• pierre-yves cossé

CRISE MONDIALE DE LA REPRÉSENTATION


Traditionnellement, démocratie et principe représentatif vont de pair. Les citoyens élisent des représentants sur la base de programmes, et ils attendent le scrutin suivant pour choisir d’autres représentants s’ils ne sont pas satisfaits, sauf révocation ou dissolution exceptionnelle. Ce principe, en France notamment, s’est généralisé et s’applique aux institutions de la société civile, sous la surveillance des juges, l’entreprise et l’église catholique faisant exception. La contestation de ce principe, venant de droite ou de gauche, est ancienne. Elle s’est muée en crise profonde du système représentatif, les gilets jaunes en étant la dernière et spectaculaire manifestation. Leur défiance ne se limite pas à la représentation politique et aux dirigeants des institutions, syndicats compris, ils en font un principe d’action pour eux-mêmes, puisqu’ils se sont refusés à mettre en place une représentation par des voies démocratiques.


Le principe représentatif partout mis en cause.


Le phénomène n’est pas uniquement français. Il est apparu et s’est développé dans de nombreux pays, dont la situation sociale et l’histoire sont parfois très différentes du nôtre. Dans les cas de pays non démocratiques, l’explication est simple, les représentants n’ont pas été élus démocratiquement (fraudes, limitation des candidatures, absence de liberté d’information et de réunion) même si le rituel formel d’élections a été respecté (Hong-Kong, Algérie, Irak) Ils ne représentent qu’eux- mêmes, ou le parti officiel, ou la clique au pouvoir. Comme en France, le rejet de la représentation vaut pour les contestataires eux-mêmes. L’absence de leaders est pour une part due à l’interdiction ou au muselage des partis politiques et des organisations de l’opposition. Des partis clandestins, à la manière des Bolcheviks et de Lénine n’ont pu ni su préparer des explosions politiques ou sociales. L’initiative vient d’éléments inorganisés, à l’occasion de mesures impopulaires, parfois d’importance secondaire.

L’étendue de la crise de la représentation incite à rechercher des causes plus générales. La crise serait une caractéristique d’une époque qui conteste les élites de toute nature. La forte élévation du niveau d’éducation et d’information est une première explication. Dans le passé, un grand nombre de citoyens se considérait comme insuffisamment informés et acceptait de déléguer à des représentants mieux informés. Aujourd’hui, les étudiants de Hong-Kong ou d’Alger, beaucoup plus nombreux qu’il y a quelques dizaines d’années, se jugent aussi bien informé que leurs éventuels représentants, voire que les prétendus experts qui se trompent si souvent.

Une autre explication est fournie par la faiblesse croissante des partis politiques, de leur représentativité et de leurs leaders. Le parti politique n’est plus reconnu comme un intermédiaire incontournable pour une entrée en politique d’autant que la militance politique avec ses rites et ses besognes ingrates (la distribution de tracts) et la perspective d’une candidature à une élection excitent de moins en moins. Pour transmettre des consignes et des mots d’ordre et débattre, les réseaux sociaux et leurs forums sont plus efficaces, plus rapides, voire plus démocratiques. Le déclin des idéologies politiques, avec l’effacement du modèle socialiste, réduit également l’importance du parti cantonné à la seule occupation du pouvoir. La préférence ne va plus à des après-lendemains qui chantent mais à des satisfactions immédiates. Enfin, une meilleure information, un début de transparence a mis à jour une corruption des professionnels de la politique, qui était ancienne, mais

restait dissimulée. Les scandales successifs ont engendré un discrédit de l’ensemble de la classe politique et de ses représentants. Dans beaucoup de pays, c’est le même refrain : incompétence, corruption, inégalités, libertés, voire démission. On l’entend à Beyrouth, comme à Bagdad, Téhéran et Hong Kong.

Ce rejet de la représentation, la place donnée à l’improvisation et à l’invention permanente suscitent de prime abord sympathie et adhésion d’une grande partie de la population ; les têtes changent, les discours également, les limites du possible s’estompent, la morale semble l’emporter. Popularité du mouvement ne veut pas dire succès. Les chances de réussite sont faibles, qu’il soit révolutionnaire ou réformiste.


Les risques d’échecs des mouvements excluant le principe représentatif.

Une Révolution est peu probable en ce début de siècle. Le Capitalisme est en crise, mais il n’existe aucun modèle de remplacement. Une issue révolutionnaire s’accompagne d’un enfermement du pays sur lui-même. Dans un monde ouvert, la fermeture a un coût élevé, notamment économique. La résistance des perdants à la révolution est farouche et seul un pouvoir fort, civil ou militaire, pourra en venir à bout. La Révolution se durcit, un petit groupe s’impose, le monopole de la représentation.

Les réformes sont une issue plus plausible mais presqu’aussi incertaine. Les contestataires doivent passer de l’illusion lyrique au compromis politique, hiérarchiser leurs priorités, accepter des délais et surtout débattre avec leurs adversaires. Cela implique qu’ils s’organisent et élisent des représentants sur la base d’un programme et leur fassent un minimum de confiance. Leurs adversaires ne leur faciliteront pas la tâche. Beaucoup chercheront à déconsidérer le mouvement, miseront sur son pourrissement : usure des manifestants liée souvent à des difficultés économiques croissantes, peur d’une répression qui se durcit (le pouvoir exploitant la lassitude de la population, jouant sur diminution du nombre des manifestants ou provoquant eux-mêmes des incidents) Contrairement à ce que croient parfois les contestataires, le temps travaille rarement pour eux et le rapport de force est généralement favorable au pouvoir en place, sans compter la dégradation de la situation économique à Alger, qui à Beyrouth à Bagdad , voire à Hong Kong, pourrait clore le mouvement, au moins provisoirement. Pour l’instant, dans aucun des pays les plus secoués par la crise, on ne voit apparaître l’équivalent d’un Solidarnosc et d’un Walesa, qui avaient su donner du temps au temps et miser sur leur propre dynamique et celle de la Société.


Comment réhabiliter la démocratie représentative ?

Succès des mouvements et acceptation de mécanismes représentatifs sont liés. Aussi, Il est urgent de réhabiliter la démocratie représentative mais ses partisans, pour convaincre, doivent en reconnaitre les limites et l’adapter au contexte culturel et social du XXI -ème siècle. Parmi les changements nécessaires, citons une limitation au renouvellement et au cumul des mandats, une délimitation stricte de leurs attributions, des délibérations transparentes et argumentées, des dispositifs pour rendre compte régulièrement et complètement aux électeurs. En compensation, la rémunération des élus, fiscalement imposable, doit être suffisante pour vivre décemment et faire face aux aléas propres aux mandats politiques. Il n’est pas réaliste de lutter contre toutes les formes de corruption et d’abus de pouvoirs, tout en laissant les représentants dans la misère. Une telle représentation n’a de chances d’exister que si les valeurs démocratiques sont reconnues dans l’ensemble de la société, partis politiques compris, et enseignées, notamment à l’école. A côté de

cette représentation démocratique, doivent exister d’autres autorités exerçant un contrôle en toute indépendance, comme les juges, et proposant des expertises éclairant la conduite des politiques.


L’instillation d’éléments de démocratie directe.


Une simple amélioration du fonctionnement de la représentation ne suffit pas. Des éléments de démocratie directe sont nécessaires. Aucune formule de « prêt à porter » n’existe. Il faut pour une bonne part expérimenter et inventer en fonction de la culture et des traditions propres à chaque pays. La consultation et le référendum à l’échelle locale sur des problèmes précis, accompagnés d’un débat peuvent être multipliés. A l’échelle nationale, le référendum est plus aléatoire, surtout si le problème posé est complexe, l’électeur se prononçant plus sur celui qui pose la question que sur la question posée. Mais la pétition, qui oblige le gouvernement à examiner une question, répare les omissions des assemblées élues.

Le recours à des citoyens et à des citoyennes tirées au sort est une pratique ancienne, qu’il convient à nouveau d’expérimenter. Ils peuvent siéger à part avec des compétences propres ou avec la représentation issue d’élections. Leur apport à la démocratie est réel : rajeunissement, gain en diversité socio-professionnelle, indépendance à l’égard du cycle électoral. Des dispositifs d’information et d’expertise doivent être mis à leur disposition. L’expérimentation en cours, à l’initiative du Président de la République, la convention citoyenne pour le climat, est prometteuse. Cent cinquante citoyens tirés au sort et âgés de 16 à 80 ans, ont déjà passé trois weekends, sur les six prévus, à plancher sur les moyens de réduire les effets de serre dans un esprit de justice sociale. Il faut attendre non seulement leurs conclusions, mais le sort qui en sera fait par le gouvernement pour faire le bilan de l’expérience. Ce serait un cas d’association directe de citoyens à la définition d’une politique et à sa mise en œuvre. Un tel dispositif, « luxueux », est difficilement généralisable mais il peut inspirer d’autres formules. Cette démarche n’est pas très différente de celle qui inspirait en leur temps les tenants de l’autogestion, soit la conviction qu’il existe dans tous les secteurs d’une société moderne et à tous les niveaux une capacité d’initiative et un savoir-faire laissés en jachère par le top-down capitaliste.

De telles recommandations feront hausser les épaules à Alger ou à Beyrouth car elles supposent non seulement un consensus sur le principe démocratique mais une acceptation de la progressivité dans le temps et du compromis. Et les révoltés ont de bonnes raisons d’être impatients et de vouloir des résultats immédiats et spectaculaires. Il leur faut trouver une sortie de crise adaptée au rapport des forces en présence, qui inclura la désignation de représentants, la délégation de pouvoirs, le débat avec les adversaires, ou au moins une partie d’entre eux. Bien sûr, il serait largement facilité s’il existe parmi ces adversaires un Gorbatchev ou des généraux à la soudanaise (qui ont accepté pour l’instant un dispositif de transition) Il le serait encore plus si à sa tête du mouvement il y a un Mandela qui impose la concorde. C’est malheureusement un cas rare.


Pierre-Yves Cossé

24 Novembre 2019

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