• pierre-yves cossé

« Après tout, la vie n’est-elle pas migration ? »


« Adam, Eve, Caïn, Ismaël, Hagar, Abraham, Jésus, le prophète Mohammed, Ulysse, tous ont quitté leur terre…. Sanction ou refus de se soumettre, cette décision a sauvé leur destin. Aujourd’hui, les peuples se déplacent comme jamais et l’exil s’est fait mot-valise, manipulé, chosifié. Vivre loin des siens n’est-il pas sans douleur, mais l’exil ‘est-il pas plus que cela ? Partir, quitter, migrer, se séparer…n’est-ce pas notre nouveau plan de vie, notre condition d’homme contemporain ? Ne sommes-nous pas exilés ?

L’exil …est une condition de notre accomplissement. Même libre et satisfait, l’homme va voir ailleurs au large, seul ou en hordes. Même l’homme de Néandertal a quitté l’Europe pour l’Asie, besoin de visions, d’ailleurs…Celui qui part et quitte son pays, il sait qu’il emporte avec lui son souvenir. »


Karima Berger, une mystique éprise de poésie


Cet éloge amer de l’exil des migrations et de l’exil est le thème d’Hégires (Actes Sud) L’auteur est une émigrée en France, Karima Berger, née à Ténès, et toujours amoureuse d’El-Djezair. Enfant, elle a quitté l’Algérie sur « un gigantesque Ville d’Alger, aussi grand qu’un pays » et ses hégires sont son itinéraire intellectuel, spirituel, religieux.


L’Islam y occupe une grande place. « Enraciné dans son Livre, comme dans sa patrie, l’homme d’Islam prie dans ses versets comme dans un temple…Déraciné en terre occidentale, il saura loger dans la saveur de son altérité orientale. C’est ainsi que j’ai mêlé à ma vie le Livre et ai sacrifié son intouchabilité au profit d’un attouchement très secret. » Son Islam est nostalgique : « Les musulmans ont perduleur orient et le parfum de leur hégire native (622), cette étrangeté qui inaugure leur confession. Ils se sont exilés…Nul ne respire plus au quotidien le Livre, il n’est plus le pôle vers lequel on aime s’orienter. Je parle de l’univers poétique que le texte lève en nous, ce vertige qu’entrainent la poésie de ses récits, ses mystères, le jeu entre cosmos et création.


La pulsion première se vide, rabattue sur le désert des règles et des lois. Un croyant ne sait pas, il ne sait rien ». Karine Berger cite l’émir Abdelkader : « Nul ne le connait sous tous ses aspects, nul ne l’ignore sous tous ses aspects » « Seule, sa prière sait. Plus on sait, moins on sait. Moins on croit savoir, moins on sait ».


L’émir Abdel Kader, le protecteur des Chrétiens à Damas


L’Enfance, « des tombereaux d’mages », est également très présente et elle bercée par les femmes. « La terre n’est-elle pas le féminin même… un divan, et la femme n’est-elle pas la terre sur laquelle l’homme est appelé à se reposer ? Les femmes sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles. Une femme porte en elle sa terre emplie de saveurs, d’odeurs, d’essences et de fumets, comme Noé lorsqu’il préparait son arche »


Bretagne, une éternité de marées de tempêtes et de courants


La Bretagne, « le pays où je me suis refaite-beaucoup- également ...Breizh est devenue mon pays d’adoption, elle est mon hégire, ma terre, ma nature, ma mer. Ici, je suis langée de ciels et d’eaux, nourrisson des mers et la terre me borde de ses landes drapées d’oiseaux. Les paysages mouvants, couronnés de nuages en cavale, une éternité de marées, de tempêtes et de courants, toute cette mobilité incessante m’enchante et m’emmène dans les rêveries, jusque vers les Djezair, que je crois apercevoir au loin, dans les voiles du ciel, ville blanche nichée dans une baie noyée de bleu. J’ai repris à la Bretagne, les traces de mes origines, le blé noir-dit ici le sarrazin-par quoi je redoublais ma nature de Sarrasine amoureuse d’un chrétien.

(photo: Attar, poète persan et mystique)

Reviennent dans le livre, comme un chant aux innombrables strophes, des extraits d’un poème persan du XVIII è siècle, la conférence des oiseaux, écrit par Tarin al-Din Attar. Des oiseaux sont à la recherche du Sinorgh, l’oiseau royal par lequel la vie continue sur terre. Le voyage est l’expression poétique de l’itinéraire mystique du soufisme iranien, en quête


d’un Dieu présent dans la totalité de l’univers, pour qui sait « ouvrir les yeux de l’invisible » Le poète incite à « accepter le voyage- traverser le vent comme passe le vent- à prendre son envol vers des contrées inconnues, à se perdre, se bruler, s’anéantir. Ces oiseaux sont un modèle, pour Karim Berger, leur mitigation aventureuse, qui se termine par la découverte du moi profond et la mort, symbolise la condition humaine.

Comme le Persan, Karim vit dans la poésie et la mystique, associant plusieurs traditions littéraires et religieuses. Elle est moins à l’aise avec l’Histoire.



Pierre-Yves Cossé


15 Novembre 2020

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