• pierre-yves cossé

Journal de Crise (6)


La Société d’Après (2)


Economie française.

Il n’est pas besoin d’être marxiste pour considérer que « l’après » de la société française, dans tous les domaines, dépend largement de la « reconstruction » économique, la croissance à court terme et à moyen terme des choix cohérents et acceptés de développement économique et social.


Une reprise en U


La sortie de crise sera progressive. A une phase aiguë, succédera une période de transition. Sa durée dépend pour une part d’un arbitrage plus que difficile entre santé et économie. Rapidement, l’effondrement de l’économie va faire apparaître des tensions insupportables pour les plus vulnérables, par exemple les travailleurs de l’économie parallèle ou les intérimaires, qui auront perdu leurs moyens de subsistance. Et, face à des déficits monstrueux, les pouvoirs publics seront peu à peu paralysés .

Seront comparés les risques, « morts économiques » compris, et les coûts de toute nature, bien que la valeur de la vie humaine ne cesse de croître dans une société oublieuse des temps de guerre.


La reprise ne sera pas en V. Les blocages du côté de l’offre ne disparaîtront pas tous en un jour. Des chaines de production, à l’échelle mondiales, resteront perturbées un temps comme le commerce extérieur. L’investissement productif ne redémarrera pas dans tous les secteurs, faute de financements disponibles ou de débouchés assurés. Le rattrapage est exclu pour une partie des services (restauration, hôtellerie, tourisme…) Quant au consommateur au pouvoir d’achat réduit, il différera certaines dépenses, voitures, voyages. La courbe sera plutôt en U, avec la branche droite zigzaguant.



La reprise Chinoise immédiate est très probablement un leurre. La tradition du Parti Communiste Chinois est la falsification des chiffres. Un directeur de l’INSEE chinois fut congédié, il y a quelques années, pour avoir présenté des statistiques exactes, ne correspondant pas à la ligne officielle. Le retour quasi immédiat à la normale proclamé est un élément d’un discours diplomatique agressif particulièrement bien conduit. Le retour à la normale existe, il est graduel.


Un redressement plus difficile que pour ses voisins européens


L’Economie française est entrée dans la crise plus fragile que beaucoup de ses voisins, du fait de ses déficits et de son endettement. Elle en ressortira dans ce même état de relative fragilité. Ceux -dont j’étais- qui considéraient que les déséquilibres permanents réduisaient notre marge de manœuvre en cas de crise avaient raison. Celui de nos comptes extérieurs-balance commerciale- devrait croitre : chute de nos exportations d’avions au moins pour un temps, des recettes touristiques et des dividendes ou produits financiers venus de l’étranger. Croire que le monde nous permettra indéfiniment de dépenser et de vivre au-dessus de nos moyens est une illusion. La Chine, dont le niveau de vie de la population est très inférieur au nôtre, ne financera pas durablement l’écart entre ce que nous consommons et ce que nous produisons. Les Etats-Unis de Trump ne mettront pas en place un nouveau Plan Marshal. Ils perdront leur temps les Français qui crieront comme après la première guerre mondiale « L’Allemagne paiera » voire « La Chine paiera « D’autres crieront « Annulons la dette » oubliant que les premières victimes seraient les 53 millions de Français détenteurs de contrats d’assurance-vie composés pour une large part d’obligations émises par le Trésor français, souscrites par les Compagnies d’Assurances en contrepartie d’an avantage fiscal. Quant à la dette détenue par les étrangers, son annulation, outre une rupture avec l’Union Européenne, implique que pendant plusieurs années la France n’ait plus besoin de se financer sur les marchés, qui lui seront fermés. La dette publique devra être remboursée, selon des modalités qui auront été renégociées en fonction des circonstances exceptionnelles. Nous pourrions mettre un siècle à apurer nos dettes, comme le Royaume-Uni lorsque il lui fallut rembourser les emprunts contractés en vue de financer la guerre contre Napoléon.


Un Panorama économique contrasté



Le succès de la politique de crise déterminera pour une part le paysage économique de l’Après-Crise. Grâce aux aides publiques, beaucoup de dépôts de bilan auront été évités de même que le chômage de masse et le pouvoir d’achat d’un grand nombre de ménages sauvegardé dans une grande mesure. Cela n’empêchera pas que le paysage économique soit fortement contrasté.


Du côté des entreprises, une minorité ressortira renforcée ou peu changée : les télécommunications et les logiciels, l’industrie pharmaceutique, la grande distribution, voire l’agriculture et les assurances. Elles n’auront besoin d’aucune aide particulière. Une minorité sortira durablement affaiblie : aéronautique, tourisme, restauration. Les entreprises concernées seront menacées de faillite ou de rachat par l’étranger, en particulier par la Chine. Une intervention publique sera nécessaire : injection de fonds propres ou de quasi fonds propres, prises de participation publiques, voire nationalisations temporaires d’entreprises jugées stratégiques. Elle sera également nécessaire pour les entreprises, notamment de petite taille, à la trésorerie exsangue, incapables de s’endetter plus.

Du côté des consommateurs, le paysage sera tout aussi contrasté. Les ménages qui n’auront pas vu leur revenu baisser disposeront d’un excès d’épargne due à l’impossibilité de consommer. Beaucoup d’autres auront subi une perte plus ou moins forte de leurs revenus, soit qu’ils soient passés entre les mailles du filet des aides publiques, soit que les indemnisations aient été sensiblement plus faibles que leurs revenus habituel (près de 4 millions de salariés indemnisés à 84% et des indépendants encore moins indemnisés) La politiques des revenus et la fiscalité devront être adaptées en conséquence.


Le Retour de l’Etat


La nécessité de l’Etat est apparue durant la crise. Cette nécessité devrait demeurer. Ce Retour de l’Etat, est à comprendre au sens large, incluant les Services Publics et les municipalités. Les maires, qui ont payé de leurs personnes, ont été des agents publics précieux, qu’il s’agisse de la sécurité ou des mesures facilitant la vie de leurs concitoyens. Ils ont pu s’appuyer sur des associations et de nombreuses bonnes volontés. L’individualisme français a reculé un temps.


Avant d’expliciter sa politique économique le gouvernement s’interrogera sur l’inflation. Il y a quelques dizaines d’années, elle aurait été considérée comme probable après une telle injection de liquidités et dangereuse, car engendrant un appauvrissement des détenteurs de revenus non indexés sur les prix, des conflits salariaux fréquents et une perte de compétitivité. Ces inconvénients l’emportent à long terme sur l’avantage procuré par l’allègement du poids de la dette de l’Etat et des entreprises. Les économistes, ayant cessé de comprendre l’inflation, considèrent, dans leur majorité, que le risque sera faible ; la concurrence de pays en développement comme la Chine resterait forte et la production sera à même de satisfaire une demande affaiblie. Le risque serait plutôt celui de la déflation, des ménages toujours inquiets continuant à thésauriser.


Une Politique de relance difficile à financer



Après une année où l’activité économique aura reculé, une politique conjoncturelle de relance sera mise en œuvre. Elle devrait être sélective, compte tenu de la diversité des situations. Il faudra reconstituer les fonds propres de beaucoup d’entreprises, ce qui suppose de nouveaux mécanismes de financements (émissions d’actions garanties, emprunts à très long terme avec différé d’amortissement), par l’intermédiaires des banques et de la Banque publique d’Investissement et avec une contribution financière substantielle de l’Etat. L’exigence de justice sociale et de lutte contre les inégalités sera très forte, en particulier chez tous ceux qui auront été en première et en deuxième ligne durant la crise. Des mesures, comme des « récompenses » durables pour le personnel de soins ou le relèvement de certains minima sociaux, s’imposeront. Il y a deux mois, une telle politique eut été impossible à financer. La levée d’obstacles politico- juridiques comme le Pacte de Stabilité ou l’interdiction des aides directes aux entreprises a desserré les contraintes. De même, les marchés, inondés de liquidités, provenant pour une part d’un retrait des pays africains jugés particulièrement dangereux, devraient être bienveillants à l’égard d’une France plus endettée pour un temps.


Il n’empêche que le financement restera un problème majeur, alors que beaucoup de Français éblouis par ces dizaines de milliards tombés du ciel en quelques semaines refuseront de voir le problème. Il ne suffira pas de faire appel exceptionnellement à toutes les ressources cachées dans des Fonds ou à la Caisse des Dépôts. A toutes les dépenses supplémentaires s’ajouteront les moins- values sur les recettes fiscales ou parafiscales (impôts sur les sociétés, exonérations de cotisations) Le déficit budgétaire pourrait être réduit par un prélèvement unique et exceptionnel sur le capital des ménages, comme celui pratiqué à la Libération et fondé sur des exigences de justice et de réduction des inégalités.

Ce problème de financement parait difficilement soluble sans un volet européen. Le président devra mener de difficiles négociations avec ses collègues pour à la fois déterminer des règles financières adaptées à la période et dégager de nouvelles ressources, comme des emprunts obligataires émis au niveau de l’Europe et affectés à des programmes de relance de l’investissement incluant la lutte contre le réchauffement climatique. Une absence de relance européenne rendrait plus difficile la solution des problèmes français.


Une Communauté Européenne de la Santé ?



Dans cette politique conjoncturelle, une place sera faite à des mesures immédiates, plus qualitatives. Les Français éprouvent un immense besoin de protection, notamment dans le domaine de la santé. Y aura-t-il un nouveau Jean Monnet, inventeur de la CECA, pour proposer une COMMUNAUTÉ EUROPÉENNE DE LA SANTE, qui préparerait les réponses aux fléaux sanitaires, fixerait des stratégies communes et des mécanismes de détection précoce, déterminerait les stocks nécessaires de vaccins, d’aiguilles, de bouteilles d’oxygène, de médicaments d’urgence et de matériel nécessaire en cas d’épidémies à l’échelle européenne. Elle coordonnerait l’action d’Etablissements Publics Nationaux, qui auraient localisé les lieux de production dans chaque pays et explicité les délais de production supplémentaires en cas de crise. C’est la meilleure manière de donner une suite aux propos présidentiels sur la nécessité de ne plus dépendre de la Chine dans ces domaines sensibles. Bien sûr, il faudra commencer avec quelques pays, dont -pourquoi pas- la Grande Bretagne.


Emmanuel Macron a prononcé des phrases fortes « Le jour d’Après ne sera plus le jour d’avant » Il a parlé de « solidarité » et de « planification » Dans sa première allocution télévisée, il avait indiqué la nécessité de déterminer un hors-marché. La formule fait penser à la phrase de Lionel Jospin : oui à l’économie de marché, non à la société de marché. Depuis le marché s’est infiltré partout ; éducation, santé, culture. Changer la frontière pose des problèmes politiques, économiques et complexes pour un pays ouvert sur le monde. Il a donné l’exemple de la santé avec « un plan massif d’investissements.


Un Plan Macron


L’esquisse marconienne de programme à moyen terme, a priori orienté à gauche, est ambitieuse. Tout est à inventer : le contenu, la méthode et les outils. Un tel programme implique une concertation approfondie, particulièrement difficile dans un pays aussi éclaté et un nouveau Commissariat au Plan.

L’on pense à 1945. Certes notre appareil productif est intact et les pertes humaines beaucoup plus faibles. Mais il y avait une référence idéologique de référence, le programme du Conseil National de La Résistance et des objectifs économiques clairs, la Reconstruction avec les six secteurs de base du Plan Monnet Là aussi, tous les secteurs ne seront pas prioritaires. Y aura-t-il une place pour les investissements en vue de réduire le CO2, conformément aux engagements pris et un mode de vie moins productiviste ? Des circuits de financement existaient alors, Trésor Public et aide américaine. Les échanges commerciaux étaient soumis à des droits de douane et des contingents et les prix fixés par l’Etat. Le contexte de 2021 sera tout autre, celui d’un pays inséré dans une mondialisation déstabilisée mais toujours présente. Une certitude, l’élaboration du Plan Macron, s’il doit en avoir un, prendra du temps. Le Président disposera-t-il du temps nécessaire dans un contexte chahuté et des appuis nécessaires ?


L’Après-Crise sera un temps d’élections successives : deuxième tour des municipales (à moins que l’on soit obligé de refaire le premier) sénatoriales, régionales et départementales. Cela veut dire que ce sera le temps de la surenchère, des recherches de responsabilités et des mises en accusation de toute sorte, d’autant que l’on sera à un an de la présidentielle. L’Union Nationale est exclue, même si une partie de la gauche pourrait se rallier à l’essentiel du plan.



L’agitation sociale et le retour de manifestations, type « gilets jaunes » avec des oppositions entre cadres, employés et ouvriers (dix pour cent ont bénéficié du télétravail, contre les deux tiers pour les cadres) sont possibles avec un nouveau slogan « le jour d’après est pire que le jour d’avant » L’agitation était aussi très forte à l’époque du Plan Monnet.

Aussi le « Plan Macron » sera plus la plate-forme du président -candidat fin 2001 qu’une réalité perceptible par les Français avant l’élection.


La suite est indéterminée mais souvenons-nous que la France de la Libération s’est redressée en dépit de ses divisions et de la faiblesse des institutions de la Quatrième République...


Pierre-Yves Cossé


2 Mars 2020

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