• pierre-yves cossé

L’ABSENT DE l’OBELISQUE


L’ABSENT DE l’OBELISQUE



Un âge vénérable, une trentaine de siècles...


Le 14 juillet, les VIP installés dans les tribunes adossées à l’obélisque prennent-ils le temps d’admirer ce monolithe, transporté de Louqsor à la place de la Concorde ? Le regard est d’abord attiré par le pyramidion étincelant, recouvert d’électrum, un alliage utilisé par les anciens Egyptiens, qui coiffe le phallus dressé pour exalter l’ascendance divine s’un pharaon égyptien.


Le Pyramidion : étincelant mais récent


Ne vous extasiez pas sur son état de conservation, il n’a pas l’âge de la pyramide, soit treize siècles avant notre ère. Etant en trop mauvais état, il a été remplacé et l’actuel est de mai 1998. Le piédestal, lui, était en bon état mais il a déplu à a cour royale. Décoré de seize babouins au sexe trop visible, il fut remplacé, après de longues et coûteuses recherches par du granit rose breton. Le cadran solaire a été redoré.


Puis, le regard se fixe, un temps court, sur les hiéroglyphes, incompréhensibles pour le commun des mortels. Dans le cartouche de RAMSES, il est écrit que le Roi fait une offrande au dieu Amon. Les autres inscriptions peuvent être déchiffrées mais difficilement.


Erigé en présence de Louis-Philippe


La principale est en latin ; Louis Philippe indique l’origine, Thèbes, précise que c’est un don de l’Egypte et évoque « une gloire récemment acquise sur le bord du Nil » La recherche d’une approbation des admirateurs de l’ancien empereur est évidente.

Le pacha Mehmet Ali avait fait le don de l’obélisque au roi Charles X. Il fallut les efforts de nos diplomates, pour que le don soit transféré au nouveau monarque. Louis Philippe s’impliqua personnellement dans l’opération. Il était, avec sa famille sur la place de la Concorde le jour de l’érection, le 25 octobre 1836. Présent, mais prudent. Craignant un échec il s’était placé en retrait sur le balcon de l’Hôtel de la Marine récemment restauré. L’opération consistant à soulever et à faire décrire un arc de plus de 90 degrés n’était pas sans risques. :480 artilleurs de la marine devaient tirer sur des cordes. Il suffisait qu’une corde casse, qu’un artilleur glisse, qu’un boulon se torde, pour que la masse de 230 tonnes s’écrase, tuant des artilleurs.


Le polytechnicien qui avait préparé l’érection était sûr de ses calculs. Apollinaire Lebas, courageux et de petite taille, se plaça sous l’obélisque en train d’être levé. En cas d’erreur de calcul, il aurait été le premier à être tué. C’est le nom de l’ingénieur, Apollinaire qui est inscrit sur une plaque apposée sur l’obélisque.


Le transport, qui durera deux ans et demi, fut fertile en risques et en aléas. Trois cents fellahs construisirent un canal pour que la barge à fond plat, réalisée pour l’occasion puisse accéder au monolithe. Il fallut attendre huit mois pour que la crue du Nil permette à la barge chargée de descendre le Nil. Nouvelle attente de plusieurs mois Alexandrie jusqu’à la fin de l’hiver avant qu’une corvette à vapeur (une des premières) puisse remorquer la barge. Elle fait escale à Marseille et elle rejoindra Rouen après avoir subi les tempêtes du golfe de Gascogne. La barge remonte la Seine et en décembre 1833, la pyramide est couchée sur le quai, au début du Cours-la-Reine. Le transport a couté tellement cher que le second obélisque, également donnée par le pacha restera sur son site. C’est François Mitterrand qui officialisera la renonciation par la France.


LE GRAND ABSENT


JF Champollion , le découvreur de la pierre de Rosette (1822)


L’absent, c’est le découvreur des hiéroglyphes, Jean-François Champollion. Sur l’obélisque est seulement mentionné le nom du transporteur Apollinaire Lebas. Et pourtant sans Champollion, pas d’obélisque de Louqsor.


Apollinaire Lebas : le polytechnicien sûr de ses calculs


Dès son arrivée à Alexandrie (1828) Champollion constate que les obélisques proposées à Charles X sont dans un piteux état, alors qu’ à Thèbes, celles de Louqsor sont plus belles (un travail exquis et d’une étonnante conservation » Il parvient à imposer son choix aux Egyptiens et aux Français : le plus beau des deux monolithes de Louqsor, en dépit des promesses faites aux Anglas, sera transporté à Paris, sans être coupé en morceaux (« Le scier serait un sacrilège : tout ou rien) Les Français seront capables de faire ce qu’avaient réussi les Romains et le cout n’est pas son problème. Reçu par le Pacha, le découvreur des hiéroglyphes se montre un bon négociateur.


Champollion souhaitait que l’obélisque soit érigé dans la Cour Carrée du Louvre (et nulle part ailleurs) à proximité des collection égyptiennes dont il avait la charge en tant que Conservateur. Il avait été nommé par Louis Philippe, à la suite de l’achat de la collection d’un consul d’Angleterre, qu’il avait négocié à Livourne. Le débat sur l’emplacement fut animé. Louis Philippe, qui avait fait déchiffrer les hiéroglyphes par Champollion, voulait faire une opération d’urbanisme ( aménager une partie de la Place « Royale », encore une fange à l’abandon devant les hôtels de Gabriel) et une opération politique en direction du peuple de Paris toujours bonapartiste. Le souhait de Champollion ne fut pas exaucé.


Le grand Homme mourut (mars 1832) alors que l’obélisque n’avait pas encore quitté Thèbes et qu’une épidémie de choléra ralentissait le chargement. A sa mort, Chateaubriant écrivit « L’heure viendra que l’obélisque du désert retrouvera sur la place des meurtres le silence et la solitude de Louqsor » L’heure ne semble pas encore venue.


Pour en savoir plus sur Champollion, lisez l’épaisse biographie de Jean LACOUTURE, « Une vie de lumières » Grasset


Pierre-Yves Cossé


Juillet 2001

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