• pierre-yves cossé

JOURNAL DE CRISE (5)


France

La Société d’Après...


UN HOMME NOUVEAU ?



Les formules claquent au vent : télé-société , société des écrans , démocratie numérique.

De nouvelles pratiques sont apparues ou ont été développées et certaines dureront. L’usage d’internet a progressé de 70% en quelques jours, le réseau a parfois été saturé mais dans l’ensemble a tenu.


Les particuliers, familles, classe d’élèves, échangent grâce à What's App, Skype. Beaucoup de comptes viennent d’être ouverts. De nombreux biens à usage personnel ou familial sont commandés par ordinateur. Comme des kiosques à journaux sont fermés, l’information radiodiffusée, télévisée, disponible sur ordinateur, dont les réseaux sociaux, devient la source principale.


Les entreprises recourent au télétravail, déjà pratiqué par 20% des salariés. Son usage a doublé. De nouveaux logiciels sont installés pour systématiser les visio- conférences et les échanges. Le Monde a expliqué à ses lecteurs son nouveau mode de fabrication, avec une présence au siège limitée à quelques pour cents. Des négociations, même entre chefs d’état ou de gouvernement se font par cette voie. La réglementation a été assouplie. Le télétravail est devenu un droit. La qualité du réseau informatique est un atout décisif pour les entreprises dans cette période.


Le télé-enseignement prend le relais de l’enseignement présentiel dans plus de 60 000 écoles, à l’aide de plateformes (payantes) comme Zoom et de logiciels, et fonctionne en dépit de quelques tâtonnements et échecs, notamment informatiques. De même, la télémédecine, dont la réglementation a aussi été assouplie, est utilisée avec succès le plus souvent. Le « livre informatique « peu diffusé en France commence à trouver des lecteurs, faute de librairies et de bibliothèques ouvertes.


Ces nouvelles pratiques induiront pour une part des comportements durables. Les nouveaux liens créés par Watts App, ou Skype subsisteront fréquemment, resserrant les relations entre familles et amis. Ceux qui ont été convaincus par la simplicité et la rapidité des commandes sur ordinateur continueront. Les entreprises constatant que des déplacements ou des réunions ne sont pas nécessaires amélioreront leur efficacité et leur productivité en les supprimant en allégeant leurs procédures et en combinant robotisation et informatique. Les enseignants qui ont appris à utiliser l’ordinateur à des fins pédagogiques enrichiront leurs méthodes en donnant une place à ce mode d’apprentissage.



Parallèlement, les MOOC (enseignement de masse par ordinateur) seront plus nombreux -il en existe déjà 15 .000 programmes- et plus interactifs. Pour les professeurs de l’enseignement supérieur, c’est un défi, car le « marché » (c’est payant) est mondial et les exigences sont fortes, inventivité et temps passé Pour l’enseignement pratique, à tout âge, les « tuto » élaborés par de non-professionnels prendront une place croissante. La télémédecine sera une réponse partielle à notre pénurie durable de médecins, en particulier dans les « déserts médicaux » car ce n’est pas un nouveau plan en faveur des hôpitaux qui créera ex nihilo des médecins dont la formation demande une dizaine d’années. Cette nouvelle manière de soigner pourrait même améliorer la qualité des soins, si l’on parvient à centraliser les dossiers des malades dans des conditions déontologiquement acceptables.

Une étape dans la dématérialisation de la société est en train d’être franchie. La société sera plus légère : moins de tâches et de formalités, plus de facilités pour échanger et s’instruire.


L’emploi pourrait en souffrir.



Ces changements ne signifient pas qu’un homme nouveau ait été fabriqué. Les limites à l’usage des écrans sont fortes.

Pour le télé-enseignement, 5% des élèves au moins, selon un sondage, n’auraient pas accès à des connexions. Un pourcentage plus élevé est connecté dans de mauvaises conditions, travail par roulement en cas d’ordinateur familial unique, absence d’imprimante, inexistence d’une pièce-bureau. Les élèves en difficultés, parfois le quart des effectifs dans les ZEP sont assistés plus difficilement dans le télé-enseignement que dans une classe, ils auraient besoin dû « face à face » avec l’enseignant. Certains professeurs ne parviennent pas à bien se servir de ces techniques qui leur resteront étrangères. La fracture numérique est une réalité durable, d’autant qu’elle est souvent associée à une fracture sociale. Les inégalités scolaires sont accrues. C’est en groupe que les enfants, qui se frottent les uns aux autres, apprennent le mieux.


Dans les entreprises, le télétravail se heurte à des obstacles. On ne peut se passer indéfiniment d’échanges entre personnes physiques dans la recherche des bonnes solutions, pour dégager des consensus, ou mener à bien des négociations difficiles. Un équilibre est à trouver entre les différentes catégories de personnel, entre les « planqués du télétravail « et ceux qui sont obligés de rester sur le terrain, comme disent actuellement les second. Quant aux particuliers, beaucoup retourneront faire leurs courses, souvent avec plaisir, et oublieront l’ordinateur.


Dans toute communauté, ce sont les relations interpersonnelles qui apaisent les inévitables tensions, réduisent les frustrations et désamorcent les conflits. Le confinement, lui, engendre des frustrations qui peuvent déboucher sur des conflits ouverts. Des inégalités, pas forcément nouvelles, sont plus mal supportées, diminuant pour certains les chances de vivre. Inégalités entre ceux qui s’entassent dans quelques dizaines de mètres carrés et les habitants de grand appartement ou de maisons à la campagne- dont le million des fuyards- disséminateurs, entre la « première ligne » voire la « seconde » qui risque sa vie au profit de la « troisième ligne » entre ceux qui parviennent à accéder à des soins et les autres, entre les isolés et les familles, entre les prisonniers et les hommes libres.


Ces injustices laisseront des traces dans « l’après. Les victimes seront-elles dédommagées sous une forme ou une autre une fois la crise achevée. Ceux qui ont pris ces risques feront-ils toujours considérés comme des gens ordinaires sans importance. On peut craindre que La « guerre » ne modifie guère notre vision hiérarchisée des groupes sociaux et des hommes, que les comportements d’antan reprennent le dessus et que la lutte pour la réduction des inégalités reste anecdotique. L’Homme nouveau n’est pas né, même si certains hommes instruits par la « guerre « changent leur manière de voir et de vivre.


Une nouvelle hiérarchie des Valeurs ?


L’héroïsme n’a généralement qu’un temps, sauf dans les légendes. Après les « guerre » la plupart des héros redeviennent de petits bourgeois à l’aise dans leurs pantoufles. La solidarité, qui s’était épanouie sous les formes les plus diverses, s’affadit et les égoïsmes, individuels et collectifs, réapparaissent intacts. Une minorité de confinés, qui aura eu le temps de réfléchir sur le sens de leur vie, la réorientera. Des ruptures, souvent douloureuses avec une compagne ou un compagnon, s’imposeront, la cohabitation 24 heures su 24 ayant fait apparaître des incompatibilités majeures. De nouveaux engagements en faveur d’activités jugées utiles pour la collectivité ou pour les laissés pour compte seront pris. Ce sera une période d’agitation, riche en initiatives, fécondes ou non, et en contradictions. Les organisations traditionnelles et les partis attireront encore moins qu’avant la crise.



La lutte contre le réchauffement climatique ou pour la défense de la biodiversité pourrait être la grande cause mobilisant ces nouveaux engagés. Il existe un lien entre pandémie et biodiversité. La pénétration de l’homme dans les forêts les plus reculées l’a rapproché des animaux sauvages porteurs de virus transmissibles aux humains et l’a incité à utiliser des animaux sauvages inconnus pour se nourrir. La prise de conscience qu’une partie des maux des hommes vient des hommes eux-mêmes, insensibles à leur environnement et à l’état des être vivants au milieu desquels ils vivent, serait plus acérée. Il n’est pas sûr que ces nouveaux engagés fassent accepter par le plus grand nombre une nécessaire frugalité et une moindre consommation. Ils ne seront pas seuls à s’engager. Au nom du « même plus jamais ça », d’autres militeront pour un contrôle strict des frontières, une méfiance systématique à l’égard de l’étranger et le repli sur soi, réclamant un pouvoir fort personnalisé au détriment des libertés démocratiques.


Simultanément, un appétit de vie, de libertés sans contraintes et plaisir se manifestera, en réaction aux privations. De nouvelles années folles marquées par un triomphe de l’individualisme ne sont pas à exclure. Puisque la vie est imprévisible, que les experts et les politiques sont incapables de prévenir, jouissons de l’instant sans se préoccuper du reste

Dans un temps d’extrême contradiction dans les attentes et les préférences des individus, la confrontation pacifique devrait se faire dans le cadre du débat démocratique et se conclure par des arbitrages politiques. Or le politique, déjà malade, sortira affaibli de la crise. Ni les dirigeants, ni les experts n’ont su la prévenir et ils ont semblé en permanence être en retard sur l’évènement. Il serait impossible de leur faire confiance. La légitimité du système démocratique sera mise en cause.


Dans ce contexte, le pouvoir issu des urnes adoptera un comportement prudent et conciliant. Il multipliera les gestes pouvant contribuer à l’union nationale. Des hommages seront rendus aux héros de la pandémie, soit au premier chef le personnel soignant. Des monuments aux morts seront érigés en l’honneur de ces milliers de « soldats du feu » à moins que l’on trouve une manière plus esthétique de célébrer leur mémoire. Des journées commémoratives seront organisées. La santé sera déclarée priorité nationale. Jugeant que les citoyens ont déjà beaucoup souffert et ne sont pas prêts à supporter des efforts supplémentaires, le gouvernement cherchera l’apaisement et mettra au placard les « réformes structurelles » du type réforme des retraites ou réforme de l’assurance chômage, jugées douloureuses et susceptibles de susciter protestations et manifestations.

Hommages aux morts, priorité à la santé et réformes au placard ne suffiront à la consolidation du pouvoir. Il faudra qu’il démontre sa capacité à remettre en marche l’économie et à définir des orientations pour le moyen et le long terme. Cette capacité sera un élément de la confiance à conquérir et influera sur les comportements des Français.

L’ « économie française » d’après » sera le sujet du prochain Journal de Crise.


Pierre-Yves Cossé

29 Mars 2020

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