• pierre-yves cossé

JOURNAL DE CRISE (10)


L’AGE DES CONFINEMENTS


Les épidémies n’ont jamais été retenues pour désigner une période de l’Histoire. Les historiens ont préféré « Les Années Folles » ou ‘L’Après-Guerre » à « L’Arès Grippe Espagnole » qui a fait pourtant 50 millions de morts, dont 240 000 en France. Même la « Grande Peste » qui a tué près de 40% de la population européenne n’est pas la dénomination d’une période de l’histoire dans les manuels.

La première explication est notre fantastique capacité à oublier morts et victimes. En 1968-69, la grippe de Hong Kong a fait 31 000 victimes en France, soit plus que le chiffre actuel des morts du Covid-19. Comment en-avant ont parlé à l’époque ? Qui s’en souvient ? On peut ajouter qu’une épidémie produit rarement des héros et que l’histoire qui comporte une part de mythe aime les héros.



Ce ne sera pas le cas avec le Coronavirus. Cette pandémie a des traits originaux. Elle se propage à une vitesse exceptionnelle, alors que dans le passé elle se déplaçait à la vitesse d’une caravane ou d’un bateau à voiles. Dans le monde des Airbus et des Boeing, le choc est concentré dans le temps et dispersé dans l’espace. N’a-t-on jamais vu plus de 3 milliards d’individus confinés en même temps ?


La priorité à la nation et à l’économie


Un second trait original est la priorité donnée à la santé par rapport aux objectifs de puissance et de développement économique. Or, en 2020, les Etats ont mis leur économie à l’arrêt. (Photo : des usines vides) Dans le passé, lors des guerres, la sauvegarde de la vie humaine n’était qu’une préoccupation seconde par rapport à celle des Etats. Napoléon se souciait-il des centaines de milliers de morts causées par des guerres de conquêtes ? Ce n’était un problème que lorsqu’il n’y avait plus de « chair à canon » de rechange. On allait alors la chercher dans les pays « alliés » comme dans la « grande Armée « de Napoléon lors de l’invasion de la Russie ou dans les colonies lors des deux guerres mondiales.



Les vies n’étaient pas économisées et il suffisait de récompenser les morts par des décorations à titre posthume, des pensions pour leurs veuves, une inscription sur les monuments aux morts et la célébration des héros.

La logique traditionnelle des Etats, celle qui a inspiré les pouvoirs publics durant la guerre espagnole, a été mise de côté en 2020. Le comportement traditionnel eut été, dans un premier temps, une dissimulation du fléau la plus longue possible accompagnée d’une censure des journaux ; puis l’adoption de consignes d’hygiène, la désinfection de lieux publics et la fermeture de certains lieux. Les malades auraient été laissés dans les mains de médecins dépourvus de moyens, puisque les hôpitaux publics n’étaient que des mouroirs pour les pauvres. A la rigueur, certains quartiers auraient été consignés à l’initiative des préfets qui auraient été mis en avant plutôt que le gouvernement qui ne serait pas apparu sur le devant de la scène. C’est de cette manière qu’ont procédé des régimes autoritaires comme l’Iran. Ils ont le plus généralement échoué ; à l’époque des réseaux sociaux, la censure est imparfaite et des protestations sont venues du personnel des hôpitaux, même embryonnaire. La Grande Bretagne de Johnson et les Etats-Unis de Trump n’étaient pas très loin de la logique traditionnelle, lorsqu’ils ont différé le plus longtemps possible le confinement généralisé, minorant le péril sanitaire et insistant sur les périls économiques. Ce retard a été coûteux en vie humaines dans l’immédiat. Seule la Suède, semble-t ’il, a persisté sur cette voie avec quelque succès.


La priorité à la Santé





La préférence donnée à la préoccupation sanitaire par rapport à la préoccupation économique, qui est un progrès, au moins apparent, n’est peut-être pas définitive. Elle peut être mise en cause au fur et à mesure d’une prise de conscience des coûts économiques et sociaux. Ces coûts ne peuvent être évalués avec précision tant que la chirologie sanitaire reste incertaine

La seule certitude est que la perte ou la diminution de la production ne mesurent plus en semaines mais en mois, voire en années, si vaccins et remèdes ne sont pas disponibles, contrairement aux premières évaluations publiques. Cet allongement conduira à une nouvelle hiérarchie des risques. Les particuliers compareront implicitement risques sanitaires et risques économiques. Certes, la perte des personnes âgées est regrettable mais il y a vingt ans leur espérance de vie était beaucoup plus faible et tous acceptaient cet état de fait. Sont encore plus regrettables, voire insupportables, des chômeurs non indemnisés et mourant de faim, un appauvrissement durable, des carrières compromises, des vies gâchées. Pour les Etats, l’accumulation monstrueuse des dettes, impossibles à rembourser même avec un long différé d’amortissement, affolera les gouvernants. Cet affolement pourrait être d’autant plus sensible en France, que son endettement initial est élevé et que la sortie du confinement sera plus tardive que chez beaucoup de nos voisins et concurrents du fait de notre pénurie persistante de masques et surtout de tests. Sur les marchés, les rivalités seront plus fortes que jamais, chaque pays voulant rattraper son retard. Et notre économie sera handicapées par la récession probable et durable pour le secteur aéronautique (Airbus) et maritime (Chantiers de Saint Nazaire)



Comme l’écrit notre ministre des Affaires Etrangères : « La pandémie est la continuation par d’autres moyens de la lutte entre puissances » Les rapports de force entre puissances auront évolué, quoiqu’il soit prématuré de décrire un nouvel équilibre mais les règles du jeu demeureront.


Une combinaison des priorités ?


L’inflexion des priorités ne sera pas explicite et le discours officiel peu modifié. Dans les faits, l’urgence économique et une reprise rapide de la production impliqueront que l’on prenne le risque de subir des vagues successives de C-19, quelques soient les protestations du corps médical. La vie continuera d’être la valeur de référence mais du qualitatif sera introduit. Une pondération implicite sera apportée selon l’âge et l’état de santé, tandis que les conditions de vie des bien-portants, pauvres compris, seront plus prises en compte. Le Premier Ministre en insistant dans sa conférence de presse sur la gravité de la crise économique à venir ne prépare-t-il pas les esprits ?

La troisième originalité est le confinement strict et généralisé pendant plus d’un mois, soit une expérience existentielle, le plus souvent douloureuse, dont les confinés se souviendront toute leur vie.



On oublie souvent la mort d’un grand-parent mais l’on se souviendra de ces interminables journées de confinement, comme nos parents se sont souvenus de l’arrivée des troupes allemandes en 1940 ou de la Libération en 1944. Les faits les plus marquants, dramatiques ou cocasses, resteront dans les mémoires et seront contés à ceux de nos petits- enfants qui seront curieux de savoir comment leurs ancêtres ont vécu durant cette période.

Nous dirons « Avant l’épidémie » comme nos ancêtres ont dit « Avant-Guerre » Cet « avant » pourrait être réinventé et présenté comme un « Age d’or » où il était bon de vivre. Nos récits seront colorés par les conditions de vie de l’Après-Crise, qui pour l’instant nous sont largement inconnus. Certains éléments seront évalués positivement, notre nouvelle manière de travailler, d’apprendre, de nous distraire ou de nous soigner, transformés par le numérique. Des relations de confinement et des solidarités subsisteront. Un attachement plus grand à la protection de notre santé, modifiera nos comportements, par exemple dans le choix de voyages touristiques et notre manière de nous comporter à l’étranger.

C’est l’Economique et le Social qui donneront la coloration majeure, à partir d’une dégradation plus ou moins forte selon la durée du (ou des) confinement(s) Tout dépendra de la rapidité avec laquelle la croissance reviendra, le chômage diminuera, les échanges sous toutes les formes, reprendront. Le mouvement sera freiné par le poids des dettes contactées durant la crise et l’appauvrissement des endettés, qui seront des handicaps durables. Si la crainte de l’avenir reste forte, les ménages épargneront davantage, au détriment de la consommation et de la croissance.



Rebâtir


Si les incertitudes sont considérables, il existe une certitude. On ne repartira pas de zéro. Le Président de la République annonce avec audace sa volonté de « rebâtir » L’intention est louable, avec une précision : l’on rebâtira sur le socle de l’existant dans un monde d’après, qui, comme l’écrit son ministre des Affaires Etrangères pourrait « ressembler furieusement au mode d’avant, mais en pire » Plus d’ambition et plus d’audace seront nécessaires, comme le dit le même Emmanuel Macron, tout en sachant que les marges de manœuvre seront étroites. Ce sera le temps des choix difficiles.


Oui, l’Age des confinements marquera les mémoires. Sera-t-il un âge de reconstruction laborieuse et rassembleuse ou de déclin dans la division ?


Pierre-Yves Cossé

21 Avril 2020


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