• pierre-yves cossé

JOURNAL DE CRISE (9)

Lunettes Roses.



Il n’est pas de crise sans aspects positifs, plus ou moins dissimulés, ni sans quelques touches de rose dans un ciel noir.


Et nous, les petits, les obscurs, les sans grade…


Même si la mort est égalitaire, ce sont les vulnérables et les fragiles qui souffrent le plus. Ils meurent plus que les nantis du virus ou des effets de la crise économique.

Il existe des exceptions, parfois inattendues et probablement éphémères.

A Delhi, le « petit personnel » s’installe dans la maison de leurs maîtres qui se sont réfugiés dans leurs luxueuses villas situées sur les hauteurs. Des SDF occupent des maisons en construction.


A Paris et dans beaucoup d’autres villes des prisonniers sont libérées pour que les prisons ne deviennent pas des foyers d’infection, notamment au détriment des gardiens. En France, les bénéficiaires, huit mille, sont les condamnés à de courtes peine ou proches de la fin de leur enfermement, tandis que la plupart de ceux qui attendent d’être jugés restent dans les maisons d’arrêt.


Les besogneux de la « seconde ligne », les besogneux sans lesquels la vie quotidienne serait impossible sortent de m’anonymat. Ils reçoivent des marques de considération, sont salués ou remerciés. Le travail des manutentionnaires, des chauffeurs -livreurs et des transporteurs est reconnu à leur juste valeur, ils sont vus sur les écrans et témoignent de l’astuce et de l’endurance nécessaires à l’exercice de leur métier. Sur des bennes, dans nos rues, de petits mots de remerciements sont collés, à l’intention des éboueurs.


Dans les pays en guerre, des populations qui survivent sous la tente, sont sauvées lorsque le virus menace milices et armées au combat Pour sauver leur peau, elles se résignent- pas toujours, à un cessez-le feu officiel ou officieux.


La qualité de l’environnement s’améliore.


Les experts ont calculé à New- Delhi que la diminution de la pollution économiserait plus de morts sur plusieurs années que le Covid- 19 en tuerait dans les prochaines semaines.

Les satellites indiquent que les nuages au dessus des régions industrielles disparaissent.



Dans toutes les grandes villes, dont Paris, l’air est moins pollué et les bronchites moins nombreuses. Les chants d’oiseaux s’entendent mieux, soit que le bruit de fond de la ville soit atténué, soit qu’ils soient plus nombreux et plus joyeux.



Cette tranquillité devrait être favorable à leurs ébats amoureux, qui battent leur plein en cette saison, et leur fécondation pourrait être accrue. Les feuilles printanières des arbres semblent plus vertes. Les animaux semi-sauvages, tels les renards à Londres, viennent jusqu’au milieu des villes, à la recherche de nourriture -les déchets ont diminué- et profitent des espaces quasi- déserts qui leur sont ouverts. Sur la Seine, il est possible de voir une cigogne, des cygnes blancs et des canards. La ville est plus belle mais les Parisiens ne peuvent la voir.



Un apaisement social.


La gestion de la double crise, sanitaire et économique, oblige les organisations patronales, syndicales à se réunir plusieurs fois par semaine, à la recherche de la moins mauvaise solution. Dans les entreprises, beaucoup d’acteurs, conscients qu’ils sont tous à faire face à la mort, se rapprochent, discutent, négocient. Les cyniques et les tricheurs se taisent où se dissimulent.



Les agents de police redeviennent dans une large mesure des gardiens de la paix veillant sur notre santé, avec des exceptions, en particulier dans les quartiers difficiles, où le confinement dans de petits appartements est insupportable. Admirons leur capacité d’adaptation.

La civilité est manifeste. Les bousculades sont plus rares et en même temps que l’on tient la distance, un petit salut, ou une esquisse de sourire indiquent le lien qui unit les citoyens dans la tragédie. Les terrorisés et les goujats continuent d’ignorer autrui.

Les goujats, il semble qu’il en reste sur les routes. Les accidents ont diminué d’un peu plus de 40% alors que la circulation a diminué beaucoup plus. Peu de voitures et moins de flics, c’est une incitation pour certains à rouler très vite.


Plus d’initiatives et de solidarité.


Les crises sont toujours révélatrices d’inventivité, de talents ignorés et de dévouements extrêmes. C’est vrai à tous les âges et dans tous les milieux, dans les villes comme dans les villages. Des chaînes d’assistance aux personnes isolées s’organisent et sont relayées par les réseaux sociaux et des plateformes se créent. Le personnel de soin reçoit une aide : fourniture de repas, logement. Des professeurs et des élèves s’entraident pour créer des classes virtuelles et découvrent la cogestion. Des particuliers ou des petites entreprises apprennent à fabriquer des masques ou du matériel médical (en trois D) La fraternité n’est plus seulement un mot en majuscules sur les murs. Des bénévoles, même âgés prennent des risques et accroissent leurs efforts.



Beaucoup, pas forcément les plus riches, font des dons en nature ou mettent la main au portefeuille pour aider associations et ONG. Plus modestement et secrètement, des personnes brouillées se réconcilient en décrochant leur téléphone pour demander des nouvelles et recommander de prendre soin de leur santé.

Ces gestes, petits ou grands, sont probablement le fait de minorités, ce qui ne saurait surprendre. Ils font reculer l’’individualisme recule au profit de la solidarité.


Un avenir pour la coopération ?


Lorsque le noir disparaîtra, le rose devrait pâlir voire disparaître et le ciel redeviendrait gris et nuageux. Mais le noir va demeurer longtemps, ou au moins le très sombre, donnant une chance à la coopération. La prise de conscience doit se généraliser : le salut n’est pas dans l’isolement et le repli mais dans la coopération, entre individus et groupes sociaux et à tous les niveaux, quartiers, villes, Etats, Continents. Le plus urgent est d’apprendre à coopérer. Cela sera long et difficile entre les Etats, puisque même entre états européens l’apprentissage est laborieux.


Tout est lié sur notre planète, que ce soit la santé ou l’environnement. L’ignorer, c’est nous condamner collectivement. Pour vaincre le coronavirus, il faut le vaincre partout.

Cet apprentissage est le défi du 21-ème siècle. Il est temps de relire Teilhard de Chardin.

Cette Coopération peut aussi être appelée Solidarité.


Pierre- Yves Cossé


14 Avril 2020


Si vous avez aimé cet article, vous pouvez le partager en utilisant les boutons de partage ci-dessous.

204 vues
  • LinkedIn