• pierre-yves cossé

CRISES.



1-LES CRISES, EN CASCADE, EST-CE NOUVEAU ?


Non. Dans les médias, les crises sont souvent à la une, comme s’il s’agissait de phénomènes exceptionnels, alors qu’elles sont fréquentes. Nos sociétés complexes sont soumises aux irruptions de l’inattendu et de l’imprévu. Les dérèglements, les contradictions entre l’ancien et le nouveau, entre ce qui décline et ce qui émerge, sont permanents. Il s’en suit des conflits, voire des désordres que l’on appelle « crise » Des nouveaux équilibres se cherchent, avec des gagnants et des perdants, qui protestent sous des formes variées, la parole, l’écrit, le vote, l’agitation pacifique ou violente.

Dans une démocratie fondée sur la confrontation entre des opinions opposées, les tensions, débouchant sur une crise sont particulièrement fréquentes. Quand j’étais étudiant, j’avais fait un exposé sur la crise politique de la Quatrième République (La France, l’homme malade de l’Europe) Je mourrai dans une France politique toujours en crise.

Le nouveau, c’est une perception des crises plus aigüe du fait l’information en continu et des réseaux sociaux, dans des sociétés qui acceptent de moins en moins le risque. Il n’est pas sûr qu’elles soient plus graves.

Certaines sociétés sont apparemment sans crise. De l’extérieur, dans ces sociétés fermées, voire totalitaires, rien n’émerge, mais les conflits sont là. Ils sont d’autant plus violents que les protagonistes contraints à la dissimulation ne disposent pas d’exutoire pour libérer leur mécontentement. Cela a été le cas dans les partis politiques, comme les partis communistes et dans les sectes. Elles finissent par exploser. Mieux vaut les crises ouvertes.


Bien sûr, beaucoup de crises ne sont pas directement politiques, comme on le constate actuellement. On a pris conscience, c’est relativement nouveau, que les crises sont liées, climat et changements techniques, pauvreté et violences, national et international, contribuant à une inquiétude permanente et rendant les crises plus difficilement solubles.


2-COMMENT S’HABITUER A VIVRE EN CRISE ?


Toutes les crises n’ont pas la même gravité. Elles peuvent être locales, sectorielles, ou générales, nationales ou internationales. Lorsqu’il s’agit de mutations techniques et que la mutation est achevée, par exemple le passage à la société industrielle, un nouvel équilibre s’instaure, il est accepté, et les victimes sont oubliées.

Ni le même déroulement. Elles traversent des moments critiques, le danger est alors maximum, puis elles s’apaisent, jusqu’ ‘à la prochaine crise. Dans la phase critique, l’on cherche le coupable, voire un bouc-émissaire : les gouvernants, les gens en place, ou un groupe marginal, l’étranger, le juif, le banquier, le révolutionnaire. Vrais ou faux coupables, ils risquent d’être éliminés, voire sacrifiés, sous une forme pacifique ou violente.

En même temps, l’état de crise est souvent une opportunité. C’est l’autre face de la crise. Les volontés et l’imagination sont stimulées. Ce qui paraissait impossible devient possible. Des solutions nouvelles sont adoptées dans un temps record. Jean Monnet affirmait que l’Europe progresse de crise en crise. D’aucuns attendent la crise, voire la provoquent dans des situations bloquées pour parvenir à des changements jugés nécessaires. Cela peut expliquer que l’origine des crises soit cherchée dans le complot.


3-CERTAINES CRISES NE SONT-ELLES PAS MORTELLES ?


Toutes les civilisations sont mortelles, disait Paul Valéry. Un déclin progressif conduisant à la mort, plutôt qu’un effondrement brutal, pensait-on le plus souvent. Au vingt et unième siècle, l’hypothèse de l’effondrement rapide prend de la consistance. Les crises s’accélèrent et s’accumulent, à l’échelle nationale ou internationale, alors que les hommes paraissent de moins en moins capables d’y faire face. C’est le temps de la collapsologie.

La plus grave est mondiale. Le consensus s’est fait sur la dégradation rapide des conditions de vie pour l’homme sur la planète, du fait de la hausse des températures et de la réduction de la biodiversité. Un consensus existe également sur les actions à mettre en œuvre rapidement, qui modifieraient profondément nos modes de vie. Ces actions sont soit refusées par certains pays, différées par d’autres, édulcorées partout. Les exigences immédiates et les échéances électorales passent avant le sort de l’homme, qui est en suspens. L’homme de la rue pense plus à ses fins de mois qu’à la fin du monde. Tandis que les atermoiements perdurent, la crise s’aggrave, elle est devenue LA CRISE, source permanente d’inquiétude, au moins dans les pays développés.

D’autres crises internationales font peur, elles ne sont pas obligatoirement mortelles, mais leur accumulation est une menace à la paix. L’affaiblissement du multilatéralisme et des régulations, le désordre mondial croissant et la compétition sans merci entre les Etats-Unis et la Chine font que les conflits sur la planète sont sans solution, la communauté internationale étant impuissante. La Chine fait peur et les Etats-Unis ne rassurent plus. D’aucuns croient possible un conflit entre la première et la seconde puissance dans le monde.

La recomposition du monde, soit la montée de nouvelles grandes puissances, comme la Chine, a engendré un déclin de l’Europe et des

crises dans de nombreux pays occidentaux : désindustrialisation, chômage, stagnation des salaires, inégalités croissantes à l’intérieur des pays. Cette crise économique et sociale peut déboucher sur une crise politique dans les démocraties : montée des extrêmes et populisme de droite comme de gauche, rejet de l’immigré.

Le monde est proche d’une crise globale, et les efforts pour la conjurer sont lents, dispersés, insuffisants


4- COMMENT DANS CE CONTEXTE SITUER LA CRISE DU CORONAVIRUS ?


Une évaluation précise serait prématurée, alors que la durée de la crise sanitaire reste inconnue. Elle pourrait durer plusieurs années avec des vagues successives ou s’éteindre dans quelques mois.

Néanmoins, on peut d’ores et déjà la qualifier d’exceptionnelle. Elle s’est manifestée presque partout en quelques semaines dans un monde où les virus prennent l’avion avec les hommes. Dans une majorité de pays, elle a mis les économies à l’arrêt avec le confinement de 40% de l’humanité. Jamais, non plus, les échanges scientifiques entre experts n’ont été aussi denses et aussi rapides.

L’Après- Crise est une aventure incertaine. Un repli des pays sur eux-mêmes est possible. Pour se protéger, les états tentent de se barricader, rouvrant le moins possible leurs frontières, misant sur leurs propres ressources. Les nationalismes sont exacerbés et c’est la régression.

Au contraire, ce peut être une période d’innovation, de renouvellement des dirigeants, de changements positifs et d’autonomie croissante. Durant les confinements, l’imagination a pris le pouvoir. Des expériences positives ont surgi en quelques jours dans l’ordre de la production, de la communication et de la solidarité.

Des plates-formes participatives sont apparues, des réseaux se sont constitués, des collaborations inattendues se sont nouées. Une partie de ces innovations perdureraient après la crise. L’aspiration à un monde nouveau se manifeste en France, plus qu’ailleurs, par une multiplication des écrits de toute sorte, riche en suggestions et propositions, réalistes ou utopiques. Alors que dans la période précédente, les anticipations étaient le plus généralement sombres et pessimistes, ici, elles sont positives et ouvrent des perspectives heureuses. Covid- 19 semble avoir modifié la perception du futur dans la partie la plus dynamique de la population. C’est un espoir pour demain, mince mais réel.


Pierre-Yves Cossé


19 mai 2020

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