• pierre-yves cossé

LA CHIENLIT PARTOUT ?



Journaux télévisés et autres médias montrent presque chaque jour défilés de manifestants, avec calicots et pancartes, criant leur hostilité à l’égard des pouvoirs en place, voire saccageant magasins et véhicules, ou se battant contre les forces de l’ordre. Ces images, transmises quasiment en temps réel grâce aux iPhones et amplifiées par les réseaux sociaux, viennent quasiment de tous les continents. Elles se ressemblent, milieu urbain, jeunesse des manifestants, cris, heurts avec des policiers casqués. On pourrait en déduire qu’il s’agit d’un mouvement unique à l’échelle de la planète. Partout, les mêmes insatisfactions et les mêmes révoltes engendreraient les mêmes colères. Nous serions entrés dans l’âge des guerres civiles mondialisées.


Ne pas pratiquer l’amalgame.

La réalité est plus compliquée. Une généralisation est excessive. De grands pays, comme la Chine ou l’inde ont des problèmes et des difficultés à traiter mais ne connaissent pas la crise au sens que nous lui donnons en Europe. Un amalgame conduirait à ne rien comprendre ou à tout confondre. Pour de nombreux pays, la crise est d’abord nationale, même si partout corruption et incompétence sont dénoncées. Quelques exemples. L’Argentine est mal gouvernée depuis fort longtemps, au point que ce pays riche à la veille de la seconde guerre mondiale ne cesse de décliner, la crise actuelle est un nouvel épisode d’une incapacité politique chronique. La politique absurde d’un dictateur explique dans une large mesure la situation du Venezuela, pays particulièrement riche en pétrole. La richesse se retrouve à Hong Kong, colonisé par son puissant voisin chinois qui cherche à imposer la loi du parti unique. Le peuple algérien rejette la monopolisation du pouvoir par l’armée depuis l’indépendance. Les crises dans les pays du Moyen-Orient, particulièrement complexes, s’expliquent par l’Histoire, les oppositions régionales, les tensions religieuses et les interventions des grandes puissances.




Deux thèmes communs aux protestataires, défiance et inégalités.

Cela rappelé, on ne peut nier de fortes ressemblances, surtout dans le monde développé. Plusieurs thèmes mobilisateurs sont communs aux brexiters, gilets-jaunes, électeurs de Trump de la « rust belt », ou protestataires chiliens, ainsi qu’aux populismes européens, français, italiens allemands.

Premier thème : la mise en cause des élites de toute nature, politiques, syndicales, culturelles. Ces élites sont jugées corrompues ou, au minimum, incompétentes et mobilisées par la seule défense de leurs fonds de commerce et de leurs positions sociales. Cette méfiance a pour effet que les régulations collectives fonctionnent de plus en plus mal. Les électeurs s’abstiennent ou au mieux votent pour « le moins mauvais » sans donner de mandat précis ni prendre en considération le programme. Les salariés ne comptent plus sur la négociation collective, appuyée par la grève, pour faire aboutir leurs revendications, ils préfèrent l’explosion sociale, improvisée souvent et non encadrée par les syndicats. Les contribuables acceptent de moins en moins la charge de l’impôt,

invoquant le gâchis de fonds publics et ne croient plus aux réformes fiscales toujours annoncées, et, selon eux, toujours différées. Même défiance et même violence dans des milieux qui n’avaient pas l’habitude de se situer dans la lutte des classes, comme les agriculteurs. Cette défiance n’est pas nécessairement liée à la récession. Elle peut se manifester alors que la croissance est soutenue et que le chômage est peu élevé. Le cas du Chili est à cet égard significatif.




Second thème, la montée des inégalités, le rejet de « ceux qui s’enrichissent en dormant » et des 1% chaque année plus déconnectés du reste de la population. Les statistiques montrent dans la plupart des pays développés ou en développement une augmentation des inégalités de revenus et surtout de patrimoines. La guerre et l’inflation avaient réduit les écarts, aujourd’hui en termes relatifs ils sont comparables à ceux d’avant la première guerre mondiale. Un phénomène nouveau est la force de dénonciation au sein des « classes moyennes » Chez les plus pauvres, notamment la classe ouvrière, la capacité d’opposition est affaiblie par la disparition d’une perspective révolutionnaire, la désindustrialisation, les restructurations détruisant des grands complexes et les délocalisations. En revanche, les salariés, plutôt au bas de l’échelle, constatent la stagnation ou la faible augmentation de leurs revenus salariaux alors que leurs besoins subjectifs et objectifs (logement, assurances, énergie, éducation) sont de plus en plus pressants. Les inégalités ne sont pas seulement financières, elles s’étendent à l’accès aux services publics de l’éducation, de la santé et des transports. Les victimes, parfois isolées dans des territoires en déclin, se sentent marginalisées, abandonnées. Elles se confinent dans un ghetto social et dans le local, manifestant indifférence ou hostilité à l’égard de « l’autre » : la capitale, l’Europe, l’Etranger. Elles craignent pour leur avenir et celui de leurs enfants. C’est le temps des boucs-émissaires.



Deux causes, effets de la mondialisation et peur pour le devenir de l’homme.

Ce désenchantement a des causes qui dépassent les frontières nationales. Elles sont à rechercher dans la mondialisation, les menaces qui pèsent sur la présence de l’homme sur la terre et l’impuissance des politiques à apporter des solutions.

La mondialisation, c’est d’abord une recomposition du monde et le déclin relatif de ce qu’on appelait les grandes puissances. Elle réduit les inégalités entre les pays et opère un transfert d’activités au profit de nouveaux et grands acteurs. Le choc chinois est une réalité. La Chine est devenue l’atelier du monde. Elle produit moins cher et vend dans le monde entier, tandis que ses gammes de productions et de compétences ne cessent de progresser. Le choc chinois est le plus important mais il n’est pas le seul. D’autres pays accompagnent ou suivent la Chine (Corée du Sud, Inde) Dans une vision de long terme, il faut se réjouit de cette réduction des inégalités à l’échelle du monde, qui est un facteur d’équilibre. La contrepartie est douloureuse. Le rééquilibrage a comme conséquence une augmentation des inégalités à l’intérieur des pays, où les perdants de la mondialisation sont plus nombreux que les gagnants. Chez les « vieux » riches, une pression constante est exercée sur les salaires en vue de limiter les effets de la concurrence chinoise. La menace de chômage, liée à la fermeture d’usines, réduit la capacité de résistance des salariés et de leurs organisations. Le ralentissement de la progression des revenus salariaux, voire leur stagnation est source d’insatisfactions et de mécontentement.

Les politiques se taisent, ils ne tentent pas d’expliquer cette recomposition complexe du monde, qui, selon eux, ne serait pas comprise des électeurs. Les mécontents sont enclins à croire à un complot capitaliste. Ils oublient que la stagnation, voire la diminution de la population active, et de la productivité assèche les ressources disponibles pour financer les transferts sociaux et les retraites Cette croyance au complot est d’autant plus forte que ces capitalistes, dont le pouvoir social s’est accru, ont compensé la diminution relative de l’industrie par la financiarisation de l’économie. Dans cette économie financiarisée, les gains spéculatifs et autres revenus boursiers explosent, contribuant à l’augmentation des inégalités. La conscience de ce déclin de l’Occident est confuse mais réelle. Beaucoup réclament le retour au passé et la fermeture des frontières, tout en profitant de cette abondance de biens importés à bas prix et en étant confusément conscients que la mondialisation est une réalité durable.

La menace d’une terre inhabitable contribue fortement à l’inquiétude latente et à la perte de crédibilité du Politique. Si l’on fait l’hypothèse que les experts ont raison et que les inventions techniques à venir ne suffiront pas à réduire les effets du phénomène, c’est dès maintenant qu’il faut changer profondément nos priorités, notre manière de vivre et nos politiques. Si les directions qu’il faut prendre sont connues, il n’est pas vrai que le chemin à prendre soit clairement dessiné. Le diagnostic des écologistes est généralement pertinent mais leurs solutions encore balbutiantes. Il ne suffira pas d’une relance keynésienne orientée vers les investissements économisant l’énergie et diminuant la production de CO2 pour réduire l’empreinte carbone sur la planète. Ce qui serait le plus efficace serait la diminution de la population mondiale.





La jeunesse, moteur d’une révolution démocratique.

Une partie de la jeunesse est consciente de l’urgence climatique et de la réduction de la biodiversité. Elle constate l’abîme entre les déclarations publiques et les politiques mises en œuvre. Elle se considère condamnée à terme par l’impuissance des pouvoirs. Il est inévitable qu’elle recoure à la violence et à la désobéissance civique sous toutes ses formes, en dehors des cadres politiques traditionnels. Greta Thunberg aura des imitatrices et les responsables officiels continueront de dénoncer la chienlit.

Qu’il s’agisse des effets de la mondialisation ou de la sauvegarde de la présence de l’homme sur la planète, des mesures sont possibles (lutte contre le dumping, taxation généralisée du CO2 y compris dans les échanges internationaux, régulations financières…). Les effets de telles mesures ne peuvent être perçus que progressivement et beaucoup doivent être prises à l’échelle mondiale ou tout au moins concerner un grand nombre de pays.

La démocratie représentative est inadaptée dans un tel contexte. Elle se heurte au « conflit des horizons » La vie politique est centrée sur la durée des mandats des élus, de l’ordre de cinq ans si bien que les résultats des actions entreprises doivent être visibles dans cet espace temporel. Or une réduction substantielle du CO2 ou une maîtrise relative de la mondialisation ne seront apparentes qu’à un moyen terme inconnu des politiques. La vie politique démocratique est également centrée sur la nation et des politiques supposées indépendantes, alors que mondialisation et écologie sont liées à des politiques de coopération internationale, impliquant des compromis et des pertes de souveraineté. La crise de la représentativité accroit la semi-paralysie des gouvernements et expliquent leur schizophrénie.

Pour dépasser ces contradictions, c’est la démocratie représentative elle-même qui est à transformer. Une place beaucoup plus importante doit être prise par la jeunesse, dont le destin est directement en jeu et qui est la mieux placée pour accepter une vie plus sobre, renoncer au consumérisme, et multiplier les initiatives à la base dans des domaines comme l’énergie ou l’économie circulaire. De nouveaux dispositifs démocratiques sont à inventer. Il est sûr que l’ampleur des changements nécessaires est telle que tout ne peut être décidé en haut et qu’un puissant mouvement ascendant est nécessaire. Ce mouvement ascendant se fera à partir de minorités, comme dans toutes les périodes révolutionnaires. Le terme de révolution n’est pas excessif, car il s’agit de changer de mode de vie en quelques dizaines d’années, puisque, selon les experts, le temps nous est compté.


Nul ne peut dire si nos sociétés y parviendront. En revanche, il est clair qu’une dose de chienlit est inévitable durant les prochaines décennies, à l’initiative soit de ceux qui sont révoltés par la passivité, le conservatisme ou la lenteur des gouvernants soit de ceux qui ne supporteront pas des changements trop rapides et trop douloureux.

Pierre- Yves Cossé

4 Octobre 2019

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