• pierre-yves cossé

AUGURE


L’illusion du jardin à la française





Le jardin à la française restera un paradis inatteignable. Le principe d’universalité, qui devait fonder le futur régime des retraites, à la simplicité apparente, continuera probablement à être proclamé mais il dissimulera une diversité et une complexité de règles. Au lieu de « régimes spéciaux » l’on aura des « mini-régimes » Un certain nombre ont déjà été annoncés : policiers (avec une retraite à 52 ans…) pompiers, gardiens de prison, pilotes de ligne, hôtesses et stewards, danseurs de l’opéra… Et la prise en compte de la pénibilité, associée à la recherche d’un compromis rapide, proposée par le Président de la République dans son message du 31 décembre multipliera situations particulières et exceptions.


Erreur de méthode ? Sous-estimation du rapport de forces ? Pédagogie insuffisante ? Peut-être. Surtout faute contre l’esprit et péché d’orgueil. S’il avait fallu créer un régime de retraites, choisir un rendement unique pour chaque euro prélevé était un point de départ pertinent correspondant à l’esprit de 1945. Cinquante ans après, il ne s’agit plus de créer mais de raccommoder et aucun pouvoir démocratique ne peut prétendre effacer l’histoire, faire accepter une règle « universelle » ignorer des particularités qui ont eu leur légitimité.


Rassurer les Français est la priorité


L’objectif prioritaire était de rassurer les Français sur le montant de leurs futures retraites. L’échec du simulateur informatique qui ne saurait traiter de tous les cas particuliers n’est pas de nature à apaiser les inquiétudes. Or l’inquiétude est grande. Avec l’élévation de l’espérance de vie et la progression ralentie de la population active, les Français savent que l’équilibre financier de la retraite par répartition est menacé. Si les solutions sont techniquement simples, diminution des retraite, hausse des cotisations, recul de l’âge du départ en retraite, elles sont toutes douloureuses et difficiles à mettre en œuvre. Comment les Français ne craindraient-ils pas que l’inévitable ajustement se fera sur la valeur du point, à la détermination complexe et incertaine, et que la réforme est le moyen de le rendre opaque. La distinction entre réforme systémique et réforme paramétrique n’est pas comprise, toute réforme des retraites ayant un contenu paramétrique, apparent ou non. Le débat actuel sur l’âge d’équilibre, opposant notamment la CFDT et le gouvernement, montre l’impossibilité de dissocier les deux aspects.


Quant à l’âge effectif du départ à la retraite, il restera modulé. Pas seulement pour tenir compte de la pénibilité et de contraintes spécifiques mais aussi parce que certains avantages sont un élément d’une condition globale, dont on peut difficilement changer un seul paramètre, en ignorant qu’il a pesé dans la décision initiale du salarié. Pour les enseignants, un mode de calcul avantageux est la contrepartie d’une rémunération anormalement faible et la promesse d’une revalorisation salariale étalée sur une dizaine d’années, nécessairement couteux, peut laisser sceptique, alors que l’endettement public est égal au PIB et que la réduction du déficit public est improbable ?


Plutôt que de dessiner un jardin à la française, il eut été plus réaliste d’accepter la persistance d’un certain fouillis et de se limiter à des dispositions modestes mais néanmoins de première importance : consolider l’équilibre financier actuel et futur, réduire progressivement et partiellement certaines

situations aberrantes, simplifier la situation des polypensionnés, et mettre fin aux injustices les plus criantes (petites retraites, agriculteurs, femmes) ce que prévoit le gouvernement. Les méthodes indirectes sont parfois plus efficaces ; la disparition du statut du cheminot à partir de ce jour entraine celle du régime des retraites pour les futurs contractuels (à moins que la convention collective en cours de négociation ne soit copiée sur le statut)


Un compromis équivoque


Il n’y aura pas de jardin à la française, mais dans quelques semaines un laborieux compromis, Au-delà des mots (celui d’universalité subsistera) les mesures retenues sont si complexes et si nombreuses que chacun pourra se considérer gagnant. Bien sûr, ce ne sera pas la dernière réforme des retraites. Des ajustements resteront nécessaires en fonction des questions qui seront laissées en suspens, des évolutions démographiques, de la conjoncture économique et des priorités sociales.


Le sort du Président est en jeu





L’issue politique est plus incertaine. Renforcement ou affaiblissement du Président de la République ?

Va dans le sens du renforcement, la résistance du Président à une grève exceptionnellement longue, même s’il doit se résigner à un compromis dénaturant quelque peu son projet. Un front des luttes ne s’est pas constitué. L’union de la gauche est toujours moribonde. Le Parti de l’Ordre, qui est majoritaire dans ce pays, est satisfait. Le gouvernement, contrairement à ses prédécesseurs, n’a pas capitulé devant la rue et les syndicats. Le président conserve une marge de manouvre pour continuer de réformer. Les partis politiques d’opposition ont été incapables de proposer des solutions alternatives crédibles et de les populariser. Le Rassemblement national reste l’adversaire privilégié, le plus facile à battre dans un scrutin présidentiel.


Va dans le sens de l’affaiblissement, la possibilité que le compromis ne soit qu’un armistice. La lutte se poursuit, un peu au Parlement et surtout dans le pays. Les opposants du premier jour sont amers et continuent de se battre. Leur opposition à la politique et à la personne même du Président est intacte. Les contre-vérités continuent de pleuvoir. Les grèves-surprises et les manifestations violentes et improvisées se multiplient dans des secteurs variés comme après 1968, avec l’appui d’une CGT renforcée par les grèves et d’un Philippe Martinez, revigoré à sa plus grande surprise, tandis que la CFDT a perdu de son crédit. Les élections municipales, départementales et régionales ne sont un succès ni pour le parti du président ni pour l’opposition nationale mais font apparaitre un éclatement du corps électoral et un fort taux d’abstentions. Dans cette période confuse et délétère, le Président évite de jeter de l’huile sur le feu. Il renonce à toute réforme qui ferait mal et se concentre sur l’international. Du fait du rapport de forces, ses succès sont rares, sauf dans le domaine européen.


Le destin du Président deviendrait alors le sujet majeur. Emmanuel Macron a voulu le pouvoir pour changer et réformer. S’il n’y parvient plus, le pouvoir peut cesser de l’intéresser. Il est jeune et apte à exercer des fonctions de premier plan, en dehors de la politique (contrairement à son prédécesseur) notamment à l’échelle internationale. Il serait plausible qu’il renonce à se représenter. En Marche éclaterait, une partie significative rejoindrait Edouard Philippe qui créerait son rassemblement en vue de l’élection présidentielle, une autre partie abandonnerait la politique, quelques éléments rejoindraient des formations existantes (PS, Modem) Une telle restructuration cristalliserait l’évolution à droite, sensible depuis le début du quinquennat. L’électorat de droite et du centre, inquiet de

l’agitation sociale, se réunirait facilement autour d’un candidat se situant dans une certaine continuité politique mais suscitant moins de réactions passionnelles qu’un président trop doué et trop brillant. Aucun autre parti républicain ne serait en état de mettre en difficulté l’actuel Premier Ministre, faute d’hommes et de programme. Celui- ci pourrait renforcer sa position, en renonçant à l’Hôtel Matignon après le « compromis retraite » si le Président donne son accord.


L’évolution de l’opinion publique mesurée par les sondages et l’importance de la grande manifestation du 9 pèseront fortement sur le destin du président. Ce mois de janvier 2020 pourrait être décisif pour les équilibres politiques et sociaux de notre République à court et à moyen terme.


Pierre-Yves Cossé


2 Janvier 2020

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