• pierre-yves cossé

CONSTAT DE CARENCE (ou pour un nouveau rapport Stern)


Le réchauffement climatique n’est pas pour demain, il est en cours, déjà 1o centigrade, et il atteindra 2 degrés en 2050, quoiqu’on fasse, compte tenu des effets d’accumulation et de stock. Il est dû pour la plus grande part à l’action de l’homme, plus précisément à l’augmentation continue depuis la révolution industrielle des émissions d’oxyde de carbone et de l’effet de serre.


Les déséquilibres causés par le réchauffement climatique



Il s’accompagne d’un ensemble de phénomènes qui sont liés et diagnostiqués. Les évènements climatiques extrêmes se multiplient, cyclones et inondations. La fonte des glaciers et des pôles fait monter le niveau des mers et détruit le littoral. Des îles sont menacées de disparaître et apparait une nouvelle catégorie de migrants, les réfugiés climatiques. S’agissant du sol, il entraîne une dégradation pour un quart des terres et une désertification, dont plusieurs centaines de millions de personnes seront les victimes, une baisse des rendements et une hausse des prix. Ce sont les pays à faible revenu qui seront le plus frappés. La réduction de la biodiversité et la disparition d’espèces animales seront des contraintes supplémentaires pour les agriculteurs.


Les effets nocifs ne sont pas seulement quantitatifs, ils portent aussi sur les équilibres sociaux. Les inégalités territoriales vont croissantes. Il en est de même pour les individus. Les « riches » qui émettent des dizaines de fois plus de CO2 que les « pauvres » ne souffriront guère dans un air conditionné gourmand en énergie et s’assureront contre les risques nouveaux tandis que les « pauvres » étoufferont dans leur logis et ne pourront s’assurer faute de moyens.


On est surpris que dans les rapports très détaillés du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) une partie ne soit pas consacrée aux effets du réchauffement climatique sur la croissance, voire sur les inégalités nouvelles qu’il engendre. Or ces rapports sont laconiques, aucun chiffrage, même approximatif n’est indiqué. Les experts du climat constatent qu’ils n’ont trouvé aucun modèle macroéconomique susceptible d’éclairer le phénomène. Sur le plan financier, les insuffisances sont presque aussi fortes pour évaluer le coût total des mesures proposées pour stabiliser le réchauffement climatique. Les Economistes n’ont nullement renoncé à la prospective et aux travaux de moyen et long terme. Ils prennent en compte les variations démographiques, les changements technologiques, les investissements et la productivité. Ils s’intéressent aux évolutions stratégiques, aux éventuels conflits, à l’insécurité, mais la dégradation de l’environnement n’intervient que de façon incidente, sous forme d’interrogation. L’absence d’études globales n’est pas compensée par des études analytiques. Selon deux économistes anglais, sur un total de 77.000 papiers publiés, 57 (soit 0,07) traitent du changement climatique.


Les raisons de la défaillance des macroéconomistes



Pourquoi cette carence ? Les Economistes seraient-ils des climato-sceptiques ? Probablement pas au sens strict, sauf aux Etats-Unis. Ils peuvent néanmoins éprouver des doutes. Il est arrivé que dans le passé toute une communauté scientifique se soit trompée. Les phénomènes climatiques sont d’une grande complexité et en dehors de l’homme bien d’autres facteurs peuvent expliquer le réchauffement en cours. Quant aux catastrophes annoncées, elles ne tiennent compte ni des découvertes scientifiques qui pourraient réduire leur gravité (captation du CO2…) ni de la capacité

d’adaptation des espèces vivantes et du milieu naturel, correspondant au principe de l’évolution. Cette capacité est réduite par la rapidité du changement, qui n’a jamais été observée dans le passé. Certes, il existe un doute. Le nombre des experts (plusieurs milliers), leur diversité géographique, la transparence et le caractère contradictoire des travaux ne suffisent pas à le lever totalement. L’argument le plus fort en faveur du GIEC est la confirmation par les faits de ce qu’il a prévu depuis trente ans. La composition de l’atmosphère a été modifiée, jamais les étés ont été aussi chauds (notamment en France) jamais les épisodes climatiques extrêmes n’ont été aussi fréquents. Ce n’est pas abuser du principe de précaution que d’attendre des décideurs, publics et privés, et des experts qu’ils orientent de façon prioritaire leurs réflexions et leurs actions en prenant en compte les conclusions du GIEC.



La difficulté de l’étude des effets du réchauffement climatique sur la croissance est une explication plus convaincante. Il n’existe aucun modèle tout prêt. Il faut inventer une méthode, construire des scénarios, isoler les variables les plus significatives, multiplier les calculs avant d’obtenir des résultats partiels et imparfaits. Pourtant, de telles conclusions, contestées par ceux qui confondent économie et mathématiques, auraient une vertu pédagogique. La majorité de la classe politique fait de l’emploi la priorité économique et sociale. S’il apparait clairement que le réchauffement climatique engendre rapidement un sous-emploi massif, la lutte contre le réchauffement climatique pourrait devenir la vraie priorité. La schizophrénie qui consiste à annoncer des mesures massives en faveur de l’environnement et à poursuivre une politique économique fondée sur la recherche de la croissance la plus élevée possible pourrait être réduite. C’est dire la responsabilité des économistes. Au-delà d’une évaluation qualitative, ils devraient contribuer à l’invention d’une politique où une nouvelle distribution des revenus occuperait une place centrale.

Dernière explication, qui n’est peut-être pas la moindre : le conformisme d’économistes soumis à la domination intellectuelle de l’Ecole de Chicago, et concentrant leurs recherches sur le fonctionnement des marchés, physiques ou financiers. Prendre le risque d’innover en allant sur des terrains nouveaux n’est pas le meilleur chemin pour devenir un nobélisable, compte tenu des orientations du jury.


Une exception, le Rapport Stern



Pourtant, quelqu’un a osé : Nicholas Stern, ancien vice-président de la Banque Mondiale et ancien professeur d’Economie. Il fut chargé par le gouvernement britannique, en 2006, d’un rapport sur l’économie du changement climatique. Il conclut que le réchauffement aurait des effets majeurs, qu’il engendrerait une récession du PIB mondial chiffrée à 5% et pouvant aller jusqu’à 20% et que l’inaction aurait un coût économique plus élevé que le laisser-aller. Les critiques sont venues à la fois des sceptiques mettant en cause le pessimisme des hypothèses, le flou et l’obscurité de la méthode mais aussi des écologistes jugeant trop classique l’approche de N Stern. Le rapport a résisté. Il aurait fallu faire les investissements recommandés (1% du PIB) En 2020, la plus grande faiblesse du rapport est qu’il date. Les dernières évaluations sont plus inquiétantes et les conséquences plus dramatiques, ce que reconnait Nicholas Stern lui-même.


Il est urgent de faire un nouveau « rapport Stern » Le gouvernement français doit demander à la Commission Européenne de lancer une ou des études économiques sur le réchauffement climatique, la croissance, l’emploi et les inégalités, en incluant la dimension financière, en continuation des travaux du GIEC.


Pierre-Yves Cossé


20 Janvier 2020

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