• pierre-yves cossé

Films Post-Confinement.


L’Ombre de Staline



La famine qui a tué entre 2 millions et cinq millions d’Ukrainiens dans les années 1932/35 est le sujet du film de la polonaise Agnieszka Holland. Agée de 71 ans, elle a connu le régime communiste et a des comptes à régler avec Staline, ce qui pourrait expliquer le titre de la version française (elle a des liens avec la France puisqu’elle était confinée dans une maison bretonne dont elle est propriétaire)

Le film peut être vu de deux manières, soit comme un film d’aventures, quasi policier, soit comme un film politique sur les relations entre l’URSS et les pays occidentaux durant les années 30.

Le film d’aventures a comme point de départ une histoire « vraie » sans être vraiment un documentaire. Il est de facture classique. Le héros, un jeune journaliste gallois, Gaeth Jones, est un solitaire. Il a réalisé un exploit en obtenant un interview d’Hitler en 1933. Il veut renouveler son exploit en interviewant Staline, sur les ressources qui lui permettent de financer un développement exceptionnellement rapide. Il compte sur un collègue pour lui ouvrir les portes, mais à son arrivée à l’hôtel il apprend qu’il est mort brutalement. Son seul atout est alors sa connaissance du russe. Il parvient à obtenir un visa, en se présentant comme un conseiller du Premier Ministre Lloyd George, à qui il a donné quelques conseils, évidemment non écoutés. Isolé à Moscou, les rares occidentaux font l’objet d’une surveillance permanente, il comprend que « l’or de Staline » serait le blé des terres grasses d’Ukraine. Il parvient à de faire recevoir par le Commissaire aux Affaires Etrangères, Litvinov, qui l’emmène visiter les nouvelles usines d’armement à Kiev. Il lui fausser compagnie dans le train, pendant que le dirigeant communiste s’empiffre de nourriture. Isolé dans la campagne et les villages ukrainiens, où une neige lourde colle aux pieds, il découvre Holodomor, c'est-à-dire l’horreur : hommes, femmes et enfants mourant de faim, cadavres au bord des chemins et même anthropophagie. Si les images de la forêt sont très belles, certaines séquences sont terrifiantes. Arrêté parles services de sécurité, il ne sera ni exécuté ni envoyé dans un camp, mais renvoyé à Londres, avec l’engagement de se taire. S’il parle, six britanniques qui résidaient à Moscou et sont poursuivis pour espionnage, seront exécutés. De retour à Londres et soumis aux pressions des autorités politiques et en dépit des objurgations de George Orwell, qui plus tard s’inspirera de son récit pour écrire La Ferme des Animaux, il se tait et retourne dans son pays de Galles natal. Il forcera la porte du magnat de la presse américaine, Hearst, de passage, qui publiera son reportage. Deux ans plus tard, il part pour un reportage en Mongolie Intérieure. Il ne reviendra pas, les services soviétiques n’ont pas perdu sa trace, il reçoit deux balles dans le corps, il a trente ans.

Les ingrédients pimentant un film d’aventures sont là, discrètement : un peu de pornographie, une héroïne amoureuse et courageuse. Le climat d’oppression à Moscou, grand Hôtel Métropole compris, est pesant. L’acteur James Norton est excellent.

Le « film politique » décrit une période mal connue de la cohabitation du Pays de la Révolution et des pays capitalistes. Durant la grande crise, ces pays sont affaiblis, les chômeurs sont nombreux et une pâtie d’entre eux ont les yeux tournés vers le pays du socialisme, dont la modernisation est extrêmes rapide. La crainte d’une révolution bolchévik paralyse de nombreux dirigeants. De plus, Hitler vient d’accéder au pouvoir. L’idée d’une nouvelle guerre commence à germer. L’URSS sera-t-elle une alliée comme la Russie des Tsars en 1914 ou une puissance neutre, à moins qu’elle soit la victime d’une agression nazie, ce qui affaiblirait les deux grands adversaires idéologiques de l’Occident ? Dans l’ombre de Staline, Lloyd George illustre ces contradictions. Même prudence à Moscou qui s’interroge sur l’ennemi principal, le capitalisme ou le nazisme. En attendant, c’est la modernisation à marche forcée avec le premier plan quinquennal (1928 -33) centré sur l’industrie. Les industries d’armement se développent rapidement, comme le constatera à ses dépens Hitler en 1942 (chars, artillerie) Pour poursuivre l’effort, les capitaux américains et les technologies étrangères sont nécessaires. Un pacte sera signé avec Pierre Laval (1935)

Le personnage du film, qui incarne dans le film cette ambiguïté, est le journaliste anglais William Duranty, produit des public schools et de Cambridge. Il a résidé douze ans à Moscou, a interviewé Staline et in fine a été le correspondant du New York Times. Il a « expliqué » à ses lecteurs Anglo- saxons le socialisme soviétique. Il accueille à Moscou son jeune confrère gallois puis devient son adversaire, en soutenant que la famine n’existe pas en Ukraine, qu’au plus l’on a un peu faim. Et c’est lui qui, dans un premier temps, est écouté en Occident. Il est aux côtés de Litvinov à Washington lorsque les Etats- Unis établiront des relations officielles avec l’URRS. Il obtient le Prix Pulitzer pour l’ensemble de ses reportages.

L’explication de ce comportement n’est pas clairement donnée dans le film. Analyse « réaliste », l’URSS n’est pas mure pour la démocratie, un pouvoir fort est nécessaire et les résultats obtenus justifient les moyens utilises ? Chantage du fait de ses pratiques sexuelles et pornographiques ? Complicité politique, le journaliste étant un compagnon de route plus ou moins stipendié ? Un mélange des trois ?

Aux Etats-Unis, une campagne sera menée pour que le prix Pulitzer lui soit retiré. Elle n’aboutira pas.

Mosquito



Le film franco-portugais, Mosquito, emmène le spectateur dans un monde colonial, dépaysant à souhait et exotique à l’extrême, le Mozambique de 1917. Qui se souvient qu’Anglais, Belges, Portugais se sont battus durant la Première Guerre Mondiale contre les Allemands, qui depuis 1880 s’étaient installés dans ce qui est aujourd’hui le Ruanda, le Burundi et une partie de la Tanzanie, soit en 1914, l’Afrique Orientale allemande (900 000 km2) ? Même si les effectifs étaient peu nombreux, il y eut des batailles, des victoires et des défaites, quoiqu’au Mozambique, ce fut plutôt une guérilla.

Un petit-fils d’un engagé volontaire de 17 ans s’en est souvenu et a inspiré un film d’aventures coloniales. Ce jeune homme, encore puceau, idéaliste et patriote, qui n’avait pas demandé l’accord de ces parents pour s’engager, voulait faire la guerre en France mais il se retrouve en Afrique au milieu de troupes coloniales alcoolisées. Le seul moment où ces hommes suscitent de la sympathie, c’est lorsqu’ils chantent de nostalgiques fados. Cela nous vaut quelques belles scènes de clair-obscur dans des campements éclairés à la bougie ou à la lampe à pétrole.



La scène d’ouverture illustre le sous-développement du Mozambique en 1917. Les Portugais n’ont pas construit de cales pour l’accostage des bateaux. Ce sont de solides « nègres » qui porteront sur leurs épaules les troupiers portugais avec leur barda pour qu’ils ne se mouillent pas les pieds.

Notre engagé volontaire va rapidement perdre le contact avec sa compagnie. Au lieu d’attendre dans un camp de transit, il obtient la permission de tenter de la rejoindre avec l’assistance de deux noirs.

L’essentiel du film, c’est un périple à travers la savane et la forêt tropicale, de plusieurs milliers de kilomètres, une sorte de plongée au cœur des ténèbres, aux rebondissements multiples, qui va durer près d’un an. Sa première étape est un fort tenu par un lieutenant déserteur, qui ne croit plus en la patrie, se refuse à faire la guerre mais qui le laisse repartir.

Il ne parvient pas à faire équipe avec ses deux auxiliaires noirs, il en tue un qui s’enfuyait avec le ravitaillement et est abandonné par l’autre. Il se retrouve seul dans ce monde hostile, effrayant la nuit, avec ces bruits mystérieux qui sont fort bien rendus. Il sera sauvé, une première fois, par un fou mystique et errant. Une seconde fois par des femmes noires qui sont seules, avec leurs enfants, dans un village. Elles le gardent prisonnier et le font travailler comme un esclave. Il couche avec une jeune et belle noire, dans un étrange ballet sexuel, ce qui lui vaut d’être suspendu à un arbre avant d’être expulsé. Il fait prisonnier un soldat allemand qui prenait son bain dans un lac, il continue à marcher avec son captif qui finit par devenir un camarade. Un jour, il retrouve au bord d’un grand lac, sa compagnie. C’est la paix en Europe. Il n’a pas fait la guerre mais il a fait un prisonnier allemand. Ce prisonnier sera lynché par ses camarades. Il refuse de l’achever et dégoûté il laissera, la nuit tombée, son sergent-chef, être attaqué par un fauve.

Ce périple est présenté sous la forme d’une suite d’hallucinations, de cauchemars, de retours en arrière, une suite de fantasmagories, rendant impossible une distinction entre le réel et l’imaginaire. Si les qualités esthétiques sont évidentes (forêt et paysage) le déroulement des épisodes est parfois artificiel et l’ensemble trop long (le film dure 122 minutes) N’est pas Joseph Conrad, qui veut.

LE CAPITAL AU XXI è SIECLE



Le best- seller de Thomas Piketty, trois millions d’exemplaires, est mis en images. Les auteurs de ce documentaire sont Justin Pemberton et l’auteur lui-même, qui, à de nombreuses reprises, s’exprime sobrement en termes parfaitement compréhensibles par un large public. L’économiste est un pédagogue. On peut se demander si le film ne lui a pas échappé, en raison du contraste entre la « partie Piketty » au développement logique, souvent convaincante, même si on ne partage pas toutes les thèses de l’économiste, et la « partie américaine », une sorte de melting-pot parfois confus et démagogique. Thomas Piketty est un auteur probablement plus célèbre aux Etats-Unis qu’en France et le film a peut-être été conçu principalement pour un public américain.

T Piketty commence par dénoncer l’imposture des régimes communistes, avant de survoler l’histoire économique depuis le 18 e siècle, survol évidemment simpliste, voire simplet (la Révolution Française) Cet historique est illustré, non par des graphiques ou des tableaux, mais par des images, généralement bien choisies, extraites de films historiques ou romanesques, sans qu’un lien direct soit établi entre les images et le propos.

Le thème principal est l’histoire des inégalités. Sous l’Ancien Régime, le capital est détenu quasi exclusivement par les nobles et l’Eglise qui ne paient pas d’impôts, au détriment d’une grande majorité privée de tout capital. Avec les révolutions, bourgeoise et industrielle, l’aristocratie s’efface mais la population pauvre reste tout aussi importante, notamment la classe ouvrière exploitée par les capitalistes, propriétaires des moyens de production. La démonstration insiste de façon pertinente sur la situation du Royaume-Uni, première puissance industrielle et économique dans le monde. Pour freiner la montée des conflits sociaux, les états capitalistes attisent le nationalisme et utilisent le dérivatif de guerres sanglantes, à la fois pour s’enrichir et épuiser les classes laborieuses. Des images de guerre et de victimes civiles défilent sur l’écran.

Après la grande crise et la seconde guerre mondiale, les riches sont moins riches. Une partie du captal a fondu, du fait des destructions, d’une forte inflation et des régulations publiques, dont la taxation. La société est moins inégalitaire. L’Etat se préoccupe de la création d’emplois, met en place des systèmes de sécurité sociale, l’enseignement gratuit se développe, tous les salariés bénéficient de retraites. La classe moyenne s’élargit et accède à la consommation de masse. La pression fiscale augmente.

Nouveau retournement à la suite de la forte hausse du prix du pétrole dans les années 70. Les puissances capitalistes sont affaiblies. La croissance ralentit. La cause est imputée au poids des transferts sociaux et des impôts pesant sur les riches. L’Etat devient le problème, comme le déclare Reagan. On peut regretter que dans le film, aucune allusion ne soit faite à la recomposition du monde et au transfert de richesses vers des pays comme la Chine. Le capitalisme financier s’impose, l’avidité (the greed) est reconnue comme le facteur principal du progrès et la théorie du « ruissellement » un dogme. Les revenus les plus élevés augmentent, tandis que stagnent les salaires de la majorité des salariés. La classe moyenne s’appauvrit et se rétrécit, contribuant à la déstabilisation des sociétés.

Pour T Piketty, le mouvement va se poursuivre, car le taux de rendement du capital croît plus rapidement que le PIB (c’est son hypothèse centrale étayée par d’impressionnantes recherches statistiques faites dans de nombreux pays) L’on se dirige vers une société de rentiers, une nouvelle « belle époque », où le capital obtenu par l’héritage est prédominant. Pour arrêter cette évolution suicidaire, un impôt progressif sur le capital à l’échelle mondiale et la taxation des successions sont nécessaires. Il faut d’urgence rebâtir le capitalisme.

La « partie américaine » est beaucoup moins cohérente. Si une place est faite à de grands noms, J Stiglitz et F Fukuyama, et à un psychologue, le spectateur est soumis à un flot d’arguments anticapitalistes agrémentés d’une débauche d’images publicitaires et de dessins animés. Tout le mal vient des propriétaires esclavagistes, de Wall-Street, des banquiers, des magnats de l’industrie qui ont écrasé les syndicats, des multinationales organisant l’évasion des profits dans les paradis fiscaux. Il s’en suit des familles incapables de rembourser leurs prêts et expulsés de leur logement et des étudiants obligés de s’endetter afin de financer leurs études pour le reste de leur vie. Ce serait moins mal en Chine, en raison des régulations inhérentes à un capitalisme d’état, même si les inégalités se creusent (belles images de Shangaï)

Demain, les robots auront remplacé les travailleurs devenus chômeurs, notamment, dans moins de dix ans, les chauffeurs et transporteurs, du fait de la généralisation du véhicule autonome…


L’assistance était plutôt jeune, ce dimanche après-midi, dans une salle à moitié remplie, c'est-à-dire pleine, compte tenu de la règlementation en vigueur. Son avenir a dû lui apparaitre sombre, à moins qu’une perspective révolutionnaire ne l’enchante.


Pierre- Yves Cossé


30 Juin 2020

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