• pierre-yves cossé

Faut-il revenir au Plan ?


LA DICTATURE DU COURT-TERME.


Tous sont d’accord. Les hommes politiques ont tendance à décider en fonction du présent sans regarder plus loin que la prochaine échéance électorale. Le Court-terme exerce une sorte de dictature, alors que presque tous les problèmes importants qui se posent à nos sociétés, environnement, énergie, transports, éducation relèvent du long terme. En temps de crise, c'est-à-dire en ce moment, la prise de conscience de cette insuffisance devient aigue. Les termes de plan et de planification reviennent dans la bouche de dirigeants occidentaux, comme Emmanuel Macron qui parle de plan de relance ou de plan pour les hôpitaux. Faut-il parler d’un retour au Plan ? Que signifierait un tel retour en 2020 ?


(Vidéo réalisée en collaboration avec l'Institut Français en Algérie)



DEPUIS LE GOSPLAN…


Un peu d’histoire. En économie, la planification a comme origine les plans soviétiques à cinq ans et du Gosplan. Combinée à la propriété collective des moyens de production, elle fixait de façon autoritaire des objectifs en volume. Si elle a permis l’industrialisation accélérée de l’URSS dans les années 30, elle a échoué lorsque l’économie s’est complexifiée. Elle n’a pas su résoudre les problèmes de qualité et de prix. En l’absence de marché, des produits de médiocre qualité étaient invendables, quels que soient leurs prix. Ils étaient stockés, il fallait importer et le marché noir explosait. Les pays en développement, qui ont tenté de calquer ce modèle, ont également échoué, même s’ils laissaient une place à un secteur privé.

A LA PLANIFICATION SOUPLE ET A L’ABSENCE DE PLAN.


Dans les pays occidentaux, le plan impératif à cinq ans est rejeté, alors que la guerre froide oppose frontalement deux systèmes. Rejet total dans les pays anglo-saxons ou depuis l’effondrement du bloc soviétique dans les ex-démocraties populaires. Rejet plus nuancé dans quelques pays européens, comme les Pays- Bas ou la France, qui expérimentent une planification souple. En France, la planification est liée à la reconstruction (Plan Monnet) elle est concentrée sur six secteurs de base, partiellement financée par le plan Marshall, et associée à une large concertation avec les organisations patronales et syndicales (les commissions du Plan) Elle a perdu de son importance au fur et à mesure de l’ouverture des frontières, de la difficulté à intégrer les variations observées sur le marché international (prix du pétrole) et de la montée du libéralisme, en particulier dans la CEE. Jacques Chirac, président, qui considérait que le plan était une machine pour se faire donner des coups de pied dans le derrière supprima le Commissariat Général au Plan, sans qu’il y ait eu un débat (2006)


LA PLANIFICATION A LA CHINOISE.


Plusieurs Etats en Asie furent plus pragmatiques, ils créèrent ou maintinrent un plan, pas seulement des pays communistes (Corée du Sud ou Malaisie) La Chine en est au treizième plan quinquennal, le premier remontant à 1953. Depuis Deng Xiao Ping, elle se qualifie d’économie socialiste de marché, ce qui rompt avec le modèle soviétique. Les plans à cinq ans se combinent avec des plans à dix ans comme le célèbre programme à dix ans Made in China, élaboré en 2015. Des champions nationaux, acteurs incontournables à l’échelle internationale, s’imposeront dans dix secteurs d’ici 2025. La Chine sera une puissance industrielle compétitive en 2025, voire la première en 2049, date du centième anniversaire de la République populaire de Chine. Ces perspectives ont effrayé les Etats-Unis et le Président Trump au point que les autorités Chinoises ont cessé de faire de la publicité sur ces prétentions, illustrées par la Route de la Soie.

Nul doute que la planification chinoise ait joué un rôle dans l’image conquérante de la Chine et l’extraordinaire développement de ce qui est devenu la seconde puissance économique dans le monde, même s’il est difficile de mesurer son apport. Nul doute que cette planification soit difficilement transposable. Elle est portée par un parti unique, le parti communiste, elle s’appuie sur un secteur public hégémonique, grandes entreprises et banques, qui financent d’autant plus facilement les programmes que le pays dispose de réserves financières résultant d’une balance commerciale excédentaire. Peu de pays réunissent de telles conditions.


ENCORE QUELQUES PLANS DANS LES PAYS OCCIDENTAUX.


Si un dispositif Plan est jugé nécessaire, compte tenu des crises multiples auxquelles les pays doivent faire face, il est dans une large mesure à inventer. Néanmoins, dans un pays comme la France, l’on ne part pas de rien. Il existe des plans sectoriels, transports, énergie ou semi-horizontaux comme le plan climat ou une programmation des finances publiques. Les grandes entreprises, comme Total ou Peugeot élaborent un plan stratégique à horizon variable, fondé sur une analyse de l’environnement international ainsi que des forces et faiblesses de l’entreprise. Mais ces éléments ne sont pas nécessairement cohérents entre eux, leur juxtaposition ne constitue pas un ensemble connu des acteurs économiques et de la population.


A bas le plan, Vive la planification!


La planification 2020 ne sera ni un document épais contenant tout ce qu’il faut faire dans les cinq prochaines années ni une suite de prévisions chiffrées hypothétiques mais une démarche continue et complexe regroupant études, consultations, programmes, contrats avec des collectivités décentralisées ou grandes entreprises, décisions et évaluations.

Elle s’appuie sur la notion de Planification Stratégique, mise en œuvre à l’origine par de grandes multinationale et transposée aux Etats Nationaux. L’« Etat- Stratège » analyse son environnement, ses forces et faiblesses. A partir de ce diagnostic, il fixe des priorités, d’abord en termes qualitatifs, puis des objectifs. Des programmes d’action sont élaborés en vue d’atteindre ces objectifs. Un dispositif d’évaluation est prévu, et de mise à jour éventuelle. L’Etat- Stratège est sélectif (qui trop embrasse mal étreint) et associe à sa démarche les acteurs économiques et sociaux.

Cette planification se décompose en cinq éléments :

- Etudes prospectives à long terme, sur le climat, la biodiversité ou des phénomènes à évolution lente, comme la démographie ou l’évolution des territoires. La cellule qui en est chargée prend en compte les travaux faits par les organisations internationales et les études conduites par des think-tanks intérieurs et extérieurs. Elle bâtit des scénarios, les fait discuter, en utilisant les nouvelles techniques de communication. Un des objectifs de ces travaux est de parvenir à une vision de l’avenir partagée par le plus grand nombre d’acteurs économiques, qui s’en inspireront dans leurs propres décisions.

- Des programmes d’action, principalement des investissements, dans un nombre limité de secteurs stratégiques, télécommunications, transports, eau et assainissement, énergie, éducation, hôpitaux. Des indicateurs publiés régulièrement sont associés à ces programmes pour assurer leur suivi. Ces programmes sont d’une durée variable, selon la nature des problèmes à traiter, la durée quinquennale n’étant qu’une durée parmi d’autres. Ils sont élaborés en liaison avec les administrations compétentes et en consultation avec les acteurs économiques et sociaux. Il s’agit de faire converger les points de vue, au moins sur les diagnostics et les objectifs, sans chercher à supprimer tous les désaccords. Dans des sociétés fragmentées, la consultation exige de l’imagination et de la souplesse.

- Quelques politiques majeures pour le moyen terme sont énoncées pour desserrer les contraintes au développement : aménagement du territoire, promotions des exportations, création des entreprises et développement des PME, éducation et recherche…

- Intégration d’une programmation des Finances Publiques, par tranches de trois ans, pour apprécier la faisabilité financière et des mécanismes de révision en cas de nécessité.

- Un document synthétique à caractère principalement qualitatif rappelant les valeurs portées par la société et le politique (respect de l’indépendance nationale, réduction des inégalités entre les hommes et les territoires, lutte contre les émissions de CO2) et énonçant les objectifs retenus pour les prochaines années, après avoir vérifié leur compatibilité. Le document est largement diffusé et est un peu une affiche, comme l’est le plan chinois.

L’autorité chargée de cette mission stratégique doit disposer des moyens administratifs et intellectuels nécessaires, ainsi que d’une réelle marge de manœuvre. Le choix des hommes a de l’importance, les responsables principaux doivent être reconnus pour leur compétences intellectuelles. En France, la réputation de Jean Monnet ou de Pierre Massé a compté.

L’insertion de cette autorité dans le système gouvernemental et administratif est une affaire délicate et tenir compte des équilibres et des pratiques propres à chaque pays : ministère, haute autorité placée auprès du chef de l’exécutif.

Un retour à la planification implique un accord préalable et explicite de nature politique. Sans volonté du gouvernement et des élus et sans conviction profonde qu’en se fixant un cap et des objectifs précis et partagés par les citoyens un pays se porte mieux, la démarche échouera. Il peut être progressif et se faire par étapes. Si la conviction que le secret et la surprise sont le seul mode d’action politique possible, mieux vaut s’abstenir.

Autrement, que votre devise soit : A bas le plan, Vive la planification !

La planification est à la fois un choix politique reflétant un consensus national et un outil adapté aux caractéristiques du pays à un moment donné. L’Algérie a deux atouts : son gaz et son pétrole, ainsi que son immense espace. Une planification à l’Algérienne doit valoriser ses deux richesses, sans oublier la jeunesse et le dynamisme de sa population. Elle ne peut être mise en ouvre qu’avec le concours d’acteurs multiples, relevant de la société civile et du monde des entreprises, dont au premier chef, la SONATRACH.

Pierre- Yves Cossé


15 Mai 2020


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