes, existence de leaders qui se découvrent révolutionnaires.



Pierre-Yves Cossé

4 Novembre 2020


PS: E de Waresquiel a écrit deux excellentes biographies.

- Fouché. Communiste dans sa jeunesse (ou plutôt babouviste) il était à la fin de l’Empire un des plus riches propriétaires de France. L’inventeur de la « haute police » utilisait l’arme de la corruption avec brio. Il exerça le pouvoir au moment de la Restauration, avant de terminer sa vie en exil, payant son vote de régicide. De cet ancêtre, du côté maternel, on louait dans ma famille ses qualités d’époux fidèle et de bon père de famille.


- Talleyrand. L’aristocrate-ecclésiastique trahit tous ses maitres mais fut fidèle toute sa vie à sa préférence politique, une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, respectueuse des libertés. En exil aux Etats-Unis (1794-96), il écrit des pages dignes d’un sociologue et prémonitoires, précédant Tocqueville., sur la place qu’occupera un jour dans le monde le nouvel état. Le vice n’a jamais étouffé l’intelligence.

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