• pierre-yves cossé

DU SACRE DE CHARLEMAGNE AUX COLLÉGIALES DE LIÈGE.

Aix-La-Chapelle


Trésor et cathédrale.


Charlemagne, Roi des Francs, las de la vie itinérante, choisit Aix pour résidence en 794. Il souffrait de la goutte et les eaux thermales chaudes d’Aix (aqua=Aix) lui étaient bénéfiques. Couronné empereur d’Occident en 800, trente princes allemands furent couronnés à sa suite, jusqu’en 1562, où Maximilien de Habsbourg retira ce privilège à Aix au bénéfice de Francfort.

Les Français, qui francisent parfois Charlemagne et l’assimilent à un roi de France, viennent en touristes honorer l’empereur d’Allemagne. Ils sont à l’aise dans l’Allemagne rhénane, la « bonne » celle du vin, des catholiques et de Giraudoux. Fin octobre, la saison touristique est close et certains lieux ne peuvent plus se visiter, nos voisins étant meilleurs en industrie qu’en tourisme. C’est le cas pour l’Hôtel de Ville, édifié au 14 è siècle à l’emplacement du Palais de Charlemagne ; la salle de réceptions, ornée de stucs italiens du 18 è et celle du couronnement sont fermées. Restent pour le tourisme la façade et la tour donnant sur la place du Marché, reconstruite en partie après les bombardements, ornée de statues ennuyeuses d’empereurs et rois couronnés. Au centre, Dieu, de qui découle tous les pouvoirs, entouré du pape et de l’empereur gouverne le monde.

Heureusement le Trésor, riche en merveilles, qui a survécu à la guerre, est accessible et tout proche. Il est connu surtout par des pièces d’orfèvrerie remarquables, du 13 ou 14 -ème siècle dont le buste-reliquaire de Charlemagne, la Croix de Lothaire, des ostensoirs ouvragés, des objets d’église, ou du 17 et 18 -ème siècle. On peut aussi admirer des ivoires, des retables et des peintures religieuses du Moyen-Age finissant, où prolifèrent personnages et animaux.

L’originalité de la cathédrale, commencée au septième siècle, influencée par la basilique romaine et le style byzantin est sa partie centrale, octogonale, incluant des tribunes, couronnée d’un dôme, reposant sur un octogone, et décorée de mosaïques plus tardives. A ce noyau s’ajoutent des chapelles gothiques édifiées au 14 è siècle qui contiennent deux chasses en argent doré finement ciselé- l’une contiendrait le corps de Charlemagne- et un porche du 18 è. Le trône de Charlemagne est entre ciel et terre dans une tribune. Moins « kolossal » que la cathédrale de Cologne, l’édifice est plus attachant du fait de sa diversité et de son ancienneté. Pour les Aixois, Charlemagne est un saint -c’est au moins ce qu’un antipape a décrété- et sa fête est célébrée chaque année fin Janvier.




Cette ville paisible de plus de deux-cents mille habitants dispose de musées. Le musée Suermondt-Ludwig étant fermé pour travaux, restait l’art moderne et contemporain, hébergé dans un bâtiment industriel des années 30 rénové. Ce choix d’une ancienne fabrique de parapluies aux vastes espaces largement éclairés fut fait par Peter et Irene Ludwig. Le père d’Irène était propriétaire d’une usine de chocolat qui approvisionnait l’armée et Peter travaillait dans l’usine de son beau-père. Le chocolat financera l’œuvre d’art. Le couple était boulimique (à une époque il achetait une œuvre d’art par jour), éclectique, s’intéressant à beaucoup de formes d’art et trente musées dans le monde portent son nom.

Le Forum Ludwig d’Aix est consacré principalement au Pop Art des années 50. Dans un pays où l’art moderne était considéré comme dégénéré, la démarche était courageuse. La vedette de la collection (350 œuvres) est Supermarketlady de Duane Hanson, mais cette sculpture hyperréaliste, grandeur nature, réalisée à partir d’un modèle vivant était invisible (en réfection) de même que les Warhol. Etaient présentées, notamment, des œuvres de Lichtenstein, le Land Art avec Richard Long (terre et glaise recueillies durant ses marches, galets blancs) et Bernd Zimmer (arbres aux couleurs brutales). Le peinte du nuageux, le Suisse Michaël Biberstein fait vibrer les espaces, des touches de lumière percent le sombre, il fait penser à la peinture chinoise. Un cake sculpté découpé en tranches n’ouvrira pas l’appétit. Picasso et Kiefer (des carrés vivement colorés) sont présents. Le studio Louisa Clement présente ses dernières et imaginatives réalisations, soit des « installations » (déchets

d’explosifs, noirs et brillants, lancés par avion sur ordre de Bachar el Assad pout asphyxier le plus grand nombre de compatriotes) soit des montages à partir d’éléments du corps humain (dos, bras, jambe, tête) idéalisés et colorés.




LIEGE


Aix et Liège sont proches. Prenez le TGV et une demi-heure plus tard, vous serez dans une des plus belles gares d’Europe, à Liège, une cathédrale moderne (2009/2016) avec sa voute d’arcs audacieux. L’architecte espagnol Santiago Calatrava, a conçu un édifice spectaculaire et lumineux. Il s’est peu soucié de l’utilisateur final, comme un certain nombre de brillants collègues ; le voyageur sur le quai n’est protégé ni du vent ni de la pluie. Et en Europe du Nord, il pleut et il vente fort.

La proximité n’est pas seulement géographique mais historique. Pendant un temps, Aix-la- Chapelle, comme Maastricht a été rattachée à la principauté de Liège. Le souvenir s’est effacé, comme celui de l’Empire napoléonien où les deux villes étaient des départements français. Demeurent plus vivaces les souvenirs des invasions : les révolutionnaires français en soutien des révolutionnaires liégeois, détruisant la cathédrale et pillant les églises, en particulier tout ce qui était en or, ainsi que plus récemment les agressions commises par le deuxième et le troisième Reich.

La proximité est également religieuse : catholicisme, abondance des édifices religieux et ressemblances architecturales.

Le touriste français qui vient d’Allemagne apprécie la chaleur de l’accueil qui lui est réservé, par les Wallons, l’excellence de la gastronomie et l’usage, pratiquement sans accent, de la langue française.

La Ville aux sept Collèges

Est toujours célébré l’évangélisateur du 7 è siècle, l’évêque Lambert, assassiné et sanctifié. Ce serait le début du développement de la ville, même si la principauté n’apparait qu’à la fin du X è, par décision de l’empereur Othon III. La cité des Prince-Evêques fut souvent victime de la convoitise de ses puissants voisins, attirés par sa position de lieu de passage sur un fleuve navigable, la Meuse, et sa richesse. Le plus nuisible fut le Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qui mit la ville à feu et à sang en 1468, à l’exception des édifices religieux. Liège garde la trace de cette catastrophe. Non seulement il n’existe pas d’habitat ancien mais les constructions au cours des siècles sont médiocres, période contemporaine incluse. Seule la récente Tour des Finances se fait remarquer. L’urbanisme n’est pas une spécialité belge.

L’intérêt et l’originalité historique de la ville résident dans les sept collèges, sortes d’abbayes urbaines regroupant chacun trente chanoines (et même soixante pour la cathédrale) qui à la différence des moines ne prononçaient pas de vœux et ne vivaient pas nécessairement à l’intérieur des collèges. La ville était suffisamment riche, notamment au 13 et 14 è siècle, pour faire vivre les chanoines et accumuler un trésor dans chaque collège, sorte d’actif financier pouvant servir en cas de besoin.

Les Révolutionnaires Français redonnant leurs libertés aux chanoines, les collèges se transformèrent en églises paroissiales situées dans la vieille ville. Après de multiples vissicitudes, les Trésors ont été regroupés autour du cloître de la cathédrale. Les richesses (250 objets) sont réparties sur trois étages, dont les derniers, des combles, ont été récemment aménagés avec beaucoup de talent et où des concerts sont donnés. Saint Lambert est en bonne place (buste reliquaire à côté de celui de Charles Le Téméraire) Beaucoup d’objets sont remarquables : ivoires (les trois résurrections) pièces d’orfèvrerie religieuses et civiles (le chapelet de Marie-Antoinette) statues en bois (le Christ de Rossa) peintures bourguignonnes (la Vierge au papillon) ou locales (tableaux classiques et réalistes du liégeois Bertholet Flémal). A l’intérieur de la cathédrale, reconstruite à l’initiative de Napoléon en 1804 (l’année du sacre par le pape) ont été transférées des statues baroques du grand sculpteur local, Jean Delcourt (Christ au tombeau) et au bas de la chaire, caché des fidèles, un étrange Diable enchainé et ailé en pleurs étonne. Beaucoup d’autres églises, d’ex-collégiales se visitent : Saint Jacques de style gothique flamboyant et tardif connu pour ses voûtes de la nef aux multiples nervures formant des compartiments et des médaillons peints et ses grandes statues en bois de tilleul peint de Delcour ; Saint Barthélémy, dont les façades ont été revêtues d’un enduit coloré en raison de l’érosion qui attaquait le grès houiller fragile, est connu par sa cuve baptismale en laiton du 12 è siècle, sur laquelle se détachent des personnages en haut relief et des scènes de baptêmes admirablement gravées.




Le Musée Curtius (riche munitionnaire des armées espagnoles) tout proche est riche en œuvres mosellanes du Moyen Age : évangéliaire de Notger, sculptures de la Vierge. Le seul monument civil ancien remarquable, le Palais des Prince-Evêques, un mélange de gothique et de renaissance, a connu beaucoup de malheurs, destruction et reconstruction (16 è siècle) incendie au 18 è ; seule la cour est accessible, chaque colonne est différente, et sur les chapiteaux sculptés, des Indiens apparaissent déjà.

A toutes les époques, les mécènes ont joué un rôle dans la vie culturelle de Liège. Pour contribuer à la relance de la ville, après la crise de 1929, un groupe d’industriels et d’autres personnalités de la ville font acheter en vente publique à Lucerne, en 1939, une centaine d’œuvres venant d’Allemagne , considérées par les Nazis comme de « l’art dégénéré » Un certain nombre d’entre elles sont présentées au Musée de la Boverie, ancien Palais des Beaux-Arts, lieu de l’exposition universelle de 1905, rénové et agrandi (Rudi Riciotti) Les acquéreurs ont eu la main sûre : Chagall (la maison bleue) Picasso (la famille Soler) Delvaux, Kokoschka, Ensor, Gauguin, Franz Marc…. Ces achats se sont ajoutés à une collection plus ancienne, dont un Napoléon en costume civil debout et au-dessus de la nouvelle cathédrale de Liège, peint par le tout jeune Ingres, celui du sacre, Monet, Magritte, Marie Laurencin et quelques peintres belges.



Liège, siège de la province de la Wallonie, a son opéra royal, où d’excellents spectacles sont donnés, comme l’Orphée et Eurydice de Gluck dans une mise en scène originale et convaincante d’Aurélien Bory, reposant sur un jeu de miroirs, incitant à imaginer des lieux irréels comme les enfers.

Grandeur et décadence de l’industrie

La richesse de Liège fut considérable mais à éclipses : 13 et 14 è siècle, 19 et début 20 è siècle. La Wallonie fut la première sur le continent à exploiter les inventions qui venaient toutes de Grande-Bretagne. La présence de minerais (charbon, fer, zinc…) facilita le développement de l’industrie, de même que l’existence de nombreuses voies navigables et ses liens avec l’Angleterre.

Cette histoire nous est contée à la Maison de la Métallurgie installée dans d’anciens ateliers, à proximité d’une voie d’eau. Ont été remontés un haut fourneau à charbon de bois utilisé avant le 19 è lorsque la forêt était abondante, un vieux laminoir, un four à zinc. Sont expliquées les étapes de la transformation du minerai de fer en fonte, en acier et en tôle de fer, par réduction de l’oxygène. L’âge d’or ne dura pas, la concurrence troublant rapidement le jeu. Le minerai était relativement pauvre en charbon (30%) l’on dut recourir à la « minette » lorraine et elle contenait du phosphore qu’il fallut éliminer. Les Liégeois furent les premiers en Europe continentale à utiliser le convertisseur Bessemer et le procédé Thomas. C’était la période où Liège était appelé « ville ardente » en raison des feux des hauts fourneaux fonctionnant 24 h sur 24. Les efforts de modernisation ne suffirent pas. La sidérurgie belge finit par s’installer sur les bords de mer, en Flandre près de Gand (Sidmar) approvisionnée par bateau en minerais de fer et de charbon à haut rendement.

Les grands noms de l’industrie belge sont mentionnés, ceux qui firent la fortune de Liège et la leur John Cockerill et les inventeurs, Zenobe Gramme, le père de la dynamo. L’histoire de John, originaire du Lancashire, est édifiante. Leader des Orangistes à Liège en 1830, ce protestant parvint à se faire accepter dans la Belgique indépendante. Commençant son aventure industrielle par un haut fourneau à coke plutôt qu’à bois, il développa les chemins de fer belges (rails, wagons, locomotives) quasiment les premiers sur le continent (1835) Son groupe, qui compta près de soixante implantations fit la fortune de Liège pendant près d’un siècle.

Pour en savoir plus sur l’exploitation du charbon, une halte à Blegny (25 km de Liège) s’impose. La mine a fermé dans les années 1980, les terrils sont recouverts par la végétation et un centre de villégiature et de loisirs pour les familles a été créé. Le musée, pédagogique et industriel, se visite, de même que des galeries à 30 et 60 mètres qui ont été conservées. Ce qu’enduraient les mineurs est présenté sans concession. Quatre fléaux les menaçaient en permanence. Les coups de grisou difficiles à détecter, le gaz étant inodore, sont devenus moins dangereux grâce à un éclairage à l’abri de l’air. Le second fléau, la chaleur, jusqu’ à 45 degrés, à supporter pendant huit heures par les mineurs allongés sur le sol et peu libres de leurs mouvements fut combattu par des ventilateurs. Le troisième était le bruit, l’air comprimé pulsé, le ventilateur et surtout le marteau-piqueur. Le quatrième était la poussière, à l’origine de la silicose et autres maladies pulmonaires souvent mortelles ainsi que de la surdité. Plus malheureux que les hommes, les chevaux qui descendaient dans la mine et qui n’en remontaient que malades ou morts. Compte tenu de la faible épaisseur des filons, la mécanisation resta limitée, mais le travail des enfants de moins de douze ans fut interdit en 1911.


Pierre-Yves Cossé


31 Octobre 2019



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