• pierre-yves cossé

APRES LE 6 JANVIER ?



Pour une élection présidentielle « normale » le titre aurait dû être « Après le 3 Novembre », soit, « l’Election Day » aux Etats-Unis, mais elle n’est pas « normale ». L’actuel président crée le suspense en mettant en cause la régularité du processus électoral, invoquant un nombre élevé de votes par correspondance, et laisse entende qu’il pourrait contester les résultats et que des troubles et des violences seraient possibles. A la nuit du 3 Novembre, au cas où les premiers résultats seraient serrés, succéderait un « Election Month ». Pendant des semaines, les contestations et les polémiques se multiplieraient, d’autant plus aisément que les règlementations électorales, souvent imprécises voire contradictoires, varient selon les états et que les gouverneurs, notamment républicains, peuvent s’immiscer dans le processus. Le nom du Président des Etats-Unis ne serait pas connu avant le 6 Janvier 2021, jour où le nouveau Congrès déclarera le vainqueur de l’élection.


Des programmes peu consistants


Si le 4 Novembre, le peuple américain et le monde peuvent ne pas savoir qui sera le président des Etats-Unis, une autre difficulté pour évaluer la politique américaine des quatre prochaines années, est le flou des programmes des candidats. Les programmes, des documents pour se faire élire et non pour gouverner, sont rarement appliqués dans leur totalité mais ils sont une référence. Dans cette élection, le candidat Trump a renoncé à en présenter un et le débat sur le fond a été escamoté, le président préférant l’invective et l’insulte à la confrontation des projets. Pour éclairer la future politique américaine, l’histoire et la géographie sont plus utiles que les discours et les écrits électoraux.


Le Souci d’apaisement de Biden


Jo Biden est élu, la Chambre des Représentants reste démocrate et le Sénat le devient. Le nouveau président dispose du pouvoir. Sa marge, néanmoins, pourrait être réduite, troubles provoqués par des suprématistes blancs, tentatives de blocage des Républicains au Congrès et interventions d’une Cour Suprême tombée sous la coupe d’une droite extrême. Son premier souci sera d’apaiser, ce qui le conduirait à prendre le parti de la modération et différer les mesures qui fâchent.


America First.


America First selon Trump: rejet du multilatéralisme, compétition stratégique agressive, guerres commerciales, nationalisme, remise en cause des alliances traditionnelles.


Dans le domaine de la politique internationale et de la défense, la continuité l’emportera sur le changement, au moins sur l’essentiel. La volonté de rester le leader du monde et de faire passer avant tout les intérêts des Etats-Unis l’emporteront sur toute autre préoccupation.

La prétention de la Chine à la domination économique du monde en 2025 est tout aussi insupportable à Jo Biden et aux démocrates qu’à Trump et aux Républicains. Les mesures tendant à empêcher la Chine de combler son retard technologique (semi- conducteurs) seront maintenues ou aggravées, y compris pour Huawei. Le fait que la Chine soit dans un moment de nationalisme aigu (Ouighours, Hong- Kong et surtout Taiwan) ne contribuera pas à l’apaisement. Incidents et représailles seront difficilement évitables, sans que la rupture soit complète. Une coopération est même plausible pour contenir Kim-Jong Un, l’armement nucléaire de la Corée du Nord faisant peur aux deux pays. Avec les autres pays asiatiques, de grands changements sont exclus.

Au Moyen-Orient, le retrait amorcé sous Obama se poursuivra. Les Etats-Unis ont pratiquement, depuis le désastre vietnamien, perdu toutes les guerres (Irak, Afghanistan) et les électeurs ne veulent plus que la vie de leurs « boys » soit sacrifiée dans des opérations lointaines pour des objectifs obscurs. Le pétrole a perdu de son importance, depuis que les Etats- Unis sont autosuffisants. Les interventions américaines se feront de façon indirecte (forces spéciales, livraisons d’armes) et par l’intermédiaire des alliés des Etats-Unis.


Israël, un des meilleurs Alliés


Le premier Allié restera Israël, pour des raisons d’abord intérieures, pression des Américains d’origine juives qui traditionnellement votent démocrate et lobby des évangélistes. Il est peu probable que l’Ambassade des Etats- Unis revienne à Tel-Aviv, même si le soutien à la droite israélienne est moins systématique, en particulier l’absorption de la Cisjordanie. Les Etats- Unis doivent tenir compte de leur second allié, l’Arabie Saoudite et il est peu probable que le protecteur des deux saintes mosquées se résigne à l’abandon définitif de la mosquée d’El- Asa aux mains des infidèles. Heureusement, l’existence d’un ennemi commun aux trois, l’Iran, facilite les compromis. Ce n’est pas J Biden qui n’imposera pas la paix dans cette région explosive.

Le désengagement de l’Europe, également amorcé sous Obama, continuera, le recentrage des Etats-Unis sur la zone pacifique étant une nécessité stratégique et économique. Ce mouvement peut se concilier avec le maintien de l’Alliance Atlantique, si les Européens acceptent d’augmenter quelque peu leurs budgets militaires. L’Europe reste un allié, si possible aligné, notamment dans ses relations avec la Chine, et les moyens de pression traditionnels, le droit combiné avec l’extra territorialité, la puissance technologique des GAFAM, et le recours au dollar, monnaie toujours dominante continueront d’être utilisés. Compte tenu da sa capacité de nuire et de l’importance de son armée, la Turquie devrait encore bénéficier d’une relative bienveillance.

Il n’est pas sûr que les relations avec la Russie de Poutine s’améliorent. L’immixtion des services secrets lors de l’élection de 2016 a laissé des traces chez les démocrates. La guerre cybernétique larvée entretient la méfiance. Pourtant, l’ouverture de négociations sur la limitation des armes nucléaires serait nécessaire.


Biden, homme de dialogue


Restent la forme et le style, qui sont essentielles dans la vie internationale. Et qui changeront du tout au tout. Finies, les provocations verbales, les foucades quotidiennes, les mises en cause personnelles, les mesures unilatérales et brutales comme le relèvement des droits de douane. La diplomatie et la négociation retrouvent leur place. Les alliés des Etats-Unis seront les premiers à être rassurés, d’autant que J Biden est un homme de dialogue, qui met les formes. De nombreux pays européens, notamment à l’Est, qui sont attachés au « parapluie américain » et ne veulent pas d’une « Europe-Puissance » seront satisfaits et accepteront de rester sous la tutelle américaine, pourvu que les apparences soient sauves.


Accords de Paris: un retour américain bénéfique pour la lutte contre le réchauffement climatique


Les gestes annoncés par le candidat contribueront au changement du climat : retour dans le traité de Paris sur le climat et dans le traité sur le désarmement nucléaire avec l’Iran, une grande méfiance à l’égard de ce pays subsistant. Les attaques contre les organisations multilatérales cesseraient, qu’il s’agisse de l’OMC, de l’OMS et de l’ONU.

Ce retour à la « normalité » dans la vie internationale ne signifie pas un retour à une hégémonie comparable à celle du début des années 2000. La Chine a conquis une place que personne ne peut lui enlever et a de nombreux soutiens en dépit de sa faible popularité dans les opinions publiques. Aucun pays ne peut se désintéresser d’un marché en croissance de plus d’un milliard d’hommes, devenu le premier marché de l’Allemagne et représentant le tiers des ventes de Mercedes. De plus le nombre croissant des révoltes populaires et des conflits locaux montre l’incapacité des « Grands » à maintenir un minimum d’ordre dans le monde.


Le retour à la « normale »


Sur le plan intérieur, ce sera aussi le retour à la « normale » avec la fin des dysfonctionnements qui ont perturbé le fonctionnement des administrations, dont le State Department, et des agences, ainsi que les relations avec les Etats. La remise en ordre prendra du temps, puisque, comme tout nouveau président, il devra procéder à plusieurs milliers de nominations sous le contrôle du Sénat.


L’accord de la chambre des Représentants est nécessaire pour le vote du Budget


Pour la politique économique, beaucoup des mesures annoncées pourraient être mises en œuvre, sous réserve que la Chambre des Représentants reste démocrate. Un plan massif de relance sera adopté, le statut du dollar, toujours la grande monnaie internationale, permettant un financement monétaire illimité pour l’instant. Il inclurait des programmes d’infrastructures, des subventions à la recherche- développement, des aides au logement et à l’éducation. Une place devrait être faite à la lutte contre le réchauffement climatique et au maintien de la biodiversité. Les impôts des plus riches seront augmentés et tolérés par Wall -Street, car ils ne devraient pas annuler toutes les baisses accordées sous le mandat précédent. L’ampleur des hausses dépendra pour une part du poids des Représentants démocrates de gauche, de même que l’extension de la couverture sociale (santé) Elle sera aussi fonction de la rapidité et de la force de la reprise de l’économie, un rétablissement rapide facilitant l’acceptation des réformes.


Un Trump aggravé ?


Donald Trump est réélu. Paradoxalement la prévision est plus complexe. Il n’a plus à se préoccuper de sa réélection, à moins qu’il ne veuille changer la constitution, ce qui n’est nullement impossible. Gonflé d’orgueil par un succès arraché dans le tumulte, le principe de plaisir pourrait inspirer son comportement. Il a pu provoquer, mentir et tricher pendant quatre ans sans être sanctionné. Pourquoi ne pas continuer et s’adonner sans limites à ses penchants ? La limite pourrait venir du Congrès, s’il était entièrement démocrate. Resteraient la puissance du verbe et les intimidations. Sur le fond, il n’aurait pas besoin de changer : nationalisme, populisme, refus du multilatéralisme, pressions sur la Chine et sur ses propres alliés.


Une menace pour le modèle démocratique


Un des gagnants en cas de réélection de Trump.


A l’échelle internationale, les conséquences seront considérables, même si elles sont diffuses et différées. Si une des plus grandes démocraties du monde réélit un président menteur, vulgaire, démagogue et centré sur ses seuls intérêts, tous les espoirs sont permis pour tous les dirigeants populistes dans le monde. C’est un revers pour la démocratie, et un succès pour les Orban, Les Johnson et leurs épigones. La crédibilité du modèle d’une démocratie de surveillance prôné par Xi Jing Ping est accrue. La crise des démocraties occidentales risque de s’approfondir. Peut- être les attaques incessantes de Trump inciteront-ils les Européens à se doter des instruments d’une réelle autonomie dans le domaine de la défense et de l’économie. Une Europe alignée sur Trump accélérerait son déclin.

Découvrez ici l'une de mes interventions vidéo concernant le duel Trump/Biden enregistré il y a 3 mois.


Pierre-Yves Cossé


18 Octobre 2020


















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