• pierre-yves cossé

Journal de Crise 18


TOURNANT ECOLOGIQUE ?


Rien ne sera plus comme avant, disent certains, et ils en trouvent la preuve dans les élections municipales qui ouvriraient l’ère de l’écologie. Le premier vainqueur dans plusieurs métropoles et quelques grandes villes gagnées par les écologistes et leurs alliés est le « dégagisme ». En 2020, ce sont les Marcheurs qui en sont les nouvelles victimes, sans qu’un retour aux « dégagés » de 2017, de droite et de gauche, soit évident. La colère populaire à l’égard des politiques a pris une coloration écologique, au moins en milieu urbain. Réjouissons-nous qu’elle n’ait pas profité à l’extrême- droite et regrettons que son complément ait été une abstention massive.


« un vent d’air frais souffle sur Fourvière »


On ne pleurera pas le remplacement de « caciques » qui ont fait une élection de trop, comme à Lyon, par des responsables écologiques plus jeunes aux profils variés. Les expériences qui s’amorcent varieront selon les villes et la personnalité des nouveaux maires. Elles seront plus ou moins ambitieuses, soit des mesures partielles comme le « verdissement » (plantation d’arbres, espaces et artères vertes) les pistes cyclables, l’arrêt d’opérations contestées, soit une révision profonde des politiques d’aménagement, d’urbanisme, de logement, voire de l’énergie, dans une approche de démocratie participative. La limite sera principalement financière.


Première grande ville écolo, un modèle critiqué ?


Obstacles politiques à l’échelle nationale


La transposition de ces succès à l’échelle nationale, priorité à la lutte contre le réchauffement climatique et à la sauvegarde de la biodiversité et renouvellement des équipes politiques n’est nullement acquise. Les obstacles à franchir sont élevés. Obstacle politique, un nouveau « programme commun » pouvant recueillir l’adhésion populaire entre des formations qui traditionnellement s’opposent (PS, PC, EELV, voire la France Insoumise) est nécessaire, d’autant que les solutions viables prêtent souvent à contestation. Autre obstacle politique, un accord sur LE Candidat Ecologique à l’élection présidentielle alors que la proximité de l’échéance met à nu les ambitions personnelles et qu’aucun leader ne s’impose de façon évidente.

L’obstacle majeur est le contexte économique. La priorité écologique est-elle compatible avec la crise économique et sociale profonde, dans laquelle nous entrons ? Peut-on en même temps assurer la sauvegarde de l’emploi et financer la conversion écologique ? Dans un premier temps, le « tournant échoïque » coûte : investissements massifs, notamment dans le domaine des transports, de l’énergie ou du logement. A terme, ces investissements sont économiquement rentables et créateurs d’emplois. Mais « à terme » peut aller jusqu’à une dizaine d’années, surtout si les solutions ne sont pas immédiatement disponibles.


Les politiques publiques prioritaires ne seront pas écologiques


La priorité publique va rester l’aide au profit des secteurs les plus atteints et des populations les plus fragilisées (les jeunes), alors que la pression sociale, sous des formes qui pourraient être violentes, sera croissante. La seconde priorité sera la santé. Ces choix seront partagés par la grande majorité des salariés pour qui les seules urgences sont l’emploi et les salaires. La préoccupation écologique sera reléguée dans leur esprit à des temps meilleurs, alors que des limites à l’endettement public vont réapparaître.

Concrètement, l’acteur principal du « tournant écologique » dans les deux prochaines années est Emmanuel Macron et son principal collaborateur, Jean Castex.


"Le maire de Prades était- il un écolo ignoré ?"


Le problème n’est pas de savoir s’ils ont la « fibre écologique » ce que contestent beaucoup d’écologistes mais d’apprécier la marge de manœuvre dont ils disposent. Quel que soit le discours la marge est étroite.

L’annonce par le Président qu’il va mettre en œuvre les 150 propositions de la convention citoyenne sur le climat, à l’exception de trois jokers n’est guère éclairante. Une fois passés les filtres du Parlement, des ministères, du Conseil d’Etat, voire du peuple (quoique les cent-cinquante citoyens tirés au sort ne fassent guère à une expression populaire directe par la voie référendaire) on peut se demander ce qu’il restera des propositions initiales.


Des interrogations sur la Convention Citoyenne


Avouons que la Convention suscite un malaise et des doutes, alors qu’à priori cette expérience d’intelligence collective concrète était novatrice et prometteuse. Certes, les citoyens ont beaucoup écouté, débattu, examiné mesure par mesure en commission, manifesté un goût du concret, recherché la précision et su conclure par des votes démocratiques. Ils n’échappent pas à la critique de faire la place belle à une écologie « punitive » et centralisée : interdire, réglementer de façon uniforme, taxer. Peu d’incitations et de suggestions tendant à modifier les comportements, sans lesquels les changements resteront superficiels ou seront rejetés. La convention s’est voulue rigoureuse, en préparant les textes juridiques (lois, décrets, arrêtés) permettant la mise en vigueur des mesures, tâche qui revient normalement aux administrations. La véritable rigueur eut été une évaluation économique et financière, coût et avantages, des mesures. La Convention ne disposait ni du temps ni des moyens pour mener à bien un tel travail, nécessairement complexe, qui implique des débats. On ne sait pas si les mesures proposées permettront d’atteindre l’objectif, réduire de 40% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 dans un esprit de justice sociale. Reconnaissons à décharge que pour cette première expérience, à l’échelle nationale, de démocratie participative, l’on a choisi un problème éminemment complexe où une partie des solutions est à inventer.

A la lecture du détail des propositions, un doute affleure. La Convention n’aurait- elle pas été manipulée par ses experts, dont la présence était indispensable ? Par exemple, les tirés-au-sort proposent que pour le financement de la transition et des investissements soit crée une banque sous l’égide de la Caisse des Dépôts et Consignations et que soit modifiée la gouvernance de la CDC. Comment les citoyens ont-ils pu retenir des dispositions à caractère institutionnel aussi pointues, d’autres choix étant parfaitement possibles et valables ? L’excès de précision jette un doute sur l’ensemble de l’exercice.


Les Variables décisives : Europe, Entreprises, Collectivités Locales et Citoyens.


La marge de manœuvre pour la France, dans les prochaines années sera principalement déterminée par l’Union Européenne. Si le Green Plan européen devient réalité et si un accord se fait au sujet d’une taxation du CO2 aux frontières ; une étape écologique décisive sera franchie. Ce serait une incitation forte pour les entreprises-surtout les plus grandes- afin de réorienter leur développement et leurs investissements, dans le cadre de leur planification stratégique, qu’elles soient aidées par l’Etat ou non.


Michelin: dans 30 ans, tous les pneus seront recyclables ou recyclés)


Ce changement sera décisif, même s’il prendra du temps et si les contraintes de

compétitivité et de rentabilité devront être respectées. A côté des entreprises, qui seront les agents principaux du « tournant écologique » les collectivités locales et les citoyens occuperont une place significative. Les sondages montrent qu’un nombre élevé de citoyens sont prêts à changer leurs comportements de consommateur, de touriste et de travailleurs, jouant un rôle de leviers de changement, influençant les orientations des politiques et des entreprises.

Dans les deux prochaines années, la France peut entrer dans un tournant écologique mais elle en sortira beaucoup plus tard.


Pierre-Yves Cossé

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