• pierre-yves cossé

« Comédies Françaises » ou une tragédie française ?


Eric Reinhardt


Comédies Françaises est un roman épais- près de 500 pages (Gallimard) - composite et hétérogène, qui, en dépit de quelques longueurs retient l’attention du lecteur, en particulier la tragique partie finale.


D’une part, une histoire de jeune homme, né en 1989, Dimitri, à la fois pragmatique et idéaliste, instable et méditatif, qui aime le sexe et croit au hasard providentiel. Il croise trois fois la même femme dans trois villes différentes en môns de deux ans. Cette rencontre hante ce grand lecteur de Breton et des Surréalistes et lui fait penser qu’il est dans une connexion particulière avec les forces du monde et qu’il sait s’attirer les bonnes grâces du hasard. L’Avis Nécrologique de la mort de Dimitri « survenue accidentellement le 16 Juillet 2016 » ouvre le roman. Son amie Pauline conduisait la BMW de ses parents et il occupait « la place du mort. Dimitri et Pauline venaient de visiter la superbe propriété de feu Ambroise Roux à Trégastel et rentraient sur Paris. Il se pourrait que ce décès brutal soit lié à une capacité du mort illustre à communiquer les vivants et à punir le jeune insolent qui se préparait à écrire un livre réquisitoire.


D’autre part, une suite de digressions traitées de façon quasi documentaire par Dimitri qui entrera à l’AFP. A cette hétérogénéité de l’écrit s’ajoute celle du style : parlé, elliptique, incisif, riche en mots crus dans les nombreux dialogues où se révèlent les personnages ; compliqué avec de longues phrases à la Proust entre les dialogues ; narratif, plat, répétitif dans les parties documentaires.

La première digression porte sur le lobbying. Elle est documentée et précise. Le lecteur prend plaisir à se promener dans les dédales de l’Assemblée Nationale et de coûteux restaurants parisiens. Rien de très original.


Max Ernst aurait enseigné le « dripping » à Pollock


La seconde digression, plus savante, nous emmène à New-York en juillet 41, où se sont réfugiés des artistes européens, comme Max Ernst, qui ont fui le nazisme et rencontrent les futurs maîtres de l’Action Painting (Pollock, Motherwell) Là aussi, le travail documentaire, principalement sur Ernst et Pollock, est fouillé. Est esquissée une ébauche de roman à partir d’un fait réel, la visite faite par Ernst à Pollock au printemps 42, où il lui apprend ce qui sera la voie d’automatisation de son art, le dripping (un pot de peinture perforé de petits trous agité en surplomb d’une toile vierge) Cette digression instruira un grand nombre de lecteurs.


La troisième digression, considérée par la Critique comme le seul sujet du roman, quoiqu’elle ne commence qu’à la page 245, porte sur le rendez- vous raté de la France avec Internet.

Louis Pouzin. Un ingénieur méconnu en France mais décoré par la reine d'Angleterre.


Les deux acteurs majeurs, toujours en vie, sont longuement interviewés, Louis Pouzin et Maurice Allègre. L’ingénieur informaticien inventa dans son laboratoire de Rocquencourt autour des années 70 le Datagramme qui permet de transmettre des informations à un réseau connecté d’ordinateurs. Datagramme a relié à travers le réseau Cyclades (1973) plusieurs centres de recherche. Pour Eric Reinhardt, Datagramme, c’était déjà Internet. Nos informaticiens étaient en avance sur leurs homologues américains. Il suffisait de poursuivre en s’appuyant sur l’invention du web à Genève et sur la nouvelle firme européenne, Uni data. L’Europe aurait eu son réseau avant les Etats-Unis.


Le plan calcul de Louis Allègre a également été bloqué, comme le Datagramme.


Mon incompétence ne permet pas de trancher. Ce qui est sûr, c’est que le pouvoir politique a bloqué l’expérience, et que la préférence donnée au réseau Transpac, soit une « transmission de point à point » a abouti à un succès commercial temporaire et à une impasse technique, à l’origine du retard français.


Celui qui a commis cette « calamiteuse erreur » est Valéry Giscard d’Estaing. Au lendemain de son élection à la présidence (1974) il a liquidé la Délégation Générale à l’Informatique (sous l’égide de laquelle se développait le réseau Cyclades) a mis fin au Plan Calcul et au consortium informatique européen, Uni data, qui associait notamment Siemens et Bull.

Mais le vrai auteur, celui qui a dicté la décision, est le « puissant et diabolique » Ambroise Roux, le patron de la Compagnie Générale d’Electricité qui aurait largement financé la campagne du candidat. Son motif, c’étaient les intérêts de la CGE, soit la vente au prix fort à l’Etat du maximum de commutateurs téléphoniques, qui ne recouraient que marginalement à l’informatique. La CGE gagna en-effet beaucoup d’argent.

Le portrait physique et moral d’Ambroise est documenté et détaillé. Il correspond aux quelques souvenirs que je peux avoir. Son intelligence était extrême et son élégance démodée. Son influence n’est pas exagérée. Le président de la discrète mais active APEF (entreprises privées) a inspiré de fort nombreuses décisions politiques en fonction de préoccupations immédiates et catégorielles. Constatons que beaucoup de ces grandes entreprises, dont la plus grande partie du chiffre d’affaires découlait des marchés passés avec l’Etat, qui manipulaient ses services techniques (notamment la puissante direction des télécommunications de Jacques Dondoux) et étaient largement protégées de la concurrence internationale, ont mal supporté les changements techniques et une concurrence accrue. Elles ont contribué à notre désindustrialisation. Que reste-t ’ile de l’empire d’Amboise Roux et du conglomérat de la CGE ? Quelques morceaux épars.


( à gauche: AMBROISE ROUX, le puissant directeur de la Compagnie Générale  d’électricité)

Le réquisitoire vire au règlement de comptes et le président de la CGE est appelée « crapule » Certes nous ne sommes pas dans un livre d’histoires mais dans un « roman » un genre qui aujourd’hui recouvre les écrits les plus divers (fiction ou autofiction, histoire ou enquête) L’auteur est dans son droit. Il n’empêche que le lecteur a un doute. La démonstration n’est-elle pas viciée dès le départ par un excès de parti pris ?

Ambroise Roux était « fondu de parapsychologie, avait un penchant pour l’occultisme et croyait à la transmission de pensées. Il se « déclarait maître dans l’art d’anticiper les comportements de ses adversaires » et de les manipuler avec succès.


Ces capacités sont partiellement partagées par Dimitri, qui les exploite pour se rapprocher de la fille et du gendre d’Antoine et accéder à la splendide demeure de l’éminence grise de l’industrie française dans les années 70/80.


Le roman pourrait s’appeler « tragédie française » autant que « comédies françaises »


Pierre-Yves Cossé


28 Septembre 2020








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