• pierre-yves cossé

EN ARLES


Arles fut récompensé de sa collaboration avec César


Arles a un long et riche passé. D’abord, colonie grecque (-VI è siècle), un peu après Massilia, elle prit le parti de César qui lui accorda le statut de colonie romaine (-46). Elle accueillit plusieurs empereurs, dont Constantin qui en fit une de ses résidences (les colonnes de son palais sont visibles dans l’excellent restaurant, l’Arlatan,) Le colonisateur dota Arlata (le nom romain) de riches monuments : arènes, théâtre, cirque, obélisque, temples et les galeries souterraines- les cryptoportiques- auxquelles on accède à partir de l’Hôtel ce Ville 17è construit par un disciple de Mansard en- dessous du Forum. Un musée départemental, construit dans les années 80, est consacré à l’Arles Romaine : des statues, dont certaines ont été récemment repêchés dans le Rhône (César), comme un chaland de 31 mètres de long qui témoigne de l’intensité des échanges commerciaux sur le Rhône, des sarcophages et des mosaïques d’une grande qualité. Au Vi è Arles est cédé aux rois francs.


Au Moyen-Age, Arles, où siège un archevêque est un centre religieux connu notamment par Saint Trophime et surtout son cloitre roman décoré d’admirables statues et chapiteaux (personnages au visages expressifs et aux vêtements délicatement drapés) Le XVII è est une période faste, les propriétaires des grands domaines agricoles en plein développement dans la plaine et les riches commerçants qui échangent avec toute l’Europe se font construire des hôtels particuliers. L e déclin vint avec l’arrivée du Chemin de Fer qui se substitua pour une large part au transport fluvial. Les industries ne suffirent pas à remplacer l’activité commerçante. La ville s’appauvrit, le superbe patrimoine cessa d’être entretenu. Les municipalités qui se succèdent cultivent un certain misérabilisme mais Patrice de Carolis vient d’être élu maire.


En 2020, une question centrale se pose : la culture va-t-elle faire renaître la ville. Les initiatives spectaculaires de quelques Arlésiens et Arlésiennes le font espérer.

Photo de Lucien Clergue, le fondateur des Rencontres photographiques


La première, en 1970, fut les Rencontres de la Photos, une invention d’un Arlésien, Lucien Clergue, un excellent photographe, avec l’aide de Michel Tournier. Elles ont attiré en 2019 (annulation en 2020) 140,000 visiteurs venus regarder les photos de 270 artistes exposés dans une trentaine de lieux, dont beaucoup à caractère historique (anciennes chapelles et usines) Projections (théâtre antique) débats, colloques et stages sont organisés à cette occasion. De nombreux photographes étrangers sont présents.



Françoise Nyssen et Jean -Paul Capitani: un couple créateur et généreux


La seconde est la maison d’éditions Actes Sud, 1971, animée aujourd’hui pat Françoise Nyssen (première ministre de la culture du quinquennat et nouvelle présidente du Festival d’Avignon)) et Jean-Paul Capitani. Depuis 1983, Actes Sud est installé au cœur de la ville, dans un lieu-dit « Le Méjan » au-dessus de l’emplacement d’un temple romain. Sont regroupés un hôtel XVII è puis, après acquisition, une chapelle contigüe qui avait servi au stockage de la laine de mouton et que les anciens propriétaires avaient coupées en deux parties, l’une sur l’autre. Créer une maison d’édition en Arles, financièrement indépendante avec la volonté de tenir tête à Hachette et Editis (Vivendi), de concurrencer les grandes maisons concentrées dans le VI è arrondissement, tel Gallimard, était un défi. Le défi est gagné : 13.000 titres, 350 collaborateurs, cinq Goncourt, un auteur nobélisé. La maison est bénéficiaire et ne devrait pas perdre d’argent en 2020.

L’exigence est tout autant qualitative que quantitative. Une place importante est donnée aux traductions. Des liens étroits ont été noués avec les traducteurs, de grands lecteurs et des dénicheurs d’auteurs. L’installation du « collège des traducteurs » en Arles, a été facilitée et des rencontres sont organisées. Sous l’impulsion de Jean-Paul Capitani, une collection « Au nom de la Terre » a été créée, à côté de collections pour la jeunesse, suite au rachat des Editions du Rouergue. L’impression des livres se fait exclusivement en France (et non en Chine)

Actes Sud se décline. C’est un libraire : une grande librairie au siège, l’Arbalète à Paris et quelques autres magasins. C’est un centre d’activités culturelles : conférences, lectures, colloques, matinées musicales données dans les chapelles du Méjan, dont l’acoustique est excellente. C’est un agitateur d’idées engagé en faveur de l’environnement et de la biodiversité. Un festival « Agir pour le Monde » (expositions, ateliers, films) s’est tenu la dernière semaine d’Aout 2020. Edgar Morin, centenaire, a, le 28 Aout, fait une conférence au Théâtre Antique, sous la pluie.

« L’Ecole du Domaine du Possible » une école expérimentale entre nature et culture est la réalisation à laquelle Françoise et Jean -Paul sont peut-être le plus attachée. Le point de départ est un fils, Antoine, hypersensible et hyperdoué, dessinant dès le plus jeune âge, s’intéressant à l’art contemporain à l’âge de 14 ans, emmenant ses parents dans les expositions, qui ne parvint pas à s’adapter au système scolaire français. La réaction des parents a été la création d’un établissement fondé sur le respect des particularités de chaque enfant et sur une pédagogie combinant initiative, prise de responsabilités et Instruction. L’école, crée en 2015, ne se réclame d’aucune doctrine, mais elle s’inspire des expériences mises en œuvre depuis un siècle (« Libres enfants de Summerhill » Montessori…)


l’Ecole du Domaine du Possible ; une école où personne n’est exclu


Elle est située dans une ferme de 136 hectares en Camargue, à proximité d’Arles. Elle appartenait à Jean-Paul Capitani, qui fut un temps agriculteur reprenant l’exploitation de son père. Les bâtiments sont simples, mais chaque salle a des dimensions permettant aux élèves de se déplacer facilement. A côté de l’école se trouve un potager dont s’occupent les élèves. Les cultures, le maraîchage et l’élevage constituent des supports d’activités pédagogiques. Un centre équestre offre la possibilité d’une équitation régulière.

L’enseignement est organisé en blocs cohérents permettant un dialogue entre les matières. Une pédagogie par projet permettre à l’élève d’expérimenter. Les élèves, quinze par classe, sont évalués, sans être notés. Les enseignants expérimentés, soucieux de l’épanouissement de TOUS les élèves, font partager leur passion. L’atelier de couture a préparé des costumes pour une représentation d’une pièce de Molière. Dans la salle de musique, des instruments sont à la disposition des élèves, qui tous pratiquent ; le maître de musique, une violoncelliste de talent a noué des partenariats, Conservatoire d’Arles et Opéra de Nice avec qui un spectacle est en préparation. Les travaux des élèves (cyanotypies, dessins, photos, peintures…) exposés dans la salle des Arts Plastiques impressionnent par leur qualité et leur diversité.

La fragilité est financière. Chacun des 75 élèves, garçons et filles, de la maternelle à la 3 è, coûte environ 10.000 euros et les frais de scolarité sont de 5000 euros. A côté des familles qui habitent aux alentours, certains parents- dont Daniel Auteuil, se sont installés à proximité pour faire profiter leurs enfants de cette aventure pédagogique. Le financement complémentaire a été assuré dans un premier temps par les fondateurs. Au bout de cinq ans, des conventions ont pu être signés avec l’Etat, le Ministère de l’Education Nationale pour le primaire et le Ministère de l’Agriculture pour le collège. Ce ministère est intéressé par l’aspect recherche combinant agroécologie et éducation. Les fondateurs sont riches en projets : internat, lycée agricole. Les bénéfices d’Actes Sud ne suffiront pas, et un mécénat sera nécessaire.

Fondation Luma


Maja Hoffman, cohéritière des Laboratoires Roche est une collectionneuse d’art et un mécène suisse. Cette sexagénaire, est fortement attachée à Arles, où elle a vécu jusqu’à quinze ans. Elle veut « faire vivre Arles toute l’année » et, à cet effet, elle a créé la Fondation Luma en 2014, consacrée à l’art contemporain sous des formes variées : peinture, sculpture, photo, édition, documentation.




Les anciens ateliers de la SNCF, une construction discrète peu élevée, ont été rénovés et accueilleront des expositions et sa collection d’art contemporain, ils jouxtent un parc de dix hectares. Le « geste « spectaculaire est l’érection d’une tour de 56 mètres confiée à l’architecte « déconstructeur » Frank Gehry. Cette tour en béton, recouverte d’un inox brillant, contorsionnée, aux formes anguleuses, visible à une dizaine de kilomètres à la ronde, sera achevée en 2021. Elle hébergera des espaces d’expositions et de séminaires, une bibliothèque et un café. Sera-ce un nouveau Bilbao, susceptible d’attirer des centaines de milliers de visiteurs ? Il est trop tôt pour le dire. Pour l’instant, beaucoup sont heurtés par la brutalité et le caractère incongru de cette construction, même si l’auteur prétend que les Alpilles, les sites romains et Van Gogh ont été ses sources d’inspiration. Une fois le projet achevé, la logique et l’harmonie de l’ensemble pourraient être plus évidentes. Le programme inclut des logements pour des artistes en résidence. Certains préfèrent le minimalisme de l’Ecole de Photographie située en face.

Maja affirme que la Fondation travaillera en synergie avec les autres institutions culturelles de la ville. Cela sera nécessaire et peut-être difficile, car la quasi Ministre de la Culture d’Arles a beaucoup d’appétit et multiplie les initiatives (achat de restaurant, de chapelle, d’hôtels 17 è)


Photo de la Tour GEHRY à Arles, le nouveau geste architectural de Frank Gehry

Van Gogh en Arles


Aucune toile de Van Gogh ne se trouve en Arles et son séjour en Provence se termina dans un hôpital psychiatrique. Il est vrai que l’artiste avait remis son oreille arrachée après la rixe avec Gauguin à une jeune femme fréquentant les maisons closes, ce qui avait ému la population. C’est à Amsterdam et dans bien d’autres musées que l’on peut admirer ses tableaux.


Pourtant, aller en Provence pour Van Gogh ne déçoit pas. La visite de sa chambre à l’hôpital de Saint-Rémy de Provence, qui n’a guère changé, est émouvante. Surtout, la confrontation entre les lieux qu’il a peints et les œuvres, même reproduites, vous fait approcher le mystère de la création artistique. A Arles et dans la campagne environnante qu’il parcourait à pied, Vincent a découvert la lumière du midi, des couleurs violentes, des paysages inattendus, la chaleur et le mistral. Cette découverte fut féconde et en dix-huit mois (1888-89) il a peint de nombreux chefs d’œuvre dans un style nouveau, japonisant. Ce propos apparaîtrait abstrait s’il n’y avait les lettres écrites, principalement à son frère Théo, présentant à chaud ses créations (ce qui est exceptionnel dans l’histoire de la peinture). Il faut, en même temps, parcourir les lieux (une douzaine est signalée dans la ville) regarder les reproductions et lire les lettres. Dans ses dernières œuvres, les oliviers secoués par le mistral se contorsionnent et sont en harmonie avec son agitation intérieure. Vincent se révèle dans toute sa richesse. Un autre moment privilégié est le film projeté à l’Hôtel Estrine (Saint Rémy de Provence) qui associe paysages naturels, tableaux et correspondance.


A Arles, la Fondation Van Gogh d’Amsterdam a aménagé un hôtel XVII è pour organiser chaque été une exposition autour de Van Gogh. L’hiver, un seul Van Gogh est exposé mais des œuvres contemporaines sont présentées. Cette initiative a pris forme après la traduction et la publication, en plusieurs volumes, de toute la correspondance de Vincent Van Gogh par Actes Sud.

Pierre-Yves Cossé


25 Octobre 2020














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