• pierre-yves cossé

CHIRAC, COLONIALISTE ATTARDE ET GOURMAND INSATIABLE DES CULTURES LOINTAINES...


Débutant à Sciences Po fin 1954, je croisai Jacques Chirac, non pas dans les amphis-il préparait l'ENA- mais dans le hall, où il pérorait souvent, entouré de jolies élèves.Ce qui ne passait pas inaperçu, c'était son costume trois pièces (avec gilet) qui, même à l'époque, était rare, et ses éclats de voix. Dans le grand amphithéâtre,il avait présidé avec autorité et force gestes l'AG des élèves.Il était répété qu'un jour il serait ministre, dans un gouvernement de droite... Parmi ses copains, Michel Rocard, lui,traversait à grands pas le hall, se précipitant dans un cours, avant d'aller prêcher la bonne parole à des militants. Politiquement, ils étaient adversaires, en particulier sur l'Algérie,mais toute leur vie, ils sont restés en contacts, se rencontrant de temps à autre, bravant les interdits.


L'Algérie faillit être le tombeau de l'aventure chiraquienne. Ce militant de l'Algérie française, brillant et courageux officier dans le djebel, qui souhaitait se réengager, refusa de signer une pétition de soutien aux institutions et au Général de Gaulle avec l'ensemble se sa promotion lors de la semaine des barricades début 1960. En ce temps de quasi guerre civile, ce refus était assimilable à un acte d'insoumission pour un haut fonctionnaire. Il finit par céder suite aux pressions d'amis proches.


Ce nationalisme des temps de "la marine à voile" ne disparut pas lorsqu'il fut aux affaires. Refusant de suivre Edgar Pisani, qui proposait avec audace l'"indépendance association"pour la Nouvelle Calédonie, il mena une politique de répression qui conduisit aux morts et exécutions sommaires d'Ouvéa (1988) laissant à son copain Michel Rocard, le soin de recoller les morceaux. En Afrique Noire,il continua de s'appuyer sur les réseaux Foccart, poursuivant une politique néocoloniale et apportant un appui aux pires dictateurs africains,dont le tunisien Ben Ali, qui votaient avec la France à l'ONU.


Certes, le président Chirac, n'était nullement enfermé dans son "pré carré"Il aimait le grand large et les Africains. Il tenta une politique de réconciliation en Algérie; son voyage en Algérie fut un succès populaire (les Algériens ont toujours préféré les successeurs du Général de Gaulle à ceux de Guy Mollet) son ambassadeur reconnut que la répression à Sétif était une "tragédie inexcusable" et il envisagea un traité de réconciliation, initiative très prématurée en l'état actuel des opinions. Pour l'Afrique Noire, il prit de nombreuses initiatives, notamment dans le domaine de la santé et au sein des enceintes internationales. Plusieurs dirigeants africains, se souvenant des relations chaleureuses qui les avaient unis un temps sont venus le pleurer à Saint Sulpice.


Homme complexe, dans le domaine de la culture, Chirac, le colonialiste attardé, s'affirma comme un mondialiste, en avance sur son temps, tenant de l'égalité des cultures. Le "Pavillon des Sessions au sein du musée Louvre,où sont présentés une centaine d'oeuvres venant de pays lointains, est une initiative personnelle. Elle clôt un débat ouvert il y a près d'un siècle. En 1921,le journaliste anarchiste, Fénix Fénéon, posa la question à propos d'un art qui intéressait les collectionneurs depuis le début du siècle:"Sera t'il admis au Louvre?" L'un répond " sans intérêt, hideux". L'autre : "oeuvres de peuples arriérés" Un conservateur du Louvre:"incapacité à représenter correctement le corps humain" Le collectionneur Paul Guillaume donne la bonne réponse "Pas tout de suite" La suite sera en 2006 et toutes les réticences n'ont pas disparu; on dit que ce pavillon, difficile d'accès, est le dernier à être ouvert et le premier à être fermé.


Ce pavillon était la préfiguration du "Musée Branly" rebaptisé justement Jacques Chirac. On le doit en partie à la cohabitation. Nos finances étaient déjà mal en point et la construction d'un musée supplémentaire à Paris, se heurtait au veto de Bercy. Il existait plusieurs musées mal utilisés à Paris, comme l'ex Musée des Colonies, qu'il suffisait d'aménager. Le Premier Ministre, Lionel Jospin, qui souhaitait limiter les points de désaccord avec son président et lui offrir un domaine d'action qui ne soit pas politique, arbitra en faveur d'une construction nouvelle. Chirac n'eut pas de difficultés de financement, mais le rassemblement en un lieu unique de 300 000 objets dispersés dans de nombreux musées se heurta à de grandes difficultés. Le Musée de l'Homme au Palais de Chaillot ne voulait rien céder et il fallut menacer ses dirigeants de poursuites pénales pour qu'ils s'inclinent. Le site présentait des contraintes; les habitants, riches et puissants du septième arrondissement ne voulaient pas d'un bâtiment élevé, d'où le parti pris par l'architecte Jean Nouvel. L'aménagement interne, avec sa marche interminable sur "la rivière" n'est guère fonctionnel. Mais le public a répondu présent, plus d'un million de visiteurs par an.Paris est devenu la capitale mondiale des Arts Premiers et pour consoler la direction du Budget,à chaque mois de septembre, durant une semaine, des galeristes et des collectionneurs viennent du monde entier en vue d'acheter, de vendre et d' échanger. Les retombées économiques et financières sont certaines.


Le dernier mérite de Chirac, un temps aidé par le collectionneur contesté Kerchahe, est d'avoir choisi Stéphane Martin, qui est toujours le responsable du musée et a loué la culture et la curiosité sans limites de son président, qui ne chercha jamais à intervenir dans les choix.


L'exposition "Vingt ans d'acquisitions" montre que le Musée a bien grandi et que l'équipe Martin a fait un excellent travail. L'enrichissement, année après année, des collections s'est accompagné d'une diversification: superbes tissus,vêtements et parures,collections (30) comme celle de Levi- Strauss donnant une vie nouvelle à la médiathèque,photographies d'Africains, ouverture sur le contemporain. Le musée ne veut pas rester un musée du 19 ème siècle et il va à la rencontre des artistes vivants. Il dialogue avec eux et les consulte lorsqu'il craint que l'exposition d'objets ne heurte la sensibilité autochtone; ainsi des "masques-personnes" du Matto Grosso ont été soumis à des rituels pour perdre leur caractère magique.Pour financer ces enrichissements considérables (77 000 pièces) la dotation budgétaire annuelle est limitée à 1,2 million d'euros mais la majorité des financements vient de donateurs.


Stéphane Martin n'esquive pas l'exigence morale des "restitutions" un engagement du Président de la République, Emmanuel Macron. Son prédécesseur aurait-il pris un tel engagement? Cela aurait peut-être dépendu de la manière. Oui, s'il s'agit de développer une nouvelle coopération, de répondre pays par pays au besoin exprimé, de mettre en places des réseaux de musée Nord-Sud, fondé sur des échanges et des prêts provisoires ou définitifs. C'est ce que souhaite, par exemple, l'épouse du leader kanak, JM Tjibaou.

Cette transformation des relations est facilitée par l'abondance de nos collections publiques et l'importance des objets stockés (300 000 au musée du Quai Branly pour un peu plus de 3 000 exposés) Non,s'il s'agit seulement de revanche, de faire mal à l'Occident et de transferts non préparés, avec le risque de pillage et de vol, comme ce fut le cas dans l'ex Congo Belge.Des restitution sont déjà effectives pour le Bénin.


Deux souvenirs personnels. Invité deux fois à l'Elysée pour des dîners d'état, je fis une longue queue, comme tous les invités pour saluer le Président. Je fus à chaque fois époustouflé par la chaleur de l'accueil. C'était un vieil ami, qui me reconnaissait(!) et qui me recevait avec plaisir. Quel talent! Je regrettais que Michel Rocard n'en fît pas autant. On comprend que beaucoup d'adversaires politiques aient versé une larme à l'annonce de sa mort.


Pierre-Yves Cossé

10 Octobre 2019





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