• pierre-yves cossé

JOURNAL DE CRISE (14)


LA CRISE SOCIALE EST DEVANT NOUS



La crise économique est là. Le Ministre de l’Economie, lui-même, annonce des faillites, des licenciements et du chômage. Elle sera grave et durable, en particulier dans des secteurs comme l’aéronautique, le tourisme ou l’automobile. Son ampleur exacte est indéterminée. Elle dépend de la durée de la crise sanitaire en France et à l’étranger. Si la circulation du virus ralentit rapidement ou si des remèdes soient mis sur le marché, les interdictions et les dispositifs protecteurs, qui diminuent fortement la productivité et rendent inévitables des hausses de prix, seront supprimées ou allégées. Le virus peut au contraire retrouver sa virulence à l’automne et continuer de paralyser partiellement la vie économique.


Des comportements de consommation et d’investissements incertains


L’ampleur de la crise dépend également du comportement des agents économiques. La partie de la population, dont les revenus n’ont pas diminué et qui ont dû épargner, soit les fonctionnaires, les retraités et les salariés des secteurs comme l’agro-alimentaire, peut revenir à des comportements habituels de consommation, voire à un rattrapage partiel, réduisant un taux d’épargne deux fois plus élevé que dans les périodes normales.


Le client sera-t ’il au rendez-vous ?


Il s’en suivrait un redémarrage rapide des industries et des services qui satisfont leurs besoins. Il en est de même pour les entreprises, dont les fonds propres n’ont pas été détruits par la crise ; elles peuvent choisir l’attentisme, qu’il s’agisse de stocker ou d’investir, ou anticiper.

Ces comportements reflèteront le moral des acteurs économiques et le degré plus ou moins élevé de peur et défiance qui subsistera à l’automne. Si le climat actuel, plus inquiet que chez beaucoup de nos voisins, ne change pas, la crise économique sera plus profonde et durable qu’à l’étranger. Dans ce contexte, le pouvoir politique peut stimuler ou décourager les particuliers comme les entreprises, de même que la situation sociale, qui, pourrait devenir la préoccupation principale du pouvoir.

Or une dégradation rapide de la situation crise sociale est plausible à l’automne. La crise, à la fois économique et sociale, deviendrait explosive.


Des tensions sociales aux origines multiples


Un automne social agité ?


Avant le virus, les tensions sociales étaient fortes. Les réformes en cours, principalement celle des retraites, étaient, ou rejetées violemment par une minorité de la population, ou subies par la majorité. La crise des « gilets jaunes » n’était pas soldée, en dépit des mesures non négligeables (minima sociaux, prime, heures supplémentaires) adoptées après le « Grand Débat » Surtout, la violence de rue était devenue le mode « normal » d’opposition, les relais habituels, syndicats, partis, syndicats, fonctionnant peu ou mal. Le rejet s’étendait au-delà du social et portait sur la politique fiscale jugée favorable aux plus riches et à la personne même du Président de la République. Le contentieux n’a pas disparu avec l’épidémie, même si la réforme la plus contestée n’est plus à l’ordre du jour. Les opposants d’hier ne se sont pas ralliés au chef de l’Etat, à l’occasion de la crise sanitaire, dont la gestion par le président a été contestée.


Le confinement n’a pas fait disparaitre ces tensions, il les a rendus moins apparentes. La privation de liberté et d’activité a eu des effets inégaux fonction pour une part de la position sociale. Elle a été plus douloureuse pour les plus faibles : les précaires n’ayant pas de revenus stables, les mal- logés, ceux qui n’étaient pas dotés d’un équipement informatique ou du savoir nécessaire, la plus grande partie des ouvriers ou des employés, qui ne pouvaient prétendre au télétravail. Ils ont fourni plus de morts au virus. Ces « victimes » étaient parfois des « gilets jaunes » Le confinement a également mis sur la place publique des inégalités anciennes ou des injustices auxquelles personne ne s’intéressait vraiment. Ce fut le cas du personnel des hôpitaux et des services publics qui rendent possible la vie quotidienne (éboueurs) ou des caissières des centres commerciaux, qui n’ont pas reçu dans les premières semaines la protection nécessaire. Leurs rémunérations ne sont pas à la hauteur des services rendus et une grande majorité des Français leur a rendu un hommage mérité.


L’accumulation des revendications


Un potentiel considérable de revendications s’est accumulé, combinant les nouvelles et les anciennes (salaires, prestations sociales) Leurs porteurs attendent d’être satisfaits rapidement. Ils sont pleins d’espoirs tout en étant méfiants et sceptiques. L’espoir est fondé sur le fait que du jour au lendemain ont plu des dizaines de milliards, que ce qui était impossible hier est devenu possible. Les interdits traditionnels ont sauté et ils espèrent qu’ils ne seront pas rétablis. Créons de la monnaie, endettons-nous. Plus besoin de rembourser, la BCE est une poche inépuisable. L’autre fondement de cet espoir repose sur les propos audacieux, à vrai dire surprenants, d’Emmanuel Macron évoquant un monde nouveau, indiquant que tout serait fait quelque soit le prix, pour sortir la France de la crise et rappelant l’article un de la Déclaration des Droits de l’Homme « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune »


Revenir aux sources.


Nous entrerions dans une nouvelle époque. L’Etat est revenu, l’on nationalisera si nécessaire, des revalorisations de salaires interviendront rapidement dans le secteur de la santé.

L’espoir n’a pas chassé le scepticisme et la méfiance. Les engagements des politiques ne seraient que « paroles verbales » Emmanuel Macron a peut-être annoncé qu’il va changer, mais pas au point de devenir un révolutionnaire réduisant fortement les inégalités de revenus et de patrimoines et refondant les hiérarchies sociales. La vigilance est de mise et seul un mouvement social puissant, appuyé par la majorité de l’opinion publique, sous des formes variées, voire extrêmes, pourra obliger le Président à tenir ses promesses. L’impossibilité de répondre dans un temps limité à toutes les attentes rend plausible un tel scénario.

Or la marge de manœuvre, économique et politique, du Président est étroite dans cette période particulièrement complexe. Nous traversons pour un nombre indéterminé de mois une sorte de « purgatoire » où il faut en même temps traiter les deux crises, la sanitaire et l’économique et où les normes de protection empêchent l’économie de redémarrer dans des conditions normales. Cela exige beaucoup de pragmatisme et des décisions rapides en fonction des circonstances avec un minimum de préparation.


Un temps douloureux


L’entrée dans ce « purgatoire » se fait dans de mauvaises conditions.


Une situation économique proche des pays d’Europe du Sud


Notre situation économique est plus dégradée et plus fragile que celle des pays de l’Europe du Nord. Le niveau d’endettement public particulièrement élevé réduira à terme notre possibilité future d’endettement. Quelque soient les accords arrachés à Bruxelles, l’Europe ne peut prendre à sa charge que le coût direct de la crise, supporté par les entreprises et les ménages. Elle ne financera pas nos retards structurels, comme la mise à niveau de notre système de santé ou de recherche. Notre recul d’activité est plus marqué que chez nos voisins, parce que le confinement a été plus sévère et plus long. Peut-être les effets d’aubaine ont-ils été plus élevés. Les prêts garantis par l’Etat (PGE) ont été faiblement conditionnels. Le dispositif de « chômage partiel » excellent dans son principe et dans sa mise en œuvre exceptionnellement rapide est plus généreux qu’ailleurs (taux de prise en charge et plafonnement) et incite à en profiter le plus longtemps possible, au risque de retarder la reprise. Le redémarrage plus tardif fait craindre que les pays concurrents plus précoces prennent des parts de marché à notre détriment. Les aides publiques aux entreprises, sous leurs différentes formes, sont considérables mais moins élevées que dans des pays comme l’Allemagne.

Tant que la crise reste chaude, on continuera de ne pas compter. Cela cessera, en fin d’année probablement, et notre position risque d’être proche des pays d’Europe du Sud, avec par exemple un taux d’endettement supérieur à 115%. En sens contraire, beaucoup d’entreprises, moyennes ou petites, qui ont multiplié les initiatives au cours des derniers mois, peuvent faire preuve d’une grande capacité d’adaptation dans ce nouveau contexte.


Une marge de manœuvre politique étroite


Le président ne dispose que d’un an avant que l’échéance présidentielle ne ralentisse fortement la vie politique. Avec un tel calendrier, le rassemblement de partis politiques autour d’un nouveau programme présidentiel est peu probable. Seules, quelques personnalités pourraient se rallier. Du côté des syndicats, l’acceptation d’un compromis est également improbable, au moins avec la CGT et FO.

Emmanuel Macron disposera de peu de temps. Il aura à se battre sur le contenu de son programme et à s’imposer par une manière de gouverner plus ouverte et plus coopérative. Sur le contenu, il devra faire des choix politiques et fixer des cibles qui seront contestées. Citons : « verdissement » de la croissance, sauvetage des champions nationaux, relocalisations, infrastructures et équipements prioritaires, consolidation du système de protection sociale, voire extension (risque de dépendance) peut-être une politique des revenus.


Quels champions nationaux sauver ?


Les arbitrages présidentiels seront fonction du montant supportable de déficit et de la rapidité de la mise en œuvre, des résultats devant être visibles avant la fin du quinquennat. La collaboration des entreprises est indispensable. Par exemple, le « verdissement » sera la contrepartie des avantages accordés par l’Etat, impliquant de sa part une capacité à sélectionner les solutions techniquement et économiquement pertinentes (les écologistes sont parfois plus avisés dans le diagnostic que dans les solutions) Il en sera de même pour les relocalisations.

Sur la manière, il devra consulter ou négocier, selon les cas, sous des formes et dans des lieux divers. Tout en étant clair dans ses orientations, il lui faudra être réaliste et ouvert aux concessions, à condition d’un minimum d’engagement de la part de ses partenaires. Parmi les « concessions » quelques mesures contre les « riches » - un prélèvement exceptionnel – peuvent être la « preuve » qu’il reconnait ses « erreurs » et qu’il a changé.


Ecouter, débattre, décider


Le recours à de personnalités reconnues pour leur compétences et extérieures au jeu politique, serait positif. Ainsi, l’initiative « Ségur de la Santé » va dans le bon sens. De même, une « Situation de la France » élaborée après concertation et avec un souci d’impartialité peut contribuer à dissiper une partie des illusions sur « le monde nouveau »

Une place sera faite à une réflexion stratégique, ouverte et collective, sur la France dans le monde de l’Après- Crise. Du temps est nécessaire pour ce genre d’exercice, impliquant scénarios et débats, qui pourrait éclairer le prochain quinquennat et préparer une planification stratégique.


Bien sûr, une telle approche n’est possible que si les conflits sociaux restent limités et supportables. Une grande majorité de salariés, contraints par des problèmes de pouvoir d’achat, ne se lanceraient pas dans des grèves longues qu’ils ne pourraient financièrement supporter. En revanche, des « gilets jaunes » aussi dispersés mais plus violents, créeraient un climat de désordre permanent. Le maintien de l’ordre deviendrait la préoccupation majeure, bloquant la décrispation de la société.


L’incertitude sera notre monde dans les prochains mois. Nous serons confinés dans un « purgatoire » mais, selon les croyants, le paradis succède au purgatoire


Pierre-Yves Cossé


27 Mai 2020

  • LinkedIn