• pierre-yves cossé

Raymond Depardon/Kamel Daoud

Le Photographe et l’Ecrivain

Institut du Monde Arabe

Raymond Depardon est une célébrité en France et à l’étranger. Quasi octogénaire, il s’est illustré dès l’âge de dix-huit ans par ses reportages en Algérie.

Kamel Daoud, de près de trente ans son cadet, fils de gendarme, est né en Oranie. Il travailla longtemps à l’Echo d’Oran, un quotidien francophone, comme journaliste (1994) puis comme rédacteur en chef. Opposant au régime algérien, il fut poursuivi devant les tribunaux. Son roman « Meursault contre-attaque »(2013) , prix Goncourt du premier roman, une continuation algérienne de l’Etranger d’Albert Camus (le frère de «l’Arabe » se venge et tue Meursault) est un succès en France et dans de nombreux pays. Il devient un personnage contesté lorsque lors d’une agression sexuelle en Allemagne le premier janvier 2016 , il dénonce dans me Monde « le rapport malade à la femme, au corps et au désir dans le monde arabe » Une partie de la gauche intellectuelle le traite d’islamophobe. En Algérie il a été la cible d’une fatwa. Il poursuit, en laïc convaincu sa critique de l’Islamisme dans différents médias -une chronique hebdomadaire dans Le Point- tout en poursuivant ne carrière d’écrivain.

Raymond et Kamel ne se connaissaient pas. La collaboration fut initiée par l’éditeur algérien de Kamel, elle se clôt par un dialogue à l’IMA, sous la forme d’une vidéo qu’il faut voir.

L’exposition distingue quatre temps : Alger 1961, Evian 1962, Alger 2019, Oran 2019.




ALGER 1961 (en noir et blanc)

Le jeune Raymond, envoyé par une petite agence, fait des séjours à Alger entre le printemps et l’automne 61. La guerre dure depuis six ans. Il découvre la ville coloniale avec sa lumière et ses ombres. Les femmes sont belles « une beauté insolente.KD » dans les rues comme sur les plages algéroises. Les Pieds Noirs, qui veulent à tout prix sauvegarder leur mode de vie, sont inquiets ; certains cherchent à vendre leurs biens et à partir. L’OAS est partout présente : graffitis, attentats, « « batailles » contre les gendarmes. Les Algérois musulmans semblent attendre.

Les pieds noirs ne voulaient pas être photographiés. « Il fallait se cacher, travailler en douce. Je faisais des images, comme je pouvais, dans les lieux publics où les deux communautés se rencontraient. A Bab-El-Oued, j’avais loué une chambre d’hôtel pour pouvoir faire des photos à l’aise depuis un balcon »

Elégance féminine et masculine

La rue rapproche...

…Et les magasins aussi. Avec une grande diversité de tissus.

Trois femmes, deux femmes, fenêtres et porte mêlées

« Ce banc où se côtoient deux hommes séparés par le ressentiment, voire la haine » KD
Les Pies Noirs ne vont plus guère au cinéma
Gendarmes et Pieds Noirs
Semaines des barricades

« La bataille des orphelins » KD


KD « Cet homme ne refuse pas seulement le temps qu’il fait mais le temps lui-même »

Sur un panneau les photographies, et en face les réactions de l’écrivain qui les a longtemps regardées : « Son œil dans ma main, je me glisse en lui, j’épouse ses moments, sa culture, ses préjugés peut-être » Il se voit comme un « revenant…contemporain des morts » Il médite surla guerre : « La guerre d’Indépendance est une femme. Dans son vêtement se cachent les hommes pourchassés et les hommes à venir. Sur les violences algéroises : « La guerre commence comme l’amour : palpation du corps,fouilles, méfiance, tensions, barricades, défilés. Tout s’arrête avec les premières pierres, les premires armes »




EVIAN/ 1962

Quelques mois plus tard, à 19 ans, Raymond est envoyé sur les bords du Lac Léman, où se tiennent les négociations avec le GPRA. Il n’a pas fait son service militaire, ce qui facilite son acceptation par la délégation algérienne. Il photogaphie les délégués, décontractés, dans l’intimité de la villa mise à leur disposition par le gouvernement suisse. « Ils étaient tous joyeux, très élégants, magnifiques » Ils voulaient faire bonne figure, lors des conférences de presse. « C’est la première fois que je photographiais des Algériens heureux qui ne baissent pas la tête »

Ces « vainqueurs « ne profiteront guère de leur succès. La plupart furent rapidement éliminés, politiquement, voire physiquement, et une grande partie des accords ne fut jamais appliquée.

Une excepion, Benyaha, le plus frêle sur les photos, celui que l’on ne remarque pas. Sa santé apparaissait fragile ; ce grand fumeur, ancien dirigeant de l’UGEMA, aux fines mains jaunies par le tabac, avait de fréquentes quintes de toux et usait cette apparence comme une arme lorsqu’il négociait. Il occupa d’importants postes ministériels dont celui des Affaires Etrangères. Recevant à Alger son homologue français (1980), Jean François -Poncet, il mit en valeur son invité en le faisant parler de ses renontres récentes avec les grands de ce monde : Mrs. Thatcher, Brejnev, le nouveau président des Etats-Unis. Le Ministre français fut excellent et ses exposés me firent penser à mes maîtres de conférence à l’ENA. Il repartit enchanté « Il n’avaitjamais rencontré de ministre des affaires étrangèresaussi intelligent » Benyaha était également enchanté, la plupart des dossiers contentieux, qui opposaient les deux pays avaient été éludés. JFP ne put longtemps répéter son éloge. Quelques mois plus tard, l’avion où se trouvait le ministre algérien, à la tête d’une mission de bons offices entre l’Iran et l’Irak, fut abattu par l’Irak. L’Algérie n’émit pas de protestation officielle, l’irak, pays arabe, était un allié.

Le chef de la délégation, le kabyle Krim Belacem venait de subir une grave opération mais cela fut caché
Une partie de la délégation. Tous cravatés. Benyahia est juste derrière Krim B
Décontractés dans leur villa

Alger/15-19 Septembre 2019

R Depardon revient sur les lieux qu’il a photographiés cinquante ans plus tôt.

La Kasbah continue de dégringoler vers la mer

Kamel a appris à mettre de la distance au fil des ans. « Je veux me libérer des libérateurs. Quand le héros meurt au combat, il ne meurt pas évidemment. Il est éternel avec son nom sur les plaques des rues, ans les livres, à la télévision. Il a vaincu la France, donc il a vaincu la mort. Il ne cèdera rien. Je veux être indépendant…parler de ce qui me chante dans les livres, les films et les chansons. Je veux préférer les arbres aux monuments aux morts, les cigognes au drapeau. Je veux le droit de rire surtout

Et le décolonisateur est le père qui ne veut pas mourir »


ORAN / 19-24 Septembre 2019

Oran est la ville de Kamel. L’écrivain et le photographe se retrouvent. Ils parcourent la ville ensemble. « Depardon fendait l’eau, prenant des photos au moment le plus inattendu, surgissait comme un diable de sa boite, se déplaçait, saisissant un moment, puis se rétractait dans ses yeux doux, inoffensifs, clairs et liquides »

Pour tous les deux, Oran est la ville du bonheur de vivre, dont les habitants savent gouter des plaisirs de la vie quotidienne et de la mer, alors que les bâtiments conçus pour les Européens se dégradent faute d’entretien.

Jeunes filles, l’une voilée, l’autre en cheveux
Modernité et traditions se mêlent
Entre deux cultures

« Les amoureux deviennent imperceptibles lorsqu’ils s’approchent de la mer, ils se glissent dans l’invisibilité. Alors on les ignore comme on fait des mouettes. » KD :


Les queues sont fréquentes dans l’Algérie indépendante
« Attendre, tuer le temps. Epuisement des distances, du moment »

A Oran, Kamel se souvient d’une visite survenue dans les années 80 : « Pourquoi Jean-Paul est-il revenu sur les traces de sa naissance ? Il est entré chez nous. Nous étions debout dans la pièce… Les murs parlaient plusieurs langues. J’étais là pour traduire. Mais j’étais inutile. Il n’y avait rien à traduire…Il a pleuré. «

Il constate chez les jeunes Algériens, enfermés dans leur pays, un sentiment de haine à l’égard de la France. Certains veulent continuer la guerre et l’affaiblir partout où c’est possible. D’autres veulent aller en France pour l’algérianiser.



Pierre-Yves Cossé

Fragment 349

Mars 2022

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